LES SATYRES
pagnée de chants, et elle avait sa grâce sauvage. Dans le Cyclope d'Euripide, c'était en dansant la sikinnis que le chœur satyrique faisait irruption dans lorchestra. Nous n’avons plus que les paroles de cette parodos, mais elles nous donnent au moins une idée des mouvements qui les accompagnaient. Silène, qui au début est seul sur le théâtre, voit venir de loin ses enfants et il les entend t :
« Qu'est-ce que cela ? Quoi! vos sikinnis sont aussi bruyantes qu’au temps où, dans la milice joyeuse de Bacchios, vous alliez vers la demeure d’Althaea, au chant du barbitos qui animait vos danses voluptueuses. »
Et soudain, tandis qu’il parle ainsi, voici que la bande -turbulente s’élance : chevriers lestes et gamins, qui font semblant de courir après des chèvres imaginaires. Leur chant a l’allure bondissante et saccadée qui est aussi celle de leur danse; des appels gais et moqueurs, des cris, des sifflements même. Du geste, ils menacent le chevreau indocile qu’on croit voir cabrioler au loin; et brusquement, au milieu de ces espiègleries, les voilà qui s’attristent sur leur sort, tout en dansant; affliction de jeunes sauvages pris au piège et parqués, dont il est impossible de ne pas rire :
« Où vas-tu, fille de pères vaillants et de mères fécondes, où donc vas-tu là-bas dans ces rochers? N'est-ce pas ici que la brise est douce, que l’herbe est épaisse, que l’eau vive des sources t’attend dans les auges, près de la grotte où tes chevreaux bêlent après toi? Psytta! Ici donc, pas si loin, ici, sur la pente humide. Ohé ! je vais te lancer cette pierre. Allons, reviens, chèvre aux grandes cornes, reviens à la demeure du pâtre nourricier, du Cyelope rustique. Que le lait coule de tes
quent bien ce qui distinguait cette danse. Textes : A. Müller, Griech. Bühnenalt., p. 224, note 2, 1. Euripide, Cyclope, 34.
mamelles gonflées ; viens faire téter tes chevreaux, que tu abandonnes dans leur couche. Ils t’appellent, ces petits dormeurs, ils bêlent après leur mère. Ne peux-tu donc quitter ces pâturages en fleur, où l’herbe est épaisse, pour rentrer au parc qu’abritent les roches de l’Etna? — Ah! qu'est devenu Bromios ? Où sont les chœurs de Bacchantes dansant avec lé thyrse, les tambourins qui sonnent dans la clameur sauvage, la fraicheur du vin jaillissant auprès des eaux qui s’épanchent, où sont les pas tournoyants des Nymphes? Iacchos, Iacchos, voilà le cri que je répète, plein du désir d’Aphrodita ; c’est après elle que je volais, chasseur ardent, avec les Bacchantes aux pieds blancs. O cher, cher Bacchios, en quel lieu, dans quelle solitude, secoues-tu ta blonde chevelure? Moi, ton compagnon, je suis au service du Cyclope, d’un être qui n’a qu’un œil; et j'erre tout en peine, pauvre esclave, couvert de cette misérable peau de bouc et privé de ton affection »,
Ainsi faits et chantant ainsi, ces satyres, tout grossiers qu’ils étaient parfois, ne manquaient, on le voit, ni de gentillesse ni de poésie. C’était le mérite délicat des plus fins poètes que de varier et de mélanger les aspects contraires de ces êtres bizarres, moitié hommes, moitié bêtes; ils faisaient rire le peuple par leur bouffonnerie et l’incongruité de leurs instincts, mais ils le charmaïent aussi par une naïve et poétique révélation de la grande nature inconsciente, qui enveloppe l’humanité et qui la dépasse si largement.
Au dessus d'eux et en dehors du chœur était Le vieux Silène, digne chef de cette troupe cabriolante. Élevé au rang d'acteur, il prenait part à l’action plus directement. Ses instincts d’ailleurs ne le distinguaient en rien des satyres; mais, plus âgé, s’il n’avait pas leur grâce de jeunes chevreaux, il y suppléait par un peu plus de savoir-faire. D’ailleurs, aucune notion du bien et du mal. Homme, ce serait un affreux coquin; mais il n’est pas vraiment homme, car il n’y a en lui qu’une cons-