‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 144 sur 351 · Oreste, 887; Troyennes, 425; Hécube · texte numérisé non relu

Oreste, 887; Troyennes, 425; Hécube

5. Oresle, 904 : @opv6w ve miouvvocs xäapabet napproia. Voir tout le morceau. Cf. Hécube, 254. |

D'ailleurs il y a des parties considérables de certains rôles, ou même des rôles entiers, qui sont dus à l’observalion. On a reproché à Euripide d’avoir mis sur lascène des personnages qui sont vicieux ou méchanissans nécessité. Il ne les a pas créés de lui-même, illes a faits à l'image de ses contemporains. N'oublions pas qu’il vivait au milieu d’une société où bien des intrigues et des passions mesquines s’exerçaient audacieusement. Thucydide et Aristophane nous rensecignent sur le conflit des appétits, sur cette rouerie, nouvelle encore, sur

ce cynisme élégant qui caractérisaient tant d'hommes

de ce temps. L’égoïsine n’était peut-être pas plus fort au fond des cœurs, mais il devenait chaque jour plus libre et plus hardi; on se l’avouait à soi-même comme un motif d'action, et, dans un certain monde, brillant et raffiné, il était de bon ton d'en faire profession. Sophocle, dans sa haute et idéale sérénité, dans son beau rêve héroïque et légendaire, ne voyait pas ces mœurs nouvelles; ou, s’il les voyait, il les tenait si aisément à distance qu’elles ne jetaient aucune ombre sur ses conceptions. Euripide, au contraire, esprit attentif, sans cesse aux écoutes et troublé du moindre bruit, naturellement curieux de se rendre compte et d’aller au fond de tout, se remplissait l'imagination de ces choses quotidiennes, qui l’inquiétaientet qui l’attiraient, comme un aspect trop réel de la nature humaine. De là, elles passaient d’elles-mèmes dans ses pièces. Qu'on se sou-

vienne de Ménélas dans Oreste et dans Andromaque, de .

Jason dans Médée, de Phérès dans Afceste, d'Ulysse dans Hécube, pour ne citer que quelques personnages entre beaucoup.

Ménélas, dans Oreste, quand il est imploré par le malheureux fils de son frère, ne dit ni oui ni non. C’est

un politique, qui se ménage; il ne refuse pas de l’ai-

der, mais il n’entend pas se compromettre : il promet

des paroles, et rien de plus. Dans Andromaque, c’est un égoïste et un fourbe, mais un égoïste froid, et par conséquent sans grandeur. Il veut faire périr un enfant et une femme dans l'intérêt de sa fille, pour servir sa jalousie, et il le veut sans passion, en calculateur eten raisonneur. I fait la théorie de sa cruauté, il se moque impudemment de toute loyauté, il est odieux et cynique. Ulysse, dans Æécube, lorsqu'il repousse les prières éplorées de la mère qui veut sauver sa fille, obéit à des motifs élevés, puisqu'il sert un intérêt public; mais il le sert avec une dureté voulue, il se joue du reproche d’ingratitude avec une sorte d’indifférence qui dénote l’homme rompu au métier de la politique. Jason, dans Médée, est un personnage de même sorte. Corneille ne l’a pas mal compris au fond, quand il lui fait dire, plus en Normand toutefois qu’en Athénien :

J’accommode ma flamme au bien de mes affaires.

Les dehors seuls dans la pièce grecque sont autres. Correct et habile, élégamment maître de lui-même sous les injures les plus méritées, il ne voit dans la vie que l’intérêt bien entendu, l'intérêt décent et honorable. Il expose ses principes avec esprit et en beau langage. Ce n’est pas un malhonnête homme, c’est tout simplement un homme comme beaucoup d’autres, un Calliclès, ou un Callias, qui a les idées et le ton de la bonne société contemporaine. En ce genre, le vieux Phérès d’Alceste est à la fois le meilleur et le plus étonnant. Son fils Admète, — qui tient de lui, — l’a vainement prié de vouloir bien mourir à sa place. Le vieillard a refusé de l’entendre, sachant le prix de la vie. C’est la tendre et généreuse Alceste qui s’est dévouée. Quand elle est morte, Phérès arrive; il vient lui rendre honneur et la : pleurer. Mais Admète, à présent, ne veut plus le voir,

