‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 138 sur 351 · PEINTURE DES SOUFFRANCES · texte numérisé non relu

PEINTURE DES SOUFFRANCES

nous frapaent par des traits individuels fortement accusés. Cette profondeur de conscience qui distinguait ceux de Sophocle leur manque absolument; ils ne savent pas, comme eux, amasser aulour d’une idée, issue de leur nature même, des motifs marqués à leur empreinte personnelle. Le plus souvent, ils obéissent à des impulsions; et alors même qu’une habitude morale les domine et les distingue, — ce qui a lieu par exemple. pour Hippolyte et pour [on, — cela n’est en général ni assez réfléchi ni assez combattu pour faire apparaitre un véritable caractère. Ce n’en est pas un, — sur la scène tragique du moins, — que d'être jeune, fier, et un peu rêveur ou mystique. Lorsqu'on a étudié chez Euripide la conduite de l’action, c’est-à-dire l’art de faire naître les situations et d'en tirer parti, ce qui mérite encore d’être considéré, ce sont surtout les souffrances, les instincts et les sentiments.

À cet égard, si Euripide est novateur, c’est par un certain réalisme hardi, qui a parfois scandalisé au premier abord ses contemporains, mais qui ensuite les a émus ct charmés. On a vu plus baut comment Sophocle le jugeait en se comparant à lui : Euripide, d’après le témoignage de son rival, renrésentait les hommes, tels qu’ils sont. C’est là une observation très étendue et très complexe, qu'il faut analyser pour la bien comprendre.

La souffrance ou l'infirmité physique ne tient pas seulement plus de place dans l’ensemble du théâtre d’Euripide que dans celui de Sophocle, mais en outre elle y parle bien plus vivement aux sens. Nous avons affaire à des âmes bien moins fortes, et par suite la part du corps dans le spectacle tragique cst notablement plus importante. Quand Hippolyte est rapporté sanglant sur la scène, après avoir été trainé par ses chevaux, le poète note par des mots précis certains détails de la souffrance. Ce ne sont plus simplement des

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cris de douleur jetés par instants, comme ceux qui échappent à Philoctète dans Sophocle, c’est une description pathétique de ce qu’endure le corps; nous croyons sentir le déchirement des muscles et la convulsion des nerfs :

« Je suis mort, infortuné : ah! hélas! À travers ma tête, ces élancements me torturent ; une douleur aiguë bondit dans mon cerveau. Un instant ; laissez reposer mon corps défaillant. Ah! ah ! Attelage odieux, nourri de ma propre main, tu m'as détruit, tu m’as tué. Oh ! hélas! au nom des dieux, doucement, serviteurs, touchez doucement à ce corps qui n’est qu'une plaie. Qui est là, debout, à ma droite? Soulevez-moi avec précaution, ne me tirez pas en tous sens, pauvre malheureux, maudit, victime de l’erreur d’un père. Zeus, Zeus, vois-tu ce que je souffre ?.. Ah! ah! encore, encore la même torture. Lâchez-moi, infortuné, ‘et que le dieu sauveur, Thanatos, vienne enfin à moi !... 1»

De même, lorsqu'il nous représente Oreste sur son lit, s’éveillant après le sommeil bienfaisant qui a succédé à ses fureurs. Que l’on compare ce réveil à celui du Philoctète de Sophocle; la différence est saisissante. Non que Part grec, même chez Euripide, descende jusqu’à la description mesquine et répugnante; tant s’en faut; mais, dans son idéalisme traditionnel, 1l mêle, avec une liberté toujours croissante, la sensation au sentiment. |

Il aime à peindre le délire, et, quand il le peint, c'est toujours dans cet esprit ?. Chez Eschyle, dans Île personnage d’Io, dans celui de Cassandre, dans celui d’Oreste, le délire vient d'en haut, il maîtrise lecorps plus qu’il ne l’agite, il est divin; chez Euripide, c’est une hallucination, qui aboutit à des transports, ou quia pour

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