‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 133 sur 351 · SA CONCEPTION DU DRAME · texte numérisé non relu

SA CONCEPTION DU DRAME

murs de Troie livrée au pillage, Hécube et les femmes troyennes, qui attendent leur sort. Le héraut Talthybios vient leur annoncer à quel maître le sort a livré chacune d’elles. Puis paraît Cassandre, qu’on va livrer à son nouveau maître Agamemnon, et qui dans son délire dévoile quelques-uns des malheurs prochains réservés aux vainqueurs. Après Cassandre, c’est le tour d’Andromaque, emmenée à la suite de Néoptolème et pleurant sur la ville d’Hector. Tandis qu’elle gémit avec Hécube, voici de nouveau le héraut : 1l vient lui prendre des bras son enfant, condamné par les Grecs à périr ; scène déchirante de protestations inutiles et d’adieux ; elle sort désespérée, et presque aussitôt Ménélas et Hélène entrent en scène. Ménélas veut faire périr Hélène, et, pour exciter encore sa colère, Hécube, avide de vengeance, accuse celle qui a été la cause première de tous ses maux; à sou accusation ardente, Hélène répond; Ménélas l'entraine, menaçant encore, mais déjà vaincu. Dès qu'ils se sont éloignés, on apporte à Hécube le corps brisé d’Astyanax, ct elle prépare en gémissant la sépulture de l'enfant. Alors, le héraut revient pour la dernière fois, et tandis que l’incendie s’allume, tandis que Troie s'écroule dans les flammes, la malheureuse Hécube est emmenée à son tour pour aller servir Ulysse. C’est là, comme on le

voit, une série continue de scènes, ce n’est pas une tragédie. Le poète a pris dans la légende une suite . d'événements douloureux, et tout son travail de com-

LA

position s’est à peu près réduit à les resserrer dans un

court espace de temps, à les rassembler dans un même lieu et autour d’un même personnage, et à ménager,

“en les retraçant, une certaine gradation d'effets. De

liaison intime il n’y en a point. Et pourtant, si la tra-

gédie west pas faite, la plupart des scènes sont admi-

:rables. C’est là justement ce qui révèle la tendance

9320 GHAPITRE; VILLE EUETEINS

d’Euripide et sa manière de procéder. Le sujet qu’il a choisi n’existait pas en tant que sujet tragique ; cela ne l'a pas arrêté; 1l a vu des scènes pathétiques à faire, et il les a faites. Quant à l'unité intime et profonde, qui est pour d’autres la condition même du drame, il ne s'en est pas soucié.

Il est vrai que, même dans son théâtre, la pièce en question fait exception. Mais, tout isolée qu’elle est, elle nous révèle une manière de faire qui est caractéristique et que nous retrouvons, plus ou moins dissimulée, dans presque toutes ses autres tragédies subsistantes.Les mieux liées abondent en scènes épisodiques. Jamais, chez Euripide, la conceplion générale du sujet n’est assez forte pour créer d’elle-même tous les éléments du drame : à côté de ceux qui sortent du fond des choses, nous sommes toujours sûrs d’en rencontrer d’autres qui viennent du dehors. Et ce n’est pas encore là ce qu'il y a de plus frappant. Mais, dans les parties mêmes qui sont vraiment du sujet, il est aisé de voir que les inventions ne naissent guère d’une étude très réfléchie de la situation morale, mais qu’elles se produisent avec une sorte de spontanéité passablement capricieuse. Les scènes que Île poète crée ne sont pas celles qui résultent le plus naturellement les unes des autres, ni qui montrent le mieuxla logique intime des caractères ou des événements ; ce sont celles qui lui offrent le plus de contrastes, de surprises, d’effets pathétiques. En général, 1l n’aime pas à tenir l'esprit du spectateur trop Isngtemps attaché sur un même personnage. Médée est à cet égard une exception dans son théâtre. Sa tendance naturelle Le porte bien plutôt à tirer de chaque rôle successivement ce qu’il contient de plus touchant et par conséquent à varier sans cesse l'intérêt. C’est ainsi qu’il en use dans /phigénie à Aulis et dans Hippolyte par exemple, pour ne mentionner

Page 1