LA LANGUE ATTIQUE
familiers, les ellipses, les phrases irrégulières. Cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais comme on causait beaucou» à Athènes et qu'on y causait vive-. ment, 1l s’était fait, là plus qu'ailleurs, une langue commode, claire, alerte, dégagée de tout embarras, riche en. transitions faciles. On y trouvait toutes prêtes une foule. de ressources, dont la variété même excitait l'esprit. L'usage y établissait des distinctions fines entre les mots, et ces distinctions, bientôt familières à tous, aiguisaient la pensée, en la provoquant à en chercher d’autres. Un des charmes de la langue attique, c'était l'emploi qu’elle aimait à faire des termes atténués !. Tantôt elle y mettait une ironie gracieuse, tantôt une nuance délicate de sentiment, tantôt une discrétion spirituelle, qui aimait mieux laisser deviner en partie les choses que de les dire. Mais, par un contraste remarquable, cette langue, si propre aux sous-entendus, abondait aussi en expressions vives et franches, qu’elle employait à propos. Ce qui nous en donne le mieux l’idée, ce sont les comédies d'Aristophane et certaines parties des dialogues de Platon. On est charmé, en les lisant, d’y prendre sur le fait la conversation athénienne avec toute sa vivacité, sa grâce, son enjouement, et cette sorte de précision dramatique qui fait sentir les plus fines variétés d'humeur ou de caractère comme les plus légers mouvements de la passiop. | * La langue écrite différait nécessairement, à Athènes comme partout, de la langue parlée; et elle en différait plus ou moins, selon les genres. Nous insisterons ailleurs sur ces différences. Ce qu’il faut dire immédiate-
4. Notons, un peu au hasard, les affirmations négatives (oùx äyapis, où mavu, oùy Aurora), les futurs atténués (ox àv &nréAbouu’, &XAù x6Uw Tv 0ÿoav. Arist., Acharn. 403), etc. Au reste, il suffit de lire vingt vers de suite d’une comédie d’Aristophane pour rencontrer maint exemple à l’appui de ces observations. ;
ment, c’est que, là mème où l’écart est le plus sensible, la langue écrite ne cesse pas de s'inspirer de la langue parlée. C’est celle-ci qui a été par excellence lécole des écrivains attiques, qui a fait dès l’enfance leur éducation, qui a tracé dans leur esprit ce qu'on pourrait appeler les routes de la pensée, et qui, par suite, les a marqués de son empreinte. Chez tous, on sent son influence présente et active, à côté de celle de la tradition littéraire dont ils sont les héritiers. Les poètes, dont ils ont appris Îles vers par cœur, leur suggèrent des réminiscences, qui se transforment en idées, en images, en belles et délicates expressions. Mais ce qui détermine l'allure même de leur pensée et le tour de leur phrase, c’est l’atticisme vivant, au milieu duquel ils ont été élevés. Chacun sans doute l’approprie à son tour d'esprit et le fait sien; mais, sous ces modifications personnelles, le fonds commun se laisse distinguer et reconnaître sans peine. Et delà cette sorte d'aisance charmante qui ne fait guère défaut à aucun d’eux. Ils parlent la langue de leur temps, et cette langue est excellente. Bien loin d’avoir à s’en défier, ils n’ont au contraire qu’à l'écouter constamment en eux-mêmes,comme une bonne conseillère. Pour eux, le sentiment de l’art n’est que le développement de l'instinct. Il en a donc la sûreté et la spontanéité; et il n’est en quelque sorte qu'une forme exquise du naturel.