SON ESPRIT
IT
Issue de fêtes rustiques, et de fêtes en l'honneur du vin, la comédie athénienne nous apparaît d'abord avec un caractère de grossièreté populaire, dont elle mettra près d'un siècle à se débarrasser. En fait de bienséances, elle n’en connaît aucune ; elle déborde de sensualité. Les gros mots, les propos orduriers lui sont ordinaires. Ge serait trop peu que de parler ici de gaillardise ou d'humeur grivoise ; elle est obscène dans toute la force du terme, et elle l’est avec délectation. Son excuse, c’est l’ivresse : il n’y a pas pour elle de convenances dans les actes, parce qu'il n’y a pas de réalité dans ses conceplions. À beaucoup d’égards, elle ressemble à un rêve insensé et saugrenu, au rêve d’un homme qui aurait trop bu et qui parlerait dans un demi-sommeil. Son imagination va par saillies, tantôt poussée par les plus bas instincts et réalisant en images ou en actions tout ce qu'il y a de plus grossier, tantôt prenant l'essor follement, vivant avec les oiseaux et dans les nuages, créant des êtres fantastiques et leur faisant faire mille choses bouffonnes. Elle serait intolérable, si elle était dans son bon sens. Ce qui la sauve, c’est qu’elle se tient en pleine extravagance et nous y transporte avec elle.
L’ivresse attique est toujours l'ivresse, mais pourtant elle est attique. La partie animale de l’humanité s’y laisse voir comme dans toute autre, mais avec quelques caractères distinctifs. Elle a certains traits en plus, d’autres en moins. Moins de lourdeur et d’affaissement moral, moins de violence ; elle n’écrase pas l’homme, elle n’en fait pas une brute déchaïnée et stupide ; moins de réflexion aussi, et par suite nulle
tristesse ; car elle n’est pas le demi-oubli ensommeillé Hist, de la Litt. grecque, — T, III. 30
des maux quotidiens, qui craint le réveil ; elle est au contraire une exaltation joyeuse de la bonne nature, un essor de vitalité plus intense et plus libre. Un dieu l'aime, la protège, l’encourage, l'égaye, et elle le sait ; elle a elle-même quelque chose de divin ; elle est une des formes de l'inspiration. Sà fantaisie est vive, hardie, folâtre et charmante. Elle raisonne avec ceite subtilité abondante qui est proprement grecque ; mais le raisonnement ne la retient pas : elle se moque de la logique aussi joliment qu'elle en use. Elle crée des êtres sans consistance, des actions sans suite, des paroles sans liaison ; mais ces extravagances ont de la force et de la saveur, ces êtres incohérents sont vivants et amusants, et, chose curieuse, ce désordre n’est point confus. Là est peut-être son caractère le plus distinctif. La clarté native de l’esprit attique perce à travers la folie dionysiaque et illumine tout entière. Rien de nuageux ni d'épais : la raison ne dort pas dans cette ivresse comme dans une sorte de nuit, elle s’y joue plutôt comme dans une atmosphère brillante, s’élançant où il lui plaît, Libre, capricieuse, avec une grâce incomparable.
N’attendons pas de la comédie grecque, tant qu’elle sera possédée de ce délire, une étude sérieuse de la vie. Dédaignant la vraisemblance, elle est impropre à peindre les mœurs. Elle ne sait point représenter les hommes tels qu'ils sont. Le simple ridicule ne lui suffit pas; il faut qu’elle le pousse jusqu’à la charge. L’exagération folle, la fantaisie à outrance, voilà son élément. Toutefois, ce qui fait sa valeur morale, c'est que, sous cette fantaisie, on aperçoit clairement un fond de vérité. | | La comédie rustique, le comos des Dionysies champêtres, n’était qu’une forme bachique de liambe. Elle s’attaquait aux hommes et aux choses, la verve et l’in-