‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 152 sur 351 · Iphigénie à Aulis, 1146 et suiv · texte numérisé non relu

Iphigénie à Aulis, 1146 et suiv

Le pathétique est dans les choses sans doute; mais qui donc en Grèce avait su jusque-là le traduire avec cette sorte de réalisme saisissant ?

« Admirable dans la peinture de toutes les émotions, a dit Quintilien, Euripide est sans égal dans celles qui sont faites surtout de pitié !. » Et en effet, si nous lavons montré précédemment plus attentif qu'aucun autre à la voix de l'instinct, ne convient-il pas d’ajouter que pour interpréter par des mots ces choses de notre nature intime, humbles et profondes, il a été le maitre par excellence? Le langage de la souffrance, celui de la tendresse, de l’effroi, du délire, et, pour tout dire, le cri de la misère humaine, qui donc l’a rendu avec cette vérité? Vérité d'autant plus frappante, qu’elle n’est point partiale, ni mutilée. Dans les gémissements, dans les sanglots même, ïil sait trouver des mots doux et tendres ou des accents fiers et profonds. La grâce délicate des images se mêle à l'amertume de la douleur. Selon l’objet qui fait couler les larmes, la plainte a des tons variés. L'enfant qu’on arrache à sa mère pour le faire mourir prête encore quelque chose de son charme naïf au langage de celle qui le pleure. Un rayon de poésie souriante éclaire l'ombre lourde de la mort. Quoi de plus touchant et de plus gracieux à la fois, quoi de plus humain et de plus idéal que les adieux d’Andromaque à son fils dans les Troyennes * ?

« O mon enfant, tu pleures? As-tu donc conscience de ton. infortune ? A quoi bon m’étreindre de tes bras, à quoi bon t’attacher à mes vêtements ? Pauvre petit oiseau, réfugié sous l'aile maternelle! Ah! il ne viendra pas, mon Hector, serrant sa lance vaillante et surgissant de sa tombe pour t’apporter le salut. Non, ni lui, ni toute cette race de frères, ni la force

4, Quintil., pass. cité: In affectibus vero quum omnibus mirus, tum in iis qui miseratione constant, facile praecipuus. 2. Troyennes, 749. ù

des Phrygiens! Chose affreuselt Lancé à travers le vide du haut des murs, le cou brisé dans une chute impitoyable, tu vas donc exhaler le souffle de ta vie. Oh! l’étreinte de ces bras d’enfant, la plus douce caresse pour une mère! Chair délicate au doux parfum! C’est donc en vain que, dans ton berceau, mon sein t’a donné son lait : c’est à cela qu’ont abouti tant de peines, tant de soucis, qui ont consumé ma jeunesse. Allons, une fois encore, une dernière fois, donne un baiser à ta mère, jette-toi dans les bras de celle qui t’a mis au monde, enlace tes bras autour de mes épaules, et mets ta bouche contre ma bouche. »

D’une manière générale, la langue des parties lyriques est inférieure chez Euripide àcelle des parties dramatiques, parce qu’elle a moins les qualités propres du genre. Quand la haute inspiration fait défaut, l’expression ne saurait avoir cette hardiesse souveraine qui est la marque des grands maîtres. Mais dans ce lyrisme, un peu frêle et capricieux, que nous avons essayé de caractériser, 1l y a pourtant aussi quelques mérites originaux de style, qu’il est bon de ne pas omettre. On a parlé plus haut de ces descriptions fines et brillantes, de ces rêves dorés, qu'Euripide prêtait si volontiers à ses chœurs. Le langage qui les traduit a une grâce un peu ténue, il est plein de choses ingénieuses, tout éclairé par mille reflets mobiles, riche en mots caressants, en images vives, que l’allure souvent molle de la phrase fait passer lentement devant l’esprit. On se dit bien parfois qu’il n’y a pas grand'chose sous ce flot monotone et brillant; et néanmoins c’est un joli murmure dont on jouit, sans qu’il soit même besoin d’y préter grande attention. Mais, çà et là, nous l’avons dit aussi, Le philosophe se retrouve, chez le poète lyrique ingénieux et négligent. Et ce philosophe a des façons de dire qui sont ravissantes. Il laisse apercevoir vaguement, sous des expressions à dessein indécises, sous des images indiquées et flottantes, des perspectives

d'idées qui attirent l'esprit. On y devine des réflexions personnelles, des impressions intéressantes, mille choses qu'il pourrait dire et qu’il se contente de suggérer. Quelques-unes des sentences qu’il aime, subtiles et bien frappées, se mêlent aussi à cette sorte de méditation chantante et vagabonde. De toute maaière, on sent, dans ce langage lyrique, à tout instant et dans mille détails, le fin écrivain. C’est son mérite, et c’est aussi son défaut.

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