‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 137 sur 351 · GRADATION DES EFFETS · texte numérisé non relu

GRADATION DES EFFETS

que sa tragédie était peu religieuse au fond et qu'il fallait pourtant qu’elle le fût pour être à sa place dans des fêtes qui faisaient partie d’un culte, n’était pas fàché de faire ainsi aux dieux un rôle important en apparence, et très peu gênant pour lui enréalité. En outre, le procédé était commode ‘; non seulement en ce qu’il permettait de sortir sans difliculté des situations les plus émbarrassantes, mais aussi en ce qu’il offrait le moyen de faire entrevoir aux spectateurs l'avenir et

‘par conséquent d’arrêter le drame au moment le plus

favorable ?. Mais ces raisons n'étaient pas les seules, et, au point de vue de la composition, ces dénouements servaient aussi à rassembler après coup des événements un peu épars, en montrant qu'ils avaient été dirigés par un dessein caché, dont un dieu même était l’auteur.

Voilà déjà des moyens, passablement artificiels sans doute, mais efficaces pourtant, et à coup sûr ingénieux, à l’aide desquels se constitue dans les drames d’Euripide l’unité indispensable. Il y en a d’autres encore. Le plus important peut-être, c'est la gradation des effets. Dans celles de ses pièces où l'unité d’action laisse le plus à désirer, on peut remarquer que cette autre sorte d'unité, qu’on pourrait appeler esthétique, est toujours soigneusement ménagée. Elle l’est par des moyens divers qu'il serait trop long d’énumérer ici, mais qu’il est aisé de découvrir en étudiant chaque pièce. Dans les Troyennes, par exemple, la souffrance morale d'Hécube va croissant de scène en scène, jusqu’à ce qu’elle

1. C’était son avantage le plus apparent, et c’est pour cela qu’on l’imita beaucoup ; Platon, Cratyle, p. 425 O : "Qcnep où roaywôomoot, Emedav ti Aropootv, Ent Ta Unyavas xaTapeUyouot, Deodc aïpovrec.

2. Le drame d’Euripide, avec son prologue, qui a vue sur le passé, et son épilogue, qui est une perspective ouverte sur l’avenir, offre quelque lointaine ressemblance avec la trilogie d’Eschyle. IL laisse apercevoir par ses deux extrémités une vaste légende, dont il représente un moment.

se tourne en un ressentiment implacable qui éclate dans l’ianvective contre Hélène; le dernier tableau, celui des funérailles d’Astyanax, qui nous montre l’aïceule proslernée devant le corps brisé de son petit-fils, est aussi le plus navrant. Dans la pièce d’Hécube, où deux actions se succèdent, l'unité esthétique est obtenue d’une manière analogue; la première partie de la tragédie, qui a pour sujet le sacrifice de Polyxène, nous peint la douleur maternelle dans ce qu’elle a de plus déchirant; [a seconde, où est représenté le meurtre de: Polymestor, nous fait voir cette douleur se transformant par son excès même en une sorte de fureur sauvage. Souvent le poète remplit une parlie de son drame avec des souffrances, des inquiétudes, des scènes de pilié ou d’effroi. et il rejette dans la fin les scènes d’action : telle est la structure d’Iphigénie en Tauride, d'Hélène, d'Oreste. D’autres fois, il cherche le principe de la gradation dramatique dans la valeur relative des sentiments, comme dans /phigénie à Aulis, où l’on voit succéder aux indécisions dramatiques d'Agamemnon les alarmes et les prières de Clytemnestre et de sa fille, puis l’héroïsme d’Iphigénie qui donne tant de grandeur aux dernières scènes. Encore une fois, les moyens sont variés, car ils procèdent, non d’un système, mais d'un sentiment, vif autant qu’éclairé, des exigences et des ressources particulières de chaque sujet.

Ce serait méconnaître la vraie tendance du génie créateur d’Euripide que de chercher dans son théätre des caractères à proprement parler. Les personnages qu'il met en scène ont des instincts et des passions, ils souffrent, ils aiment ou haïssent, ils sont donc très vivants et très intéressants, mais bien peu d’entre eux

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