‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 174 sur 351 · CHÉRÉMON · texte numérisé non relu

CHÉRÉMON

plutôt faites pour être lues que pour être représentées t. Cela ne veut pas dire sans doute que Chérémon ne prit pas part aux concours tragiques; tout ce que nous apprend Aristote, c’est qu’il était plus apprécié des lecteurs que des spectateurs. À cet égard, on peut le considérer comme Île représentant d’une tendance assez générale en ce temps. Et, pour expliquer son jugement, Aristote dit qu’il était « scrupuleusement précis dans son style, comme un prosateur » (dxotbns Gomes doyoyodooc). C’est bien ainsi que les fragments nous.le montrent. Dans ces quelques vers, tout est plein de jolis détails finement travaillés : on n’y sent nulle part la force dramatique ni l'abondance de l'inspiration. Ses sentences sont recherchées, ses descriptions maniérées et molles; c’est le langage d’une précieuse, qui est bien près quelquefois de devenir ridicule. On a beaucoup trop vanté le fragment de son ŒEneus, où il dépeint les bacchantes endormies qui s'offrent demi-nues aux regards d’un spectateur indiscret :

« L'une, couchée, montrait à la clarté de la lune un sein blanc qui sortait d’une tunique détachée. Une autre, en dansant, avait dénoué son vêtement le long de son flanc gauche : et, nue, elle révélait aux regards de l’éther une vivante peinture; la blancheur de sa chair se détachaït, lumineuse, sur ombre noire. Une autre découvrait ses bras délicats, dont elle entourait le cou aux rondeurs féminines d’une de ses compagnes. Celle-ci, sous les plis d’une étoffe de laine déchirée, laissait voir sa cuisse, où s’imprimatt mollement, dans le sourire de la chair en fleur, un amour sans espérances. Endormies, elles s'étaient laissées tomber sur les aulnées et sur les violettes, dont elles brisaient les ailes aux sombres nuances, et sur le safran, qui s’imprégnait là de sa teinte d’ombre lumineuse pour colorer les tissus. La marjolaine touffue, nourrie par la rosée, dressait sa tête dans les molles prairies 2. »

1. Aristote, Rhélorique, IIT, 12 : OÙ &vayvworrxot, 010 Katpnuewy, - 2, Fragm. 14 Nauck.

Hist. de la Litt. grecque. — T. III.

Il y a là une grâce voluptueuse qui n'est pas sans charme, mais en somme cela manque de style; beaucoup de détails maniérés, et dans l’ensemble une banalité un peu molle. Et en général, c'était bien [à le défaut de Chérémon. Aristote se moque discrètement de son Centaure, sorte de rhapsodie métrique, où il avait fait entirer des vers de toute mesure!. Une pareille tentative juge un poèle. Chez celui-ci, l’idée ne créait pas spontanément sa forme. C'était un arrangeur de mots plus ou moins habile, mais non pas un véritable artiste.

En somme, cette dernière phase de la période attique ne nous offre pas un seul grand poète tragique. On fait autant de tragédies que jamais, sans doute, mais on n’en fait plus qui soient durables. Euripide règne seul sur la scène : il y suscite des imitateurs en foule, mais il n’a point de successeur. Le mème état de choses va se prolonger pendant toute la période alexandrine, avec cette seule différence que les poètes nouveaux seront de plus en plus obscurs et médiocres, et le grand poète classique de plus en plus admiré.

On ne sait trop, au milieu de cette décadence, à quel nom ni même à quelle école rattacher la seule pièce subsistante qui paraisse appartenir à cetemps. Le Rhésos nous est parvenu sous le nom d’Euripide. Il n’est pas douteux qu'Euripide n’eût en effet composé une pièce de ce nom ?; mais celle que nous possédons est si absolument différente de tout ce qui nous reste de lui qu'il est impossible de la lui attribuer. D'autre part, son influence

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