Hippolyte, 121 et suiv
Mais on ne peut nier que ce ne soit une grâce un peu enfantine, qui est très proche de l'abus.
Et, en fait, cet abus se produit plus d’une fois. La pensée étant peu de chose dans ces chants, 1l est naturel que la parole y devienne trop souvent un simple soutien de la mélodie. Il y a mainte composition lyrique chez Euripide qui n’est vraiment qu'un libretto, auquel manque aujourd’hui ce qui en faisait la valeur, à savoir le chant et la musique. Les épithètes multiples, les mots répétés, les sonorités vides, les longues phrases capricieuses, pleines de choses inutiles, déconcertent le lettré qui prend cela pour de la poésie. En réalité, ce sont purement des fioritures, qui s'adressent non à l'esprit, mais à l'oreille. Supprimez la flûte, etil ne reste que du verbiage.
Un tel lyrisme ne demandait pas une grande variété de rythmes. Aussi presque tous les chœurs d’Euripide se ramènent-ils à un type uniforme. Ils sont formés de membres logaédiques qui se succèdent indéfiniment sans aucun effort de composition savante. L'invention rythmique proprement dite a donc à peu près disparu. Ce n’est que par exception qu’on retrouve chez lui des combinaisons plus rares !. Le procédé général est rapide et superficiel, et il l’est departipris. Latragédie consent encore à garder le chœur par respect pour l’usage, mais il est clair qu'elle ne considère plus ses chants que comme une parlie accessoire du drame.
C’est plutôt pour les monodies qu'Euripide réserve les ressources de son art. Nous avons dit déjà combien l'usage de ces solos était devenu fréquent de son temps. Les principaux acteurs, virtuoses de chant aussi bien que de déclamation, y déployaient tout leur talent. Mais ce talent, à vrai dire, était surtout musical, et beaucoup des morceaux destinés à le faire valoir se prêtent fort
4, Par exempl? dans la parodos des Bacchantes.
peu à une étude littéraire. Ce qu’Euripide semble y chercher avant tout, c’est la variété pathétique. De brusques changements, des contrastes, mais en général rien de profond; pour nous, les passages vraiment émouvants ne sont pas ceux-là. Nous n'avons donc pas lieu d’y insister ici, Car nous ne saurions y trouver la révélation d'un aspect vraiment distinct et nouveau de son gémie.
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Novateur dans le Ivrisme tragique, dans la représentation des sentiments et dans la structure du drame, Euripide ne le fut pas moins dans la langue qu'il fit parler à ses personnages; ct cela, d'après les mêmes priucipes ou les mêmes instincts. |
Son mérile propre, d’après Aristote, c'élait de laisser croire au public qu'il parlait comme tout le monde, tout en s'exprimant d’une imauière plus relevée; illusion qui était produite surtout par la manière dont il arrangeait des éléments empruntés au langage familier ‘. Il y a en effet chez lui moins de termes poétiques mêlés aux mots de l'usage commun qu’il n’y en a chez Sophocle ?. Mais la différence entre eux provient moins encore du choix des mots que de l’emploi qui en est fait. D’une manière générale, la façon de parler d’Euripide est moins synthétique que celle de Sophocle, elle divise ce que l’autre assemble, et par [à elle se rapproche de la prose. Cette tendance a ses avantages et ses inconvénients. L'expression n’a pas la même plénitude ni le même éclat, mais elle dégage plus nettement les idées les unes des autres,
1. Aristote, Rhétor. TIIT, 2 : Khénretar 0’ ed dv tic Ex tic eiwbulac dtahExTOU ExAEYWV GUvT:07 * Onep Edpimiônc mort nai Ünéderée proc.
