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Journal des Savants, septembre 1888, p

018 CEHAPITREOXIS COMÉDIE ANCIENNE

mination; mais, comme la comédie ne comporte aucune exécution sanglante, il faut bien qu'il se calme ; c’est ce qui arrive aux Acharniens, aux héliastes, aux oiseaux. Une fois convaincus, ils le sont sans réserve. Et de là vient que, dans la seconde partie de la pièce, presque tous les chœurs comiques, quels qu’aient été leurs sentiments au début, sont ralliés au personnage qui représente les idées du poète. [ls l’approuvent alors, l'encouragent, se moquent de ses adversaires et mettent en relief ce qui est à démontrer. C’est ainsi qu'à la fin de la Paix, le plus charmant éloge de la vie tranquille qu’on vient de recouvrer est le chant épirrhématique où les laboureurs célèbrent la joie de vivre aux champs.

À un autre point de vue, il ya lieu de remarquer que le chœur est dans la comédie l'élément vivant auquel la fantaisie a le plus de part. Elle fait de lui tout ce qu’elle veut, elle le transforme en oiseaux, en grenouilles, en insectes, en nuages, en guêpes, en dèmes, en iles. Mais cette transformation est presque toujours légère et superficielle à dessein. Une plaisanterie prolongée devient insupportable. C’est donc surtout en vue de l'entrée que ces inventions paradoxales sont faites. Elles marquent vivement et d’une manière amusante soit le trait dominant que le poète veut assigner au caractère du chœur, son inconstance, son humeur agressive, soit le rapport principal qui existe entre lui et quelques-uns des personnages ou la situation en général ; elles déterminent l’ensemble de son rôle. Mais cela fait, il est bien entendu qu’elles ne s'imposent nullement à toutes les parties de ce rôle. Les guëêpes, une fois mêlées à l’action, ne sont plus guêpes que de souvenir. Lesnuées, vaporeuses quand Socrate les invoque et quand elles se décrivent elles-mêmes dans leur belle parodos, deviennent, au cours de la pièce, des per-

sonnes fort sages, en quilaraison n'exclut pas une certaine malice. Il est clair que, dans ces compositions d’une souplesse si capricieuse, cette inconstance est à la fois une nécessité et une qualité. Un rôle peut se présenter au public à titre d’allusion moqueuse ou de surprise plaisante ; mais il serait aussi puéril que fastidieux, s’il développait l’une ou renouvelait l’autre incessamment.

Les personnages de la comédie ancienne ressemblent à ses chœurs, avec un peu moins de fantaisie. Ce sont avant tout des bouffons, et la folie carnavalesque les possède. Nous verrons ailleurs, il est vrai, ce qu’Aristophane a su mettre de réalité humaine dans ces figures grotesques ; et il n’est pas douteux que les autres grands poètes comiques du même temps n’y aient réussi en quelque mesure, eux aussi. Mais, dans le signalement préliminaire et très général que nous donnons ici, ce n’est pas là ce qui doit apparaître d’abord. Chez les personnages comiques, la plupart des sentiments qui font l’homme sont prohibés expressément par la nature même du genre. Tout ce qui est sérieux, profond, intime leur est étranger; ils n’ont pas le droit d’aimer, ni de suivre un mouvement généreux, ni d’avoir une conscience ; ils n’ont point de honte, point de délicatesse d’aucune sorte; des parties de raison en quelque sorte, mais non une raison entière; ils sont toujours à moitié fous, mêlant à des idées d'hommes des lubies d'enfants et des extravagances d’aliénés. D'ailleurs, la nature même de l’action ne permet pas au poète de développer un caractère. À l’incohérence des faits doit répondre celle des êtres dont ces faits sont la vie. Donc, s'ils ont une ébauche de caractère, ils l’oublieront brusquement, pour le simple plaisir de dire une sottise. Il n’y a pas en eux d'étoffe morale à proprement parler, rien de solide ni de consistant. Ce

sont des caricatures transparentes, à travers lesquelles on aperçoit un pitre qui grimace.

Il y en a de toutes les sortes et de toutes les conditions : des dieux ou des héros, comme Poséidon, Héraclès, Iris, Prométhée, Ulysse, Ploutos; des allégories personnifiées, telles que l’Ivresse, la Comédie, la Pauvrelé ; des hommes et des femmes, les uns connus, comme Cléon, Socrate, les autres créés de toutes pièces par le poète, comme Strepsiade, Trygée, Lysistrate; et parmi ceux-ci, beaucoup qui n’ont même pas de nom, un marchand de lances, un prêtre, un parricide, une vieille femme, un devin, un Mégarien, un Béotien, véritables passants de la scène comique, qui ne font qu’entrer etsortir. Tous au fond sont de même nature, mais tous n'ont pas le même relief. La comédie n’a aucun scrupule à faire comparaître tous ceux dont elle a besoin, et elle les renvoie comme elle les appelle, brusquement, sans explications. Dans la plupart des pièces d’Aristophane, les rôles sont très nombreux, mais beaucoup sont à peine des rôles.

