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LES AFFECTIONS NATURELLES

Dans Eschyle, toute cette partie de l'âme humaine, humble, commune, familière, est presque négligée, ou elle n’est indiquée qu’à grands traits, d’une façon tout élémentaire. Sophocle lui attribue déjà bien plus d’importance; mais, quand il représente les sentiments de cette sorte, il les subordonne à d’autres qui sont plus rares et plus élevés. Antigone aime tendrement Polynice, mais, dans cette affection fraternelle, il y a une piété à l’égard des morts, une conception religieuse des devoirs de la famille, qui sont d’un ordre supérieur. Électre a pour Oreste les sentiments de la sœur la plus aimante ; elle le chérit parce qu’il est du même sang qu’elle, parce qu’elle l’a vu naître et qu’elle l’a sauvé, et tout cela est selon la simple nature; mais à cet instinct du cœur se mêle une espérance vive qui tient à sa situalion et à son caractère ; elle aime aussi en Oreste l’objet de sa longue attente, le vengeur prédestiné de son père; voilà le tour particulier que prend dans son cœur une inclination commune, I résulte de là que chez Sophocle, ce sont les sentiments rares qui prédominent, ceux qui sont propres aux personnages exceptionnels dont il fait ses héros; les autres, par lesquels ils ressemblent à la grande foule humaine, sont partout présents sans doute, mais le poète ne leur permet pas de se montrer seuls ni de s’étaler trop librement à nos yeux. Ce fier scrupule, qui donne à la tragédie une grandeur singulière, Euripidenel’ajamais connu. Les sentiments les plus instinctifs, ceux de tous les jours et de tous les hommes, ceux qui remplissent les existences les plus humbles comme les plus hautes, non seulement il les accueille, maïs 1l les recherche, et, pour les faire mieux valoir, il écarte ou restreint les autres. L'influence de lesprit démocratique sur la tragédie apparaît en cela. Elle continue par tradition à représenter des rois et des reines, des fils et des filles de grande race; mais, au lieu de les représenter sous l’as-

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pect qui les distingue de la foule, elle les fait voir de préférence sous celui qui les en rapproche.

Gardons-noustoutefois d'exagérer. Ce quifaitle charme et la beauté de l’art d'Euripide, c’est que, tout en se rapprochant ainsi de la vie commune, il évite le plus souvent la vulgarité. Quand sa délicatesse instinctive l'avertil, comme cela a lieu dans un si grand nombre de belles scènes, nul n’est plus habile que lui à ménager les nuances. À défaut de lahaute supériorité morale des per-sonnages de Sophocle, il y a chez ceux d’Euripide une sorte de noblesse native, qui prend diverses formes selon les circonstances. Hécube, Jocaste, Andromaque, dans l'expansion ardente de leur tendresse maternelle, ressemblent à toutes les mères; aucune d’elles n’est très élevée au-dessus des femmes ordinaires par l'ensemble de son caractère, et l'amour qu’elles ont pour leurs enfauts n’est associé à aucun sentiment rare ni à aucune volonté vraiment héroïque; et pourtant leur affection n’est point banale. Quand Hécube se jette aux pieds d'Ulysse pour obtenir la grâce de Polyxène, dans l'elfusion même de sa douleuretdans lhumiliation desa prière, elle a une dignité qui révèle la reine déchue; c’est une mère avanttout, mais ce n’est pasune mère quelconque.

« N’arrachez pas mon enfant &e mes bras, ne la tuez pas ; il y a eu äéjà bien assez de morts. En elle seule est ma joie et l’oubli de mes maux; suppléant ceux que J'ai perdus, elle est ma patrie, la nourrice de ma vieillesse, le bâton qui guide mes pas. Non, le vainqueur même ne doit pas dépasser les droits dé la victoire, les heureux ne doivent pas croire qu’ils le seront toujours. Moi aussi, je fus heureuse autrefois, et maintenant je ne le suis plus : tout mon bonheur, un seul jour me l’a enlevé. Oh! par ce menton que Je touche en amie, aic quelque égard pour moi, aie pitié! Va trouver ces soldats achéens et dis-leur qu'il est odieux de tuer des femmes, quand au premier moment vous ne les avez pas arrachées des autels -pour les égorger, quand vous avez eu pitié d’elles ! La loi

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chez vous, protégeant la vie de l’homme libre, protège aussi celle de l’esclave. Et le respect qu’on a pour toi, quand même ta parole faiblirait, les persuadera; le même discours, lorsqu'il est tenu par des hommes obscurs et par ceux qu’on a en honneur, sans devenir autre, est faible ou puissant. ! »

Nous touchons ici à ce qu'il y a de plus délicat chez Euripide. Son mérite, qui est tout à fait supérieur en ce genre, consiste dans la finesse tout attique avec laquelle il sait fondre des qualités contraires, l'héroïsme et la simplicité familière, la noblesse et l'abandon, la pureté du sentiment et le trouble de linstinet. Quand il ÿ rêussit complètement, il fait preuve d’une légèreté de touche qu'aucun poète dramatique n’a jamais égalée. C’est un ravisse:ncnt que de lui voir créer alors des figures exquises, dont le plus grand charme est daus leur spontanéité même. Son Iphigénie, lorsqu'elle veut embrasser son père, lorsqu’elle Pinterroge, n’a presque rien en apparence qui la rende propre à la scène; son âme naïve n’est que jeunesse, ignorance, curiosité, affection; et toutefois, à quelques mots échappés, nous devinons en elle la fille d'Agamemnon ; elle jouit de la gloire ct de la grandeur de son père; vienne la dure nécessité, elle saura s’y dévouer jusqu’à la mort. Cette grâce supérieure éclate particulièrement dans les rôles où Euripide représente des dévouements héroïques. L’héroïsme qu'il aime ne vient pas de principes arrêtés, il ne résulte pas d’une habitude morale, ancienne et profonde, qui rend l'âme toujours prête à tout. Il est spontané, inattendu, c’est une sorte de caprice généreux, un élan de fierté et de bonté. Par Ià justement, il ressemble davaniage à celui dont la plusart d'entre nous sont capables à un moment donné ; et même, il est plus féminin encore que viril, ce qui en augmente le charme. (est là le caractère du dévouement de Polyxène, d’Iphigénie, d’Alceste,

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