2, Quintil., X, 4, 68: Namque is et in sermone (quod ipsum reprehendunt quibus gravitas et cothurnus et sonus Sophoclis vigetur esse sublimior) magis accedit oratorio generi.
elle les présente sous des aspects moins recherchés, et par conséquent elle est plus claire ‘. La phrase d’Euripide plaît surtout par le naturel et P’aisance; bien que spirituelle et incisive, quand cela est utile, elle semble n’avoir rien d’étudié. Quelque chose de familier, de naïf, de spontané lui prête un charme exquis. Et pourtant cette phrase si agile, si déliée, n’est jamais sèche : elle satisfait l’orcille autant que l’esprit ; elle a, dans son allure simple, la rondeur qu’Aristophane admirait et qu'il essayait d’imiter ?. Ce qu’elle garde de poésie n’est le plus souvent qu’une sorte de voile léger sous lequel nous devinons sans peine le ton et les façons de parler des Athéniens distingués de ce temps.
Elle se prête merveilleusement aux finesses du dialogue, sichères aux Athéniens. Nul ne sait, comme Euripide, conduire et prolonger un échange d'idées promptes, mordantes ou délicates, entre deux interlocuteurs qui se répondent vers par vers. De tels passages abondent dans ses tragédies, ct ce sont à la fois les plus caractéristiques peut-être et les plus intraduisibles. Tout est dans les mots et dans les tours : ce sont des chocs, incessants, imprévus, lumineux. Dans ces conflits de paroles, Euripide se montre plus spirituel et plus subtil que Sophocle. Le langage est plus aiguisé. Les mots volent comme des flèches, et tantôt pénètrent, tantôt rebondissent et reviennent en arrière. Une distinction brève et tranchante détruil une idée, une antithèse soudaine ren-
4. Dion Chrysost., Disc. LIT, 14. — Comparer par exemple ces deux passages sur les conséquences de l’«d0aût«. Sophocle (Antig. 1028) dit : AdBadia vor oxatotnr” ophiouaves « Trop d’attachement à ses propres vues risque de passer pour maladresse brutale » ; Euripide (Médée, 223) : OÙ’ äorov vec” doris ad0aônc ysyws Ilixpôs mokttaus éotiv duabias Ümo. Les deux pensées quoique assez différentes, sont de même nature ; le procédé d’expression est dissemblable.
2. Aristoph., fr. 471 Nauck : Xpoœuar yap aûrod To otéparos T& GTPOYYY À.
verse un argument, une allusion repousse une insulte. Pour condenser ainsi une discussion ou une dispute, il faut une langue agile et nerveuse, merveilleusement concise, aussi remarquable par sa précision que par sa. souplesse. Jamais un tour embarrassé, jamais une locution lourde ou languissante; des expressions toujours nouvelles pour des idées très voisines, des mouvements de phrase brusques pour rompre un argument gênant, ou au contraire d'ingénieuses et rapides liaisons qui tout à coup ajoutent à l’idée de l'adversaire une conséquence absurde ou contraire à ses intentions !..
Et ce n’est pas seulement aux altercations dramatiques que s'adapte cette forme si athénienne. Le même art a des ressources non moindres lorsqu'il s’agit d’un malentendu à faire durer ou au contraire à résoudre, d’une explication à donner ou à refuser, d’une reconnaissance touchante, soit à préparer, soit à réaliser, d’une lutte de générosité à mettre en action 2. Cette langue, tout à l'heure incisive, devient alors singulièrement délicate et adroite. Elle sait effleurer les choses qu'il ne faut pas toucher, elle a des demi-indications, des détours et des retours, des mots suggestifs, des sousentendus ingénieux, et aussi de brèves échappées de sentiment qui tout à coup font jaillir les larmes.
