Didot, Schol. gr. in Aristophan., Prolegom. V
était d’un maître. « Cratinos, dit un critique ancien, marchant sur les traces d’Archiloque, fut âpre dans ses invectives. La raillerie ne se dissimule pas chez lui, comme chez Aristophane, sous une grâce qui atténue la brutalité de la censure. Toute simple, sa critique s'avance, comme on dit, à front découvert contre les malhonnêtes gens !. » La nouveauté était là, dans le génie de l’auteur et non dans la nature des attaques. Nul encore n’avail frappé sirudement, avec une si fière conscience de sa valeur personnelle et une si haute intelligence de son rôle. La comédie devenait une puissance, et elle le sentait.
Mais ce qui faisait sa force, ce n’était pas seulement la franchise de l’attaque, c'était aussi le mérite tout nouveau de l’invention. Cralinos était un vrai poète, d’un génie libre et fécond ?. Il excellait à trouver la forme dramatique d’une idée. Des ébauches de comédies surgissaient en foule de son imagination puissante, toutes vives, riches et plaisantes ; il savait tourner et retourner un même sujet en mille manières ingénieuses et forles?. Créateur, 1l l'était d'instinct et sanscesse, comme Eschyle, auquel on a pule comparer *. Un jour, il mettait en scène tout un chœur d’Archiloques, déchainant ainsi contre les vices contemporains une véritable meute de critiques acharnés; une autre fois, il évoquait le vieux législateur Solon, qui venait, approuvé par un chœur de Chirons, censurer ses compatriotes.
1. Didot, Schol. græc. in Aristoph., Prolegom. II. Le même critique, Platonios, dit un peu plus loin, dans le même morceau, #x:- 4906 av et il cite comme une chose connue « la vigueur de Cratinos », to opoûpov toù Kpar!vou.
2, Didot, Sch. gr. in Aristoph., Proleg. IIT : l'éyove Ôë norntixwta- Te,
3. Didot, Schol. gr. in Arist., Proleg. II : Ilods dE at Tais Tpomaïs ruyydver eÜoroyos dE... ëv taïs émiéodais Tov dpauaruwy xai dracxeuais.
4. Ibid., Proleg. TIT : Katasxsvdtuwv etc Tov Aioyvaou yapaxtrpæ.
De telles conceptions étaient des trouvailles dramatiques. Pour en tirer parti, le poète n'avait qu’à se laisser aller à l’essor spontané de son génie. Sa fougue et une sorte de grandeur naturelle le faisaient comparer aux acteurs de dithyrambes; Aristophane l’appelait comme eux « un mangeur de taureaux ! »; il leur ressemblait par l'élan, par l'audace, dans les sentiments et sans doute aussi dans le style. Le Ivrisme lui était naturel; quelques-uns de ses chants élaient dans toutes les bouches ?. S'il eût été tout à fait maître de lui-même, la comédie ancienne entre ses mains aurait atteint la
perfection. Mais sa fougue l’égarait. Il avait trop d'idées
et pas assez d’art pour mener une action : « À mesure qu'il va, dit le critique ancien déjà cité, il tire en tous sens et déchire lui-même son plan, et il ne sait pas remplir un drame conformément à ce qu'il annonce d’abord *. » Dans ces conditions, ses pièces devaient être des ébauches puissantes plutôt que des œuvres achevées.
Il s'en faut de beaucoup que les titres et les fragments de ses comédies nous permettent toujours d’en deviner le sujet. D'une manière générale, son œuvre devait peu différer par l’intention dominante de celle d’Aristophane. Il attaquait les hommes d’État du jour, notamment Périclès 4, s'emportait contre la mollesse nouvelle des mœurs 5, contre les riches débauchés 6, censurait les cultes étrangers et les pratiques supers-
titieuses 7. C’étaient là ses sujets préférés. Mais, comme