Tome IL, p. 273 et suiv
3. Lucien, De la danse mimique, 15 : Tekernv oùdi uiav &pyalav Éotiv EUpeiv AVEU Opynocwc.
4, Danse mimique des Curètes en Crète, Strabon, X, 3, 2. La l'épavo: de Delphes représentait la délivrance des enfants voués au
Minotaure, Pollux, IV,101. Fêtes de re Plutarque, QE grecques, XIT,
l'idée que Plutarque nous en donne, formaient une assez longue série de scènes, mal liées et mal conduites, mais parfois d’un grand effet. Lors de la grande fête appelée Steptérion, on y représentait le combat d’Apollon contre le serpent Python, et ses suites. Une autre fête, l’Hérois, consacrée à Sémélé et célébrée par les Thyiades, reproduisait probablement, sous des formes symboliques, quelque chose du mythe de la naissance de Bacchus. La Charila mettait en scène une vieille légende, à la fois naïve ect cruelle, qui se déroulait en plusieurs actes. Évidemment toutes ces choses, et d’autres analogues qu'on pourrait citer, avaient un cerlain rapport avec le drame proprement dit. Mais il faudrait se garder pourtant d'exagérer cette ressemblance. En somme, c'étaient là plutôt des espèces de tableaux vivants, qui ne donnaient pas l'impression d’une action véritable. Ce qui constitue essentiellement le drame, c’est-à-dire le jeu des passions, y était à peine indiqué. Notons donc simplement ces faits comme des indices de l'instinct mimique dans la race grecque, sans méconnaître combien il y avait loin de pareilles représentations à la tragédie, même élémentaire t.
Celle-ci a pour caractère propre le pathétique. Et voilà pourquoi les seules formes de représentations religieuses qui nous paraissent pouvoir être regardées comme des ébauches de la tragédie future, ce sont celles où la douleur, la pitié, l’effroi, l’enthousiasme se produisaient avec force.
À ce titre, le culte des divinités telluriques mérite une mention particulière. On a vu plus haut quel développement il avait pris au vi® siècle dans les mystères d’Éleusis, consacrés à Déméter, à Coré et à Iacchos 2. Les sentiments qu’il excitait dans l’âme des initiés étaient
4. I] faut ajouter que nous n’avons pas de renseignements pré"
cis sur l’âge de ces représentations religieuses. 2. Tome II, p. 449 et suiv.
certainement voisins de ceux que le drame allait y produire. On s’intéressait passionnément à la douleur de celte mère divine privée de sa fille, on s’associait de cœur à toutes les angoisses de son ardente recherche, on partageait ses espérances, on se réjouissait de sa joie. En même temps, derrière ce drame divin, apparaissait l’image de la nature, privée par les rigueurs de l'hiver de tout ce qui faisait sa joie, et demeurant muette dans une douleur sombre, voisine de la mort, jusqu’au jour où la vie lui revient avec le printemps. L’adoration mystérieuse des grandes lois du monde se mêlait donc à une sympathie profonde pour la douleur maternelle; et de tout cela se dégageait une idée religieuse de la destinée humaine, qui saisissait fortement les esprits. De telles émotions, si elles ont précédé, comme cela paraît probable, les émotions tragiques proprement dites, étaient bien de nature à les préparer.
Mais c’est surtout dans la religion de Dionysos qu'il faut chereher ce qu'il y avait de tragédie latente en Grèce avant la naissance de l’art tragique. Des éléments divers y sont cenfondus dès l’origine : le mysticisme orgiaque de la Phrygie et de la Thrace, la gaieté rustique et l'ivresse joyeuse du paysan grec, la conception religieuse de certaines lois de la nature. Aussi, entre tous les cultes helléniques, est-ce celui-là qui parle le plus fortement aux sens et à l’esprit tout à la fois. De même que la légende de Déméter, il laisse apercevoir, comme fond de tableau obscur et grandiose, ces phases successives de dépérissement et de renaissance, qui sont la vie mème des choses, et dont l'humanité aime à se faire un rêve plein d'espérance. Conceplions vagues pour la multitude, mais capables cependant de la toucher vivement, parce qu’elles se traduisent d’une manière sensible dans des phénomènes naturels. Conceptions profondeset attrayantes pour les intelligences plus pénétrantes, qui aiment
à interpréter librement le symbolisme populaire. Dans ce culte, plus que dans aucun autre en Grèce, on trouve donc ce qui fait les grandes religions : une occasion de hautes pensées, la révélation d’une puissance supérieure, le mystère qui s’impose à la contemplation, et que lon sent infini à mesure qu'on essaie de le pénétrer. Et d’autre part aussi, tout ce qui fait les religions populaires : à savoir les manifestations extérieures, l’appel aux sentiments exaltés, l'impulsion violente, chère au croyant. Admirablement variée, la légende de Dionysos est pleine de joie et de douleur en même temps. Sous un de ses aspects, c’est une passion; sous l’autre, c’estun triomphe. Par là, elle remuait les âmes comme rienne les avait encore remuées. Elle leur faisait goûter, avec une force incomparable, l'émotiondes contrastes, le plaisir brusque des péripéties et des coups de théâtre; en un mot, elle les rendait avides du drame avant sa naissance.
