REMARQUES GÉNÉRALES
Un premier fait digne de remarque, c’est le nombre même des poètes tragiques de cette période. Nous sommes loin de les connaître tous, mais les noms qui ont survécu forment un groupe assez compact. Aucun autre genre littéraire, en ce temps, n’a excité une émulation aussi vive, ni éveillé autant de vocations. Chaque année.lles concours dramatiques d'Athènes et les représentations instituées peu à peu dans d’autres villes grecques provoquaient lapparition d’un nombre de pièces nouvelles qu’il est difficile d’évaluer à moins d’une trentaine ‘, Quiconque se sentait doué de quelque génie poétique visait aux succès de théâtre. Faire accepter une trilogie par l’archonte, obtenir un chœur, c'était entrer de plain pied dans la gloire : en quelques heures, un nom jusque-là ignoré devenait illustre. Beaucoup de jeunes hommes ont dû s’essayer à l'art tragique avant de se bien connaître eux-mêmes. Nous savons par hasard que Platon fut de ce nombre ?. Mais combien d’autres, qui nous sont demeurés inconnus, ont été certainement touchés de la même ambition! La tragédie était alors la forme la plus haute, la plus brillante, la plus nouvelle de la poésie. Elle répondait aux tendances les plus intimes de l’âme hellénique, telle que les siècles l'avaient faite, et elle offrait en même temps aux amours-propres excités des satisfactions d’un éclat incomparable. Pour des luttes si séduisantes, nul doute que la Grèce n’ait vu se produiredans
1. Au concours des grandes Dionysies d'Athènes, chacun des trois concurrents admis apportant trois tragédies, cela faisait neuf. Si la même loi était suivie pour les Lénéennes, il y avait dix-huit tragédies représentées chaque année dans Athènes. Admettons que dans les Dionysies des dèmes, on ne fit guère que reprendre des pièces déjà jouées ailleurs. Il y avait en outre chaque année un certain nombre de tragédies refusées, qui n’étaient peut-être pas sans mérite, puisque Sophocle, une fois, ne réussit pas à faire jouer les sien-
nes. Et nous ne tenons compte ici que d'Athènes et de l’Attique. 2. Diog. Laërce, IN, 6.
la jeunesse intelligente et avide de renom une sortede levée en masse, bien plus ardente et plus tumultueuse que nous ne pouvons le soupçonner aujourd’hui.
Parmi ces poètes, quelques-uns le furent par héritage, les fils et petits-fils des maitres de l’art, qui ont vu dès leur jéune âge les couronnes de victoire suspendues aux murs de la maison paternelle, et dont l’unique pensée a dû être d’en augmenter le nombre. Dans l’histoire de la tragédie grecque, c’est un fait d’un grand intérêt que cette perpétuité des succès de théâtre dans certaines familles. À Pratinas et à Phrynichos succédèrent leurs fils, Aristias et Polyphradmon !. La famille d’Eschyle nous offre un spectacle étonnant : toute une lignée de poètes tragiques, qui descend directement d'Euphorion l’Athénien, soit par l’auteur de l'Orestie, soit par sa sœur, mariée à Philopithès : à la première génération, les deux fils d'Eschyle, Euphorion et Dion, et son neveu Philoclès l’ancien ; à la seconde génération, Morsimos et Mélanthios, fils de Philoclès et contemporains d’Aristophane; à la troisième, Astydamas l'ancien, disciple d’Isocrate, et honoré, comme son arrière-grand oncle, d'une statue au théâtre; à la quatrième, un second Astydamas et un second Philoclès, tous deux fils du premier Astydamas et sans doute contemporains de Démosthèneet de Philippe ?. Dans cette maison, qu'on serait tenté d’appeler à la manière homérique la race des Euphorionides, l'esprit poétique a donc vécu près de deux siècles, autant, ou peu s’en faut, que la tragédie elle-même. La famille de Sophocle a donné au théàtre, après l’auteur d’OEdipe roi, ses deux fils, Ilophon et Ariston. Iophon, longtemps collaborateur de son père, était considéré en 405 par Aristophane, quand Euripide