Aristote, Poétique, ce
2. L'auteur du premier argument atteste qu’un Rhésos figurait dans les didascalies comme l’œuvre d’'Euripide. C’est peut-être à cette pièce qu'appartenait le prologue en double forme qu’il cite.
LE RHÉSOS 387
y est sensible. Elle a dù par conséquent être écrite dans le siècle qui suivit sa mort, sinon plus tard !. L'invention en est fort simple. La Dolone, qui forme le xe chant de l’Zäade, y est mise en forme dramatique ; le poète n’y ajoute rien d’essentiel quant aux faits. L’aclion se passe la nuit, dans le camp troyen. Les alertes des hommes de garde qui forment le chœur, les ordres d’Hector, sa délibération avec Énée, le départ de Dolon donnent lieu à une série de scènes animées; 1l y a [à plus de mouvement, plus de pittoresque peut-être que nous ne sommes habitués à en trouver sur la scène grecque. Un berger de l’Ida accourt. Il annonce l’arrivée de l’armée auxiliaire des Thraces commandée par Rhésos, et la description qu’il fait de ce défilé d'hommes traversant la montagne au milieu des ténèbres est loin d’être sans mérite. Rhésos entre en scène. Hector lui reproche ses retards ; le jeune chefse défend fièrement, sûr d’ailleurs du succès. Il vase reposer avec les siens; et de nouveau nous assistons à une scène de nuit, jouée par le chœur : la garde est relevée. Pendant ce temps, Ulysse et Diomède se glissent dans le camp ; ils viennent de tuer Dolon, qui leur a livré le mot d'ordre, et, guidés par Athéna, ils se jeltent sur les Thraces endormis. Alarme soudaine; des cris éclatent; on s’interpelle ; Ulysse, qui sait le mot d’ordre, trompe ceux qui l’arrètent et s'enfuit. Alors paraît, tout sanglant, Le cocher de Rhésos ; il raconte le massacre accompli dans le camp et l'enlèvement deschevaux de son maître par Diomède. Abusé, il accuse Hector. Celui-ci est justifié par la muse Terpsichore, mère de Rhésos, qui descend du ciel pour
emporter le corps de son fils *.
4. Voir sur ce sujet Hermann, Opusc. IIT, p. 13, et Welcker, Griech. Tragoed., t. III, p. 1101.
2, Protagoniste, Hector, Ulysse, Pàris ; deutéragoniste, Énée, Rhésos, Diomède, le cocher; frilagoniste, Dolon, le messager, Athéna, Terpsichore. |
Dans cette pièce singulière, où le mouvement de l’action est presque tout, le poète a essayé pourtant de créer des caractères. La hauteur soupçonneuse d’Hector, la prudence d’'Énée, la témérité intéressée de Dolon, la fierté présomptueuse de Rhésos sont indiquées brièvement, avecune raideur qui touche parfois à la puérilité. Le style vise à la pompe et à éclat, comme si le souvenir d'Eschyle hantait l'esprit du poète; souvent bizarre et disparate, il trahit un écrivain peu sûr. La rhétorique proprement dite y a moins de part qu’une certaine emphase naturelle. C’est surtout l’intervention des dieux, la double apparition d’Athéna et de Terpsichore, qui rappelle les procédés d’Euripide.
Ainsi faite, cette tragédie est difficile à classer. On a cru tour à tour y trouver la manière d’Eschyle, celle de Sophocle, celle d’Euripide; ce qui prouve qu’elle représente un art, non pas simple, mais composite. Il faudrait même ajouter que l’auteur, qui ressemble à tant de modèles à la fois, est encore lui-même par dessus le marché. La façon dont il emploie lechœur, en cherchant à suppléer par le spectacle et le mouvement au mérite des chants, dénote un esprit qui cherche. La représentation du camp nous offre aussi un certain réalisme intéressant. Ce qu’on peut conclure de là, c’est que, jusqu'à la fin du 1v° siècle, il y a eu des tentatives pour rajeunir l'art tragique. Le Rhésos représente un de ces essais, dont nous regrettons d'ignorer l’auteur.