Avec cela, toute vive qu’elle est, elle excelle à frapper les pensées durables. Euripide a été, avant Ménandre qui l’imita, le plus habile monnayeur de sentences que
4. Voyez par exemple les dialogues stichomythiques d’Étéocle et. de Polynice dans les Phéniciennes, 594 et suiv., d’Oreste et de Ménélas dans Oreste; 1573 et suiv., de Jason et de Médée dans Médée, 1361 et suiv. ”
2. Scènes d’Iphigénie et d’Oreste dans Jphig. en Tauride, 492 et suiv., d’Agamemnon et d’Iphigénie dans /phig. à Aulis, 640 et suiv., d’Oreste et du vieillard dans Électre, 612et suiv., d’Ion et de Créuse dans Jon, 255 et suiv., d’Oreste et de Pylade dans Oreste, 129 et suiv., et beaucoup d’autres.
la Grèce ait connu. A cet égard, Quintilien le jugeait égal aux sages du vr° siècle, dont les réflexions, authentiques ou non, avaient formé peu à peu le fonds commun de toute morale saine et avisée !. Toutefois, entre eux et lui, la différence est sensible. Les sentences attribuées aux sages ont un tour d'oracles; elles visent à l’autorité, à la concision doctrinaire et parfois énigmatique ; elles sont et elles veulent être impersonnelles. Celles d'Euripide lui viennent du cœur ; ce sont ses propres impressions, généralisées et condensées. Et voilà justement en quoi sa langue le sert à merveille. Non seulement il sait dire avec brièveté et finess: ces vérités générales qui ne valent que par uneélégante précision, mais en les exprimant il leur communique un accent à lui, qui en double le prix. Elles sont tristes ou douces, amères ou gracieuses, suivant qu’elles sont nées sous un rayon ou dans une ombre. On les retient comme des pensées d'ami, parce qu’elles ont toutes le reflet d’une émotion humaine.
De ces mérites divers aux qualités dialectiques il n’y a qu’un pas. On comprend que cette façon de parler simple, claire, agile, toujours courante et animée, convient comme nulle autre à la controverse. Nous avons vu combien Euripide aime à faire plaider ses personnages. Ils
plaident si bien que des maîtres dans l’art de la discus-
sion les ont recommandés comme des modèles 2. Leur défaut, toutle monde le sent, c’est d'oublier parfois qu’ils
sont des personnages de tragédie. Si nous pouvions
l'oublier avec eux, nous jouirions sans réserve de leur esprit, car ils en ont tous, et du plus varié. Dans les argumentations faites de sang-froid, la langue qu'il leur prête
4. Quintil. X, 1, 68: Et sententiis densus, etiniis, quæ a sapientibus tradita sunt, paene ipsis par.
2. Quintil. X, 1, 68: Et dicendo ac respondendo cuilibet eorum, qui fuerunt in foro diserti, comparandus.
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30/4 CHAPITRE VIH ERURTPIDE
est à la fois ingénieuse et alerte; elle donne un tour piquant aux formules oratoires !, elle relève les pensées communes par des mots qui sont des trouvailles, elle a, dans le simple énoncé des idées, une netteté incisive qui détache chaque chose ?. Les transitions sont brèves, les tournures variées ét simples; la phrase n’est jamais as: sujettie àune régularité monotone. Généralementcourte, sans l’être trop, elle a de la gravité quand il faut affirmer, de la légèreté dans les insinuations, de la vivacité quand elle se fait interrogative et pressante. Çà et [à, des incises de deux ou trois mots, jetées comme en passant, lui donnent plus de vie et de mouvement : une idée accessoire, un reproche, un souvenir, un regret, surgissent soudain et se mêlent à la pensée principale sans l’interrompre. Sous ce naturel, les artifices de la rhétorique contemporaine ne sont pas impossibles à découvrir. Quelquefois même, ils apparaissent trop; mais en général, Euripide s'en sert avec autant de discrétion que d’aisance : un rapprochement de mots fait valoir un argument, une antithèse éclaire vivement une idée, une construction hardie et insolite appelle l’attention sur une image ou sur une expression. Ce qu’on peut reprocher à cette langue poétique, nous l’avons dit, c'est de ne pas se colorer assez fortement des sentiments propres aux personnages. Et pourtantil serait injuste de ne pas reconnaître qu’elle tient compte, tout au moins, des mœurs, si-