La hiérarchie des personnages n'était pas plus naturelle à la comédie que la division en épisodes séparés par des chants; elle l’a empruntée, comme celle-ci, à la tragédie, par espritd’imitation. Primitivement, quand elle se composait d’une série de scènes incohérentes, il ne pouvait y avoir, au milieu de ces bouffonneries, rien qui ressemblât à un premier rôle. Dans le théâtre d'Aristophane, les scènes de discussion, telles que celle du Juste et de l’Injuste, d’'Euripide et d’Eschyle, ou même des pièces entières, où deux rivaux sont aux prises, les Chevaliers par exemple, rappellent encore cette manière primitive. Le protagoniste n’y a pas de prééminence bien marquée. Mais cela est exceptionnel : l'usage tragique s’est alors imposé à la comédie, et dans la plupart de ses pièces, on distingue aisément

un persounage, Dicéopolis, Strepsiade, Pisélaire, Lysisirale, qui est vraiment le premier par son importance dramatique. Rien ne montre mieux peut-être combien ce genre, qui était à l’origine la liberté même, s’était peu à peu discipliné pour mériter l'estime des connaisseurs.

Il nous reste, pour clore ces observalions générales, à indiquer en quelques mots ce qu'était la langue de la comédie ancienne f. |

Quintilien en a fait l’éloge en ces termes : « L’ancienne comédie est presque le seulgenre qui garde dans sa pureté la grâce native du parler attique; en outre, elle a l’éloquence la plus franche, admirable dans la satire des vices, pleine de force encore dans les autres partics de son rôle. Grandeur, élégance, charme naturel, voilà ses qualités. Si l’on excepte Homère, qu'il faut toujours mettre à part comme Achille, il n’est point de forme de poésie qui ressemble davantage au langage des orateurs ? ni qui soit plus propre à en former *. » Comme impression d'ensemble, cela est très juste; mais il ya lieu de viser à un peu plus de précision.

1. Comme répertoire des formes du langage comique, on peut indiquer Jacobi, Comicae dictionis index, 1857 (t. V des Fragmenta comic. graecorum de Meineke). Plusieurs critiques anciens avaient composé des recueils de Xé£ers xwurxut, dont on retrouve les débris dispersés dans les lexicographes.

. 2. Cf. Rhet. Graeci, t. V, p. 471 : Ipoo6:6Xnuvia X0Yw nel xara ouv- Onxnv, O0ev Tivis xa1 Énroprxnv ÉuueToov TV XHLHÔIAV ÈxdIET AV.

3. Inst. Orat., X, I, 65 : Antiqua comoedia cum sinceram illam sermonis attici gratiam prope sola retinet, tum facundissimae libertatis est et in insectandis vitiis præcipua, plurimum tamen virium etiam in cæteris partibus habet. Nam et grandis et elegans et venusta; et nescio an ulla, post Homerum tamen, quem ut

Achillem semper excipi par est, aut similior sit oratoribus aut ad oratores faciendos aptior.

Tout d’abord la comédie, étant l’inconstance même, comporte évidemment des variétés de langage plus grandes qu'aucun autre genre. Légère, pimpante, moqueuse dans certaines parties lyriques qui sont de vraies chansons des rues, sa langue a de l’éclat, de la gravité, de la grandeur même dans d’autres, comme par exemple dans la parodos des Nuées. D'autre part, quand elle parodie la tragédie ou le dithyrambe, elle emprunte à ces genres leur langage pompeux, pour les tourner en ridicule, et dans ce dessein elle en exagère la pompe ou elle en imite les procédés en les travestissant. Ce sont là des cas exceptionnels, qu’il faut signaler sans doute, mais qui ne peuvent servir àcaractériser d’une manière générale ses habitudes d’élocution.

Celles-ci se manifestent dans le dialogue proprement dit, qui est vraiment le corps même de la comédie. Ce qui en fait le fond, selon la remarque de Quintilien, c’est le plus pur attique ‘, mais il faut ajouter qu'il s'offre là sous une forme toute familière, populaire même, qui le distingue de celui qu’on entrevoit dans la tragédie en la dépouillant de ses termes poétiques, ou qu'on trouve dans les dialogues socratiques. Nulle prétention, point de convenance gênante, aucun souci de bonne tenue; une aisance charmante, l'abandon, la simplicité, une gràce vive, le franc parler le plus libre; les choses nommées par leur nom, quelles qu’elles soient; par suite tout un vocabulaire qui vient du port ou de la halle, des injures, des mots salés, d’autres qui sont purement ignobles, mais aussi mille tours heureux, mille traits descriptifs, des termes tout vivants, qui ne sentent point l'école, de vraies phrases de conversalion, jetées hardiment, au hasard, et non préparées. C’est le parler de

4. Cf. Démétr. Ilept épunvetac, 1717 : Arônep oÙdE Exwuwdouv Dwpttovres, GX mixps ArTixov' h yap ’Arttixn YÂDOOX OUVEUTPAUMEVOY TL Éyeu xaÙ OnporTixov xal Tais TotaÜTRLs EÜTPAREQIÇ TPÉTOV.

l'agora ou du Pirée, mais plus fin, plus rapide, plus élégant, perfectionné selon son génie propre et son instinct par des esprits d’élite.

Sur ce fond, la fantaisie créatrice des poètes se joue. Elle emprunte aux vieux poètes iambiques, aux chansons du peuple, ou, quand elle le juge à propos, elle crée elle-même, selon leur tradition. Les mots qu'elle invente sont de formes infiniment variées : longs composés où s’amasse plaisamment tout un fouillis d'idées, dérivés inattendus, formés par des analogies saugrenues, calembours par à peu près, en somme tout ce que peut suggérer le désir d'exciter le rire. Nous avons déjà aperçu cela en passant chez Cratinos; nous allons le retrouver chez Aristophane où nous pourrons l'étudier de plus près.

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