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Hécube

4930 CHAPITRE NII MNEULTIPIDE

d’Évadné, de Macarie. Polyxène, qu’on peut prendre pour exemple, se décide brusquement à mourir, non par stoïcisme, ni par aucune vertu extraordinaire, mais parce qu'il le faut, et qu’en face de celte nécessité cruelle, un instinct de dignilé, une subite clairvoyance la détache tout à coup d’une vie sans honneur.

« Ulysse, je te vois cacher ta main sous ton vêtement et détourner ton visage, de peur que je n’essaye de toucher ton menton. Rassure-toi: tu n’as pas à craindre de moi la suppli-

cation que Zeus écoute. Je te suivrai, parce que la nécessité

l’exige, et parce que je désire mourir; ne pas le vouloir, ce serait me montrer lâche et trop éprise de la vie. Vivre, à quoi bon? j'ai eu pour père le roi de tous les Phrygiens, voilà le début de ma vie; puis j'ai grandi dans de glorieuses espérances, recherchée par des rois; une ardente rivalité Les stimulait à l’hymen qui devait me conduire au foyer de l’un d’eux. J'étais souveraine, Ô infortunée, parmi les femmes de l’Ida, j'étais admirée entre ses jeunes filles, égale aux déesses, si je n’eusse été mortelle. Et maintenant, me voici esclave. Ce seul nom déjà me fait aimer la mort, étant nouveau pour moi. Et puis, peut-être tomberais-je aux mains d’un maître cruel, qui à prix d’argent m'achèterait, moi, la sœur d’Hector et de tant d’autres ; et il me forcerait à faire le pain dans sa demeure, à balayer sa maison, et à passer, debout près du métier, des journées d’amère contrainte. Ma couche enfin, un esclave acheté au hasard la déshonorerait, ma couche qui autrefois paraissait digne des rois. Non, non, jamais; je renonce librement à cette lumière du jour, et c’est Hadès à qui je livre mon corps. Emméne-moi, Ulysse, et conduis-moi à la mort. Plus d’espérance à mes yeux, plus rien qui puisse me faire croire à un retour quelconque de bonheur f. »

Cette forme de l’héroïsme est peut-être moins haute que le dévouement sublime de l’Antigone de Sophocle ; mais elle est certainement plus touchante encore. Elle révèle par une sorte de surprise admirable les ressources secrètes de la nature humaine, elle découvre sa force

À. Hécube, 341.

à De

dans sa faiblesse même. Voilà ce qu’ilne faut pas oublier en comparant l’idéal des deux poètes. Si l’humanilé qu’a représentée Euripide à moins de constance, elle y sup-

. plée dans une certaine mesure par desélans inattendus.

La source des sentiments généreux jaillit en elle de moins, haut, mais elle n’est pour cela ni moins abondante ni moins profonde.

En même temps que poète, Euripide était observateur. Il l’était peut-être trop pour un poète tragique. La tragédie doit se faire, ce semble, par intuition; on la trouve en soi-même, quan! on est doué du génie nécessaire. C’est au poèle comique qu’il appartient d’observer : on ne crée pas le ridicule vrai, comme on crée des passions ou des affections; 11 faut le prendre sur le fait, l'étudier, en garder l’image nette dans son esprit. Euripide a su faire tout cela, et c’est pourquoi, tout en ne composant que des tragédies, 1l a été à son insu le père de la comédie nouvelle.

La société contemporaine fut pour lui un objet d’attention constante; 11 aimait à y considérer les hommes dans leur milieu social et domestique, dans la recherche de leurs intérêts ou de leurs plaisirs; honnêtes ou malhonnètes dans la mesure ordinaire, c’est-à-dire avec des degrés infinis, selon les circonstances. Dans cette observation, il lui était impossible de n’être qu’observateur. Très épris du bien, il souffrait du mal, et d’autant plus qu'il le voyait mieux; de là une certaine irritalion, qui faisait de lui un censeur quelque peu prévenu.

L'influence de la profession sur Phomme est une des choses qui semblent l’avoir le plus frappé, et il l’a marquée en maint passage avec son éloquence impa-

Histe: de tar hitt.-gréecque.”"=—"/T: IIT. 33

tiente et incisive. Il y a des classes de la société qu’il méprise, d’autres qu'il déteste, d’autres encore qu'il tient pour suspectes. L’athlète, que tout le monde alors admire et acclame, cet homme fier de ses muscles et lourd d'esprit, ce héros de palestre, robuste et stupide, il l’a en horreur ou en dégoût !. Les devins aussi, fort écoutés dans Athènes au temps de la guerre du Péloponnèse, lui sont insupportables; autant que la tragédie le lui permet, ilstigmatise en eux l'esprit d’intrigue et la basse avidité?. Il se défie des Orphiques, des coureurs de religions nouvelles, des gens en robes blanches, sectateurs d’abstinences, qui tendent à remplacer la saine morale par des pratiques dévotes ?. Il méprise les hérauts, race servile, toujours inclinée devant les puissants du jour # Mais tous ceux-là ne forment que de petits groupes dans la cité. En voici un bien plus important, bien plus actif : les orateurs, et derrière eux les politiciens. Ce sont les maitres de l’assemblée, les vérita-. bles souverains d'Athènes. Autant Euripide estime l’honnête homme qui exprime franchement sa pensée, autant il déteste les intrigants qui font de la parole un métier et de ce métier un instrument de popularité. Leurs moyens, il les connait, et, avant Démosthène, 1l les signale : ce qui les rend forts, ce sont les passions qu’ils excitent pour s’en servir et la hardiesse impudente qu'ils font passer pour franchise . Dans la tragédie, de tels jugements ne peuvent guère se produire que par allusions, mais ces allusions sont fréquentes chez Euripide, et elles donnent à certains passages de ses pièces un air de satire.

A. Antiope, fr. 499 Nauck.

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