. C’est par son côté douloureux qu’elle touche à la tragédie. Sur un fond commun, des récits divers naissent çà et là, qui font voir, à l’aide d'images pathétiques, la violence triste de l'hiver, la vigne dépouillée et mutilée, morte en apparence, mais pour renaître bientôt. En Thrace, c’est la légende du roi Lycurgue, chassant Dionysos et son cortège, mais bientôt cruellement puni, quand le jeune dieu, qui semblait vaincu, révèle sa puissance. À Thèbes, c’est celle de Pentheus, le petit-fils de Cadmos, rebelle lui aussi à Dionysos et déchiré par sa propre mère, Agavé. En Attique, c'est [carios et sa fille, Érigone. Dans tous les récits de ce genre, certains traits communs nous frappent : la violence des passions déchaînées, la terreur et la pitié poussées au plus haut degré ; surtout, cette chose si éminemment tragique, l’aveuglement de l’homme, croyant voir le mal là où est le bien et préparant sa propre perte par les moyens mêmes qui lui paraissent assurer son succès. Voilà ce
qu'on peut appeler l’essence de la tragédie, et ce que. contenait cete religion étrange, si pleine de trouble et si puissante.
= Les cultes des héros, partout répandus en Grèce, présentaient quelques-uns des mêmes caractères. S'ils n’avaient pas au même degré l’exaltation, ils y suppléaient par le patriotisme local. Les héros, c’étaient en effet les divinités particulières des villes ou des régions. On les honorait à titre d’ancêtres ou de protecteurs, moins éloignés de la condition humaine que les dieux proprement dits et par là même plus familièrement aimés. Leurs légendes étaient celles quiavaient autrefois rempli l’épopée; mais il semble que, dans les cultes locaux, elles devaient prendre, sans se modifier essentiellement, une forme particulière. Ils y étaient isolés, et par conséquent agrandis. Leur physionomie gagnait à cela quelque chose de plus idéal, et aussi de plus conforme au type du pays. Ils devenaient, ainsi conçus, les patrons, et, pour mieux dire, les saints de la localité. Chose plus digne d’attention encore, leurs fêtes étant essentiellement religieuses, les récits qui les concernaient, de profanes qu'ils étaient dans l'épopée, devenaient religieux, eux aussi. Par suite, toutes les idées qui font partie nécessairement de la religion acquéraient dans ces récits une importance nouvelle. On y considérait l’homme dans ses rapports avec les dieux, conduit ou égaré par eux, subissant leurs lois, quelquefois merveilleusement protégé par leur bienveillance, et quelquefois, au coniraire, poussé sans s’en douter aux dernières catastrophes. Ce que nous avons remarqué des fêtes de Dionysos se réalisait également daus celles-ci. On y avait sous les yeux des spectacles variés, très dramatiques par eux-mêmes, et dans ces spectacles une foule d'idées philosophiques appa-: raissaient à travers le mystère de la religion. Quelques-unes de ces fêtes de héros nous sont parti-.
culièrement connues, et cela justement dans cette période de temps, oùse prépare la naissance de la tragédie.
A Sicyone, vers le commencement du vif siècle, nous voyons célébrer le culte du héros argien Adraste, chef de la première expédition contre Thèbes. Au milieu de l’agora, se dressait un Aéroon ou sanctuaire, qui lui était consacré. On offrait là des sacrifices annuels, et des chœurs chantaïrent « les souffrances » du héros. Ces souffrances, nous les connaissons. C'étaient la guerre de Thèbes, la mort de tous les compagnons d’Adraste, la destruction de son armée, sa fuite, ses tentalives pour obtenir la sépulture des siens, sa vieillesse désolée. Véritable drame que lépopée avait déroulé autrefois avec ampleur, et qui se resserrait maintenant dans ces chants en quelques scènes choisies, pleines de terreur religieuse et d’exaltation. Le peuple en était fortement ému. À un certain moment, Sicyonc étant en guerre avec Argos, letyran Clisthène vit un danger dans ces fèles où ses sujets se passionnaient pour un Argien. Il n'osa pas les supprimer, mais, dépouillant Adraste de ses honneurs, il les transféra à Dionysos !, Attribution significative, qui montre bien la ressemblance intime du culte des héros avec le culte bachique.
Dans la grande Grèce et en Sicile, fêtes analogues. Diomède passait pour le premier colonisateur de l’Iapygie et de la Messupie. À Argyrippe, ilavait un sanctuaire et des fèles. À Métaponte, on l'honorait comme un dieu. Plus tard, à Thurii, on lui consacra des statues?. L’Italie méridionale était pleine de pareils souvenirs. Toute l'œuvre de Stésichore, si nous la possédions, attesterait avec quelle ferveur, à la fois religieuse et patriotique, les Grecs d'Himère et d'autres villes siciliennes célébraient vers l’an 600 le souvenir de leurs héros. Dans