Didot, v
aux spectateurs un viveur qui « vidait d’un seul trait.
la coupe de sa vie ! », n’était-ce pas résumer en un mot énergique tout un caraëtère ? Il nous reste de la même pièce quatorze vers, dans lesquels un parasite se faisait connaître lui-même par une sorte de confession à la fois joyeuse et navrante. Il y fait les honneurs de sa bassesse avec un cynisme de bouffon; et pourtant, sous celte légèrelé effrontée, la misèré du vice apparait crüment. Cette façon de peindre est d’un maitre.
« Je dine avec quiconque veut de moi ; il suffit de m’inviter; — et mêmeavec quineme veut pas ; l’invitation est superflue. A table, je suis plein d’esprit, je fais rire tout le monde, et je loue celui qui reçoit. Si quelqu'un s’avise de le contredire, je m'emporte, moi, contre ce quelqu'un, et je me charge de la querelle. Ensuite, quand j'ai bien mangé et bien bu, je m’en vais. Point d’esclave quim’accompagne, la lanterne à la main. Je chemine, non sans faux pas, à travers l’ombre, tout seul. Si par hasard, je rencontre la garde, je tiens pour une grande faveur des dieux que ces gens-là ne me frappent pas et qu'ils se contentent de me cingler à coups de bâton. Et quand j’arrive enfin chez moi tout moulu, je me couche sur la dure, et tout d’abord je ne peux pas dormir, jusqu’à ce qu’enfinle bien-
fait du vin pur se fasse sentir à mes esprits 2. »
Si une heureuse fortune nous avait conservé le Paysan, les Rapines, la Mégarienne, que de bonnes et franches peintures de ce genre n’aurions-nous pas, où revivraient pour nous quelques-uns des types les plus curieux du peuple grec de Sicile! Le costume des gens, leur allure, leurs gestes, leur démarche n'y seraient pas moins vivement dessinés que leurs mœurs. Trois vers fort mutilés de la Mégarienne nous laissent entrevoir l'amusant croquis d'une femme maigre et anguleuse, caricaturée lestement en deux ou trois comparaisons avec une verve spirituelle. On croit la voir « plate en
1F1d NV, r28, 2. Didot, v. 29-43.
avant, pointue en arrière comme une raie,sèche comme un scorpion, avec la tête osseuse d’un cerf !. » Celui qui a écrit cela avait dans l’imaginalion quelque chose de la netteté mordante et de l'âpre fantaisie d’Archiloque.
De pareilles comédies étaient nécessairement pleines de philosophie, puisqu'elles étaient pleines de vérité. Mais les Llémoignages anciens font d'Épicharme ua philosophe dans un sens plus spécial. Diogène Laërce lui a donné une place dans ses Vies des philosophes; il le range parmi les Pythagoriciens. 11 est clair qu’en le traitant ainsi, il suivait une tradition, qui est d'ailleurs confirmée dans une certaine mesure par un bon nombre de fragments subsistants. Ce serait toutefois en exagérer la portée que d'attribuer aux comédies d'Épicharme une tendance pythagoricienne très nettement caractérisée?. On comprend mal comment un genre populaire et plaisant aurait pu se prêter à l'exposé de doctrines abstraites ; et si, par impossible, ce miracle eût été réalisé, nul doute que ces comédies enseignantes n’eussent fait à ce titre plus de bruit dans le monde qu’elles n'en firent effectivement. Leur auteur aurait été classé à part comme
4, Didot, v. 129-132.
2. Cette question à été discutée et résolue avec de notables divergences d’opinion par MM. Jules Girard et Denis dans les ouvrages cités plus haut. L'erreur qui a fait d’Épicharme un philosophe proprement dit remonte à l’antiquité. Le sicilien Alkimos avait composé un ouvrage en quatre livres, pour démontrer que Platon avait emprunté à Épicharme tout l'essentiel de sa philosophie. C’était là un paradoxe de sophiste, suggéré par un patriotisme peu intelligent. Diogène Laërce (III, 9-17) nous a fait connaitre ce curieux traité par des extraits assez nombreux : il en résume ainsi l’idée maitresse : IloXAx 5 «at nao ” ’Enryapuou Troÿ AwpwHÔom0.09 roocwpéhntar (0 [TAdTwv), Ta mheïora ueraypibas. Les fragments d'Épicharme recueillis par Alkimos à l’appui de sa thèse, et cités plus loin, prouvent simplement qu'avant Platon plusieurs des idées qu'il a faites siennes étaient déjà en germe chez quelques esprits distingués.
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un poète d'une nature exceptionnelle, et ni Platon ni Aristote ne l’auraient considéré comme le père de la comédie proprement dite. Épicharme était certainement un esprit très réfléchi, que la philosophie contemporaine avait touché. Il s’en occupait pour son plaisir personnel, et 1l dut par suite y faire allusion souvent dans ses pièces. Il a pu être ainsi un véritable philosophe de la scène comique, comme Euripide plus tard fut un philosophe de la scène tragique. Ce fut la réputation qu'il s’acquit de son vivant; et celle-ci fut cause qu'après sa mort on cComposa sous son nom des écrits pythagoriciens, qui, grâce à l’opinion établie, purent lui être attribués sans trop d’invraisemblance f. Ces écrits ont été tenus pour authentiques par Diogène Laërce ?. L'erreur est évidente; mais elle ne s’expliquerait pas si la nature du génie d’Épicharme, telle qu’elle se révélait dans ses pièces, ne l'eût rendue possible. Voilà pourquoi il n’y a vraiment aucune raison de tenir pour suspects la plupart des vers philosophiques qui nous sont parvenus sous son nom, presque. tous d’ailleurs portant nettement son empreinte.
Quelques-uns de ces vers sont isolés. Affirmations métaphysiques, jetées en passant; comme celle-ci : « C’est l'esprit qui voit, c’est l’esprit qui entend; tout le reste est sourd et aveugle. » Ou, plus souvent, sentences morales, brèves et frappantes : « 11 est bon de se taire, en présence de gens qui valent mieux que nous #. » — « Sobriété et défiance, c’est là le nerf de la sagesse 5. » — « La peine est Le prix auquel les dieux nous vendent les biens 5, » — D’autres fois, ce sont