Les Femmes lhraces, Trophonios
Aristophane aussi, il ne dédaignait pas de chtiquer les poètes et les artistes contemporains. Les sophistes étaient particulièrement l’objet de ses attaques, comme inventeurs d’arguties et comme corrupteurs de l'antique discipline. En somme, le fouet dont nous avons parlé était levé sur tout ce qui attirait trop l'attention dans la cité, et, quand 1 frappait, c'était pour la défense des vieilles mœurs. Une fois pourtant, il se défendit lui-même. Sacomédie de la Bouteille (urivn) était une apologie personnelle, et une apologie contre Aristophane. Celui-ci lui avait reproché d’être un buveur Cratinos ne répondit pas non, mais il prouva spirituellement que le bon vin n’avait pas encore noyé son génie.
Ce que nous entrevoyons encore de l’action de cette pièce, en essayant d'en combiner les fragments, nous donne au moins uneidée de la façon dont Cratinos composait et du genre de ses inventions. Il s’y était représenié comme marié à la Comédie. Celle-ci se plaignait d’être délaissée par lui pour lIvresse et se décidait à lui intenter un procès. Des amis intervenaient, la Comédie irritée leur exposait ses griefs, Gratinos se justifiait, et sans doute l'affaire finissait par s'arranger t, Tout cela était traité avec une verve dont nous pouvons encore juger par quelques vers qui subsistent. Allégoriques ou réels,tous les personnages étaient également vivants ct passionnés.
A côté de cette comédie militante, on en voit apparaitre une autre chez Cratinos. Elle est représentée principalement par les Ulysses, parodie de l'Odyssée. C'était une pièce sans chants du chœur, sans parabase; en outre,
1. Ce plan nous est indiqué par le scoliaste d’Aristophane, Chevaliers, 400. Les fragments s’y rapportent assez bien. Voir la restitution de M. Denis dans son Histoire de la comédie grecque. Lucien a imité la Bouteille de Cratinos dans sa Double accusation.
on ne s’y moquait de personne; l’auteur se contentait d'y parodier Homère, qui n’avait rien à craindre {. On a supposé, avec beaucoup de vraisemblance, qu'un si grand changement dans les habitudes de la comédie ancienne ne s’expliquait pas par un simple caprice. Nous avons dit qu’en 440 une loi restreignit les libertés de la comédie, et que ce régime de compression dura quatre ans. Cette loi fut sans doute la raison impérieuse qui décida Cratinos à changer de manière pendant quelque temps?.
Sauf cette exception, plus curieuse en somme qu’importante, le caractère propre de la comédie, telle qu’il l’avait faite, c'était la satire des choses du jour. Chez lui, cette satire s’attaquait aux personnes en les nommant ou en les désignant clairement; mais cela n'était pas indispensable : et un autre poète de ce temps, Cratès, comprit que la comédie pouvait garder sa valeur morale sans dégénérer en une sorte de pamphlet.
« Cratès, dit Aristote, fut le premier à Athènes qui rompit avec le genre iambique et mit sur la scène des pièces à tendance générale et de pures fictions. » D’abord acteur, ce fut en jouant les comédies de Cratinos que Cratès se sentit poète à son tour; et, tout en profitant des leçons de son maître, il sut être original. Sa première victoire semble être de 445; sa mort est antérieure aux Chevaliers d'Aristophane (424). Dans la parabase de cette pièce, ce dernier s'exprime ainsi à son sujet : « Quelles colères et quelles rebuffades de votre
1. Didot, Schol. græc. in Arist., Proleg. I (Platonios) : Of ’Oôvoceïc Kparivou nat mheïota Toy nalaiov Ôpapdtwy oÙte yopixa oÙts tapa- Gdoets Éyovra. Il s’agit de pièces de la comédie moyenne, dont il rapproche les Ulysses. Un peu plus loin dans le même morceau : Où yoùv Odvoceïs Kparivou odevôs Enmiriunoiv Éyouor, diacvpudv dE +7 ’Oôvocetas t0ù ‘Ounpou.
2. Meineke, I, 43 : Bergk, Commentat. in reliq. com. att., 142.
3. Poétique, ©. 5 : T&v de ’AGñvnouv Kpätns np@ros npéev dpépevoc Tic iauGrans ideus xadokov moretv À6yous «at WUBovs.
4, Eusèbe, Chronique, OI. LXXXIII, #4.
Hist. de la Litt. grecque. — T. III. 31
part Craiès n’a-t-il pas eu à supporter? Lui qui vous servait à peu de frais un repas léger, pétrissant pour vous d’ingénieuses inventions qui suflisaient à sa sobriété. Avec cela, il était le seul qui tint bon, échouant quelquefois, mais quelquefois aussi réussissant!, » Une seule de ses comédies nous est connue par des fragments suffisants pour nous laisser deviner son mérite propre. Elle avait pour titre les Bêtes sauvages (Onpia). Les animaux y parlaient, comme dans les fables d'Ésope, et ils conseillaient aux hommes de ne plus les manger ?. Deux personnages rêvaient tout haut à une sorte de vie merveilleuse où l’on n’aurait plus besoin d’esclaves, l’homme élant servi par les animaux ou même par les ustensiles domestiques devenus intelligents *. L'invention est vraiment fort gaie et les détails sont amusants. Nous sommes là en pleine fantaisie; voilà bien ces « discours généraux » ces « fictions pures », dont parle Aristote. Plus d’injures, plus de personnalités; point de grosses bouflonneries non plus; une plaisanterie modérée et ingénieuse, sous laquelle on devine une pensée philosophique et morale, à peine satirique. C'était vraiment, comme le dit Aristo-. phanc, un régal léger pour le public ordinaire de Cratinos, mais un régal qui devait plaire aux délicats.
Au nom de Cratès il faut joindre celui de son imitateur Phérécratès, qui est déjà presque un contemporain d'Aristophane. Sa première victoire semble dater de 438. La plus célèbre de ses pièces, les Sauvages (Ayou), fut jouée en 420. « Rivalisant avec Cratès, dit un critique ancien, il s’abstint des injures, et se fit un succès en