LES HÉROS
lités éminentes de courage, de confiance en soi, de présence d'esprit. La même tradition se retrouve chez Sophocle, chez Euripide et certainement aussi chez leurs contemporains. Dans le Cyclope, Ulysse est admirable de sang froid et d'adresse; il court d’ailleurs de vrais dangers, et, à ce point de vue, son rôle serait tragique, si le dénouement ne devait être heureux et si Le public n’en était d'avance assuré.
Toutefois cette dignité des héros dans le drame satyrique n’était pas sans subir, elle aussi, l'influence du genre. Quand on fréquente une aussi mauvaise et bouffonne société que celle des satyres, on finit toujours par en prendre quelque chose. Ulysse, dans le Cyclope, tout héroïque qu’il est, ne laisse pas que de compromettre un peu sa gravité, quand il joue auprès de Polyphème le rôle d’échanson provocateur et enseigne au monstre à bien boire 1. D'ailleurs la ruse même dont il se sert, l'invention du faux nom de Personne, son emploi et ses conséquences, toutes ces inventions renouvelées de l'Odyssée, tiennent du conte bien plus que de la tragédie. Encore Ulysse est-il de sa nature un héros sage, mesuré, incapable d'aucune frasque ni incartade quelconque. Mais le drame satyrique en a souvent admis ou recherché d’autres d’un caractère bien différent. Héraclès est comme le type de ces personnages en qui des vices de satyre se mêlaient à des vertus de héros. Or c’est là précisément ce qui l’a rendu populaire et ce qui lui a valu la faveur très marquée des auteurs de drames satyriques. Il prit chez eux le nom familier d’Aérullos ?; cela indique qu’on ne se gênait pasavec lui. Sa gourmandise, sa brutalité, son intempérance sensuelle étaient un sujet de rire pour le peuple, et on se gardait bien de lui en
1. Cyclope, v. 519 et suivants. IL faut, pour en bien juger, relire la scène en son entier.
2. Eustathe, ad Iliad. &, p. 987, 41 : “HpdAhog èv toic catupixots.
refuser le plaisir. On sait sa conduite dans l'A/ceste d'Euripide. Il arrive après la mort d’Alceste chez son hôte Admètle; il y est reçu en ami; on lui dissimule la véritable cause du deuil qui remplit le palais; et lui, peu curieux, mais toujours affamé, s’empresse de se mettre à table. L’inconvenance de ses manières scandalise toute la maison, et voici en quels termes un vieux serviteur se plaint de lui: |
«J'ai vu venir dans la maison d’Admèête bien des étrangers de tout pays, et je leur ai servi à dîner. Mais jamais hôte plus odieux que celui-ci n’a été encore accueilli à ce foyer. IL a vu mon maître tout en larmes, et il est entré! Et il a osé franchir notre seuil! Puis a-t-il reçu discrètement ce que noùs pouvions lui offrir, informé qu’il était de notre malheur? Non : tout ce qu’on ne lui apportait pas, il l’exigeait aussitôt. Bien plus, prenant une coupe entourée de lierre, il boit le vin pur, précieux produit de la grappe noire, Jusqu'à ce que la flamme de l'ivresse ait enveloppé et embrasé tout son être. Alors il couronne sa tête de rameaux de myrte, et, en dépit des Muses, se met à hurler. On entendait retentir des accents bien contraires : lui, il chantait, outrageant par le bruit de sa voix le deuil de la deineure d’Alceste; et nous, les serviteurs, nous pleurions notre maitresse 1. »
Voilà une entrée qui est d'un rustre. Héraclès ne devait pas jouer un rôle beaucoup plus noble dans certaines parties au moins des deux Omphale d'Ion et d’Achéos, n1 dans la plupart des autres pièces où il figurait. Celui qu'Euripide lui avait attribué dans son Syleus nous est connu par une analyse anonyme ?. Le héros était mis en vente et achelé commeesclave par Syleus: celuici l’envoyait à sa campagne pour cultiver la vigne. Là, le prétendu esclave s'armait d’une pioche, ravageait le champ, déracinait les souches, qu’il emportait sur son dos, allumait un grand feu, y faisait cuire des pains