‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 141 sur 351 · LES PASSIONS 33 L · texte numérisé non relu

LES PASSIONS 33 L

elle règne d’une façon aussi despotique que l’amour chez Phèdre ; mais, au lieu d’accabler l’âme, elle lexcite à l’action; elle lui prête une force incroyable de dissimulation et de combinaison, elle l’arme enfin contre ses insüincts les plus profonds et Ia fait triompher dans une sorte d’égoïsme grandiose et sauvage. Plus cette fureur est impérieuse, plus la lutte des instincts est pathétique. Euripide, avec une simplicité tout antique, n’en a voulu meltre en jeu qu'un seul : ni lan cien amour, ni la pitié n’arrêtent un seul instant sa Médée ; mais quand il faut frapper ses enfants, elle qui n’était plus femme se sent mère encore. Rien de plus beau et rien en même temps de plus particulier à Euripide que ce monologue célèbre; là éclate justement celte puissance qu’il a de faire agir à la fois toutes Îles forces profondes de la nature. Il faut le citer en grande partie, malgré sonétendue, pour qu’on puisse yadmirer, autant qu’elles le méritent, les fluctuations de cette àme orageuse et bouleversée :

« Ô mes enfants, mes enfants, vous avez donc une patrie et une demeure; on vous enlève à moi, infortunée, et vous habiterez ici, séparés à jamais de votre mère. Et mot, cependant, j'irai, fugitive, vers une terre étrangère, sans jouir de votre présence, sans être témoin de votre bonheur, sans que je puisse espérer faire un Jour les apprêts de votre hyménée, ni parer vos jeunes épouses, ni porter les flambeaux joyeux. O funeste orgueil ! C’est donc en vain, mes enfants, que je vous ai nourris, c’est en vain que je vous ai mis au monde au milieu des douleurs. Ah ! autrefois, je me flattais de la douce pensée que vous soutiendriez un jour ma vieillesse et que la suprême consolation de ma mort serait d’expirer entre vos bras, — espérance chère à toute âme humaine! Hélas, elle est bien loin à présent, cette image souriante ! Séparée de vous, il me faudra mener une vie amère et traîner une longue souffrance. Et vous, vos regards pleins de tendresse cherchent en vain votre mère ! C’est là l’existence qu’on vous prépare...

» Hélas, hélas! pourquoi vos yeux me regardent-ils ainsi, Ô

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mes enfints ? Pourquoi me souriez-vous, ah ! de votre dernier sourire ? O douleur! Que vais-je faire ? Toute ma force d’âme m'a soudain abandonnée, à femmes, lorque j'ai vu briller les regards joyeux de mes enfants... Non, je ne‘peux pas! Adieu, projets que je croyais arrêtés ; J'emmènerai mes enfants avec moi. Je voulais que leur mort fût le châtiment de leur père, mais en vérité c’est moi que j'allais punir d’une double souffrance ! Non, non, je ne le ferai pas. Toutes mes résolutions sont dissipées.

» Et pourtant, qu’ai-je dit? Quoi! Je veux donc qu’on rie de moi, incapable de me venger de mes ennemis? Ah! ïl faut oser. C'est lâcheté, que de laisser échapper des paroles qui trahissent mon âme ! Enfants, allez, entrez dans cette demeure. Si le soleil ne veut pas éclairer mon sacrifice, qu'il se détourne! Ma main, elle, ne faiblira pas!

» Ah! cœur trop emporté! non, ne fais pas ce que tu médites. Laisse-les vivre, ces enfants, épargne-les. Là-bas, dans l’exil, ils seront ma joie et mon espérance.

» Mais non, je ne laisserai pas à mes ennemis le moyen d’insulter mes enfants. C’est l'arrêt du destin, il n’y a pas à l’éluder. Déjà, la couronne est sur la tête de Créuse, déjà, je le sais, la fiancée royale expire dans le voile ardent.Allons, il faut descendre la voie douloureuse. Enfants, un dernier adieu. Donnez, donnez à votre mère, donnez vos mains, pour qu’elle y dépose ses baisers. O mains chéries, 6 tête bien-aimée, Ô doux et nobles visages, enfants, soyez heureux, non plus ici, mais là-bas, car le bonheur de la terre, votre père vous l’a enlevé. O aimable étreinte, 6 frais visage, Ô douce et légère haleine! Éloignez-vous, éloignez-vous; car je n’ai plus le courage de vous regarder, je suis vaincue; je vois toute l’horreur de l’acte que je vais commettre ; mais l’emportement de mon âme est plus fort que ma volonté, et c’est par là que les mortels se perdent. »

Avec les passions, ce qu’Euripide a le mieux représenté, ce sont les affections naturelles, la tendresse des pères et des mères pour leurs enfants, les sentiments mutuels des frères et des sœurs, ceux des époux. Et là encore, la nouveauté de ses créations est à remarquer.

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