PERSONNAGES LÉGENDAIRES
dans Euripide peut nous donner une idée de la façon dont ces rôles ont dû être traités. Les poètes avaient conscience du peu de réalité de ces personnages, de
‘leur invraisemblance intime, et ils ne cherchèrent pas
à la dissimuler. Le cyclope d’Euripide est un ogre, qui parle et agit comme tous les ogres, et par suite le poète ne se soucie aucunement d'expliquer ses sentiments au point de vue humain. Seulement, par instinct dramatique, il les condense en leur prêtant une certaine unité, une nettelé frappante qu’ils n'avaient pas dans l’ancienne légende. Ce mangeur d'hommes a des principes, et il les expose à Ulysse, avant de le dévorer, dans une profession de foi insolente et cynique.
« C’est la richesse, mon petit homme, qui est le dieu des sages. Tout le reste, ce sont des mots bien sonnants et de beaux discours... Zeus, avec son tonnerre, ne me fait pas la moindre peur, Ô mon hôte; je ne sais pas en quoi Zeus est
un dieu plus fort que moi. D'ailleurs je m'en moque; et si tu
veux savoir combien, écoute ceci. Quand il verse d’en haut la pluie, moi, sous Le rocher, j’ai un abri bien couvert; et là, devant un veau bien cuit ou quelque bon morceau, produit de ma chasse, je festine. Étendu sur le dos, j'humecte doucement mon ventre, et, quand j’ai bu encore une amphore de lait, j'éclate dans mon manteau, et je fais autant de bruit que la foudre de Zeus. Ou bien encore lorsque le vent de Thrac», Borée, répand la neige, je m’enveloppe de peaux de bêtes, j'allume mon feu et je me moque de la neige. Il faut bien que la terre, qu'elle le veuille ou non, produise de l’herbe et qu’elle engraisse mes moutous. Aussi je ne les sacrifie à personne qu'à moi-même et jamais aux d'eux; à moi et à mon ventre que voici, le plus grand des dieux, Car boire et manger chaque jour, voilà le vrai Zeus pour les gens sensés, et avec cela ne point se faire de chagrin. Quant à ceux qui ont établi des lois pour l’ornement de la vie humaine, je les envoie se faire pendre. Mon intention est de continuer à me faire du bien, à moi, et de t’avaler, toi 1. »