et, dans une scène qu a scandalisé plus d’un lecteur, il lui reproche son égoïsme; cela n'embarrasse pas le vieillard, qui explique ce qu'il a fait et le justifie. On sent en l’écoulant que le poète a pris quelque plaisir à représenter dans leur vérité ces sentiments d'une nature vulgaire. Phérès n’est pas un personnage sacrifié; il a de lautorité : il parle haut, 1! est persuadé du droit qu’il a de n’être pas héroïque, et il le maintient énergiquement, « en alléguant la coutume ». Cela confond toutes nos idées sur la tragédie et oblige les commentateurs àchercher pour le poète toutes sortes d’excuses : il suffit de le comprendre. La vraie raison de ces disparates, c’est l’influence de la réalité contemporaine sur son esprit. |

Dans sa prétendue haine des femmes, il n’y a peutêlre pas autre chose. Lorsque Euripide mettait en scène une héroïne de la légende, une Phèdre ou une Sthénébée, il se la représentait, quoi qu’il fit, sous les traits d’une Athénienne de son temps, etil ramenait, sans en avoir bien conscience, la violence des grandes passions légendaires à la mesure des désordres privés et de linconduite vulgaire. Il en résultait qu’en voulant expliquer les sentiments des femmes de la tragédie, il en venait sans cesse à étudier et à juger les défauts des femmes de son temps. Dans cette étude, il étaitimpossible qu’un esprit vif et aussiclairvoyant ne fût pas frappé de bien des choses fâcheuses. La femme athénienne, au ve siècle, était une sorte de recluse. On la tenait dans une enfance perpétuelle; elle était inoccupée et on se détiait

d’elle : double mal, dont les conséquences se faisaient sentir de mille manières. Elle n’avait, pour remplir sa vie, rien d’élevé ni d’agréable, ni l’éducation de ses enfants, qu’on lui enlevait de bonne heure, ni la participation aux idéeset aux soucis de son mari, ni la lecture, ni les relations de société, ni la faculté d’aller et

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de venir librement, ni même une religion qui fit appel à Ja délicatesse naturelle de son sens moral. Dans ces conditions, les meilleures tombaient dans une sorte d’insignifiance et d'infériorité intellectuelles, qui frappaient les observateurs; chez d’autres, la finesse native de l'intelligence se tournait en dissimulation et en dangereux enfantillages : elles devenaient artificieuses, elles avaient des défauts d’écoliers, le goût des cachotteries, des intrigues, des relations clandestines, des commérages, des petits complots domestiques. Qu’on y regarde avec quelque attention, et l’on reconnaîtra qu’Euripide n’a pas dit autre chose. Ce sont là les défauts qu'il note sans cesse, parcé que les sujets tragiques lui en offrent sans cesse l’occasion. Hippolyte est son interprète dans le morceau célèbre où 1l exprime son aversion pour le sexe féminin . Les femmes ellesmêmes dans ses pièces se jugent sévèrement. Au fond de toutes ces critiques, il y a moins de malignité que. de tristesse. Euripide n’a pas su démêler la grande part des institutions et des usages de son pays dans les faits qui frappaient ses regards. Il a cru sincèrement à une sorte d’infériorité morale de la femme, infériorité dont il s’est affligé en philosophe, comme d’une des misères nécessaires de la vie humaine.

Quoi qu’il en soit d’ailleurs, cette représentation fine et vive des choses du jour, cet esprit d'observation et ce réalisme spirituel étaient une nouveauté vraiment originale dans la littérature dramatique d’alors. Ce fut une suggestion très particulièrement féconde pour quelquesuns des meilleurs esprits du siècle suivant. Lorsqu'on se fut aperçu qu'il n’y avait pas de sujet plus intéressant ni plus nouveau à mettre sur la scène que les mœurs contemporaines, la comédie nouvelle fut créée. Euripide l'avait, pour ainsi dire, laissé entrevoir déjà 1. Hippolyte, 616.

par avance dans la tragédie, autant du moins que celleci pouvait s’y prêter, — peut-être même un peu davantage.

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