‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 255 sur 351 · Biographies XI, XII et XV (Didot · texte numérisé non relu

Biographies XI, XII et XV (Didot

2. Biographies XI, XII et XIV (Didot); la biographie XII dit #8 au lieu de 44,

3. À cette liste, il faut ajouter les quelques pièces qu’Aristophane a corrigées et qui ont eu ainsi deux formes successives plus ou moins distinctes : les premières Nuées, à côté de celles que nous possédons, la seconde Paix, les secondes Féles de Déméter, le premier Ploutos. :

IT

Quelles sont les tendances générales de cette œuvre? Que valent les salires dont elle est pleine ? Et que nous révèlent-elles des pensées de l’auteur ou de son caractère? Sont-elles expression d'opinions arrêtées et constantes, ou de simples boutades sans conséquence ? Ces questions se posent à nous tout d’abord : elles sont aussi délicates qu'importantes. Pour apprécier l’œuvre, il faut aller jusqu'à l’homme, et malheureusement l’homme ne nous est en somme connu que par son œuvre. De là des divergences de jugements et des incertitudes, au milieu desquelles il est pourtant indispensable de chercher le plus possible de vérité !,

Tout satirique exagère quelquefois ses idées ; un poète de l’ancienne comédie lesexagérait toujours; nous avons expliqué plus haut ces nécessités du genre, il est inutile d’y revenir. Mais voici ce qu’il faut ajouter. Plusle poète avait le tempérament du genre, plus ces nécessités devenaient en lui vivantes et agissantes : ce n’était plus un calcul de l'esprit en vue d’un effet à produire, c’était une force intime, joyeuse et bouffonne, qui conduisait sa pensée et qui la dominait. Or Aristophane a été poète comique dès l’adolescence ; il est né pour la comédie, il en a eu le génie et le caractère. A vingt ans, il déborde de pétulance, d’audace, de fantaiïsie, d'humeur agressive. A-t-il alors des doctrines ? Estil enrégimenté dans un parti politique ? Rien de moins

1. Outre les jugements qu’on trouvera dans les histoires littéraires, rappelons particulièrement ici ceux qui sont énoncés et discutés dans les ouvrages cités de Denis et de Couat, et aussi dans les Études sur Aristophane de Deschanel (Paris, 4861) et dans Les deux masques de P. de Saint-Victor; notons enfin l’article de Th. Kock (Rheinisches Museum, XXXIX, 1884), Arislophanes als Dichter und Politiker.

probable. Et pourtant c'est à ses dix premières années de vie littéraire qu'appartiennent ses œuvres les plus significatives ; à trente ans, il aura fait les Babylomens et les Acharniens, les Chevaliers et les Nuées, les Guépes et la Paix ; que signifie cela ? Tout simplement peutêtre qu'avec sa verve sarcastique et sa clarrvoyance exceptionnelle, ce gamin de génie se sent capable, dès le début, de quelque chose de grand. Il ne lui suffit pas de rire joyeusement, il est jaloux de ces coups de fouet superbes et bruyants que le vieux Cratinos fait résonner à travers la ville. C’est aux puissants du jour qu’il vise, parce que ceux-là seuls sont dignesde lui: àCléon, devant qui tout tremble, à Lamachos, dont le nom même a quelque chose de guerrier, au peuple enfin, c’est-à-dire au maitre souverain, au peuple que tout le monde flatte et dont tout le monde a peur. Voilà des sujets qui ne sont pas à la portée du premier venu. . Cela est autrement fier et retentissant que les travestissements burlesques et démodés de Magnès, dont on -est las, ou que les rêves fantastiques de Cratès, dont on se contente de sourire. Aussi quel orgueil naïf et juvénile dans ses parabases !! L'idée intime qu’il a de lui-même, l’ambition des grandes causes et l’enivrement de la lutte qu’il a voulue et provoquée, le plaisir ardent de défier les coups et de nier ceux qu’il reçoit, la joie vive et hautaine d’être quelqu'un dans la cité, de s’y faire craindre et admirer, d’être connu déjà des alliés comme un protecteur, et avec cela la conscience du génie comique, l’assurance imperturbable d’une haute supériorité de nature, n’est-ce pas là ce qui éclate chaque année dans ses fiers et ironiques discours des Lénéennes et des Dionysies? Si le poète était l’interprète d'une

1. Acharniens, 500 : To y&p dixatov oide xai rpuywôta. Guépes, 1043, il se dit &hettxaxov the ywpac rhode xabapriv. Voyez les parabases des Chevaliers, des Nuées.

coterie quelconque, s’il allait recueillir pour alimenter son œuvre ce qu’on chuchote çà et là dans les hétairies, aurait-il cette spontanéité charmante, cet entrain et cette fougue ? Il suffit de l’écouter pour en juger : tout cela lui vient du cœur et de l'imagination. Le rôle qu’il a pris est celui qui convient le mieux à son génie, celui qui fait le plus brillamment valoir tous ses dons, non seulement la puissance satirique de l'esprit, mais l’impertinence tapageuse quiest la forme de son courage et dont il n’est pas moins fier. Et il y croit, à ce rôle, parce que toute sa nalure y trouve son compile. D'’ailleurs, l'ayant fait sien, il le sert de tout son pouvoir il a besoin de griefs, et il en trouve. Ce qu’il leur de- mande, ce n’est pas d’être justes, c’est d’être dramatiques. Tout ce qui lui vient à l'esprit, tout ce qu'il'recueille en fait de propos courants, il le juge d’après l'effet qu'il eu attend. Pour que cet effet réponde à son intention, il lui suffit d’une certaine vérité générale qui donnera de la grandeur et de la force à son œuvre. Quant à la vérité particulière, — celle qui touche aux hommes, — il n’en a pas le moindre souci. On ne peut pas dire qu’il la méprise. À ses yeux, elle ne fait pas partie du genre auquel il s’est donné ; c’est une chose étrangère, qui a peut-être sa place ailleurs, mais dont il u’a pas affaire, car personne ne la [ui demande et il ne la promet à personne f.

Cela étant, il faut s'attendre à rencontrer chez lui certaines tendances générales, qui, toutes ensemble, composent son rôle, mais aussi des contradictions notables, et surtout des incidents de polémique auxquels on doit bien se garder d'attribuer un sens trop sérieux.

1. H. Müller-Strubing, Aristophanes und die historische Kritik, Leipzig, 1873, introduction. Dans ce morceau, qui a trop le ton et les défauts d’un pamphlet, il y a pourtant beaucoup de vues justes. L'ouvrage, dans son ensemble, est important.

Il attaque tousles chefs du peuple successivement, Périclès, Cléon, Hyperbolos, Cléophon, les hommes de guerre de la démocratie, tels que Lamachos. A Périclès, il reproche d’être asservi à une femme et d’avoir jeté. la Grèce dans une guerre terrible pour son intérêt personnel ; à Cléon, de tromper le peuple par les plus basses flatteries et les plus ridicules mensonges, de s’ap- .proprier le mérite et le succès des autres, d'exercer une sorte de terreur tant sur les citoyens pauvres que sur les alliés et de se faire payer par eux pour les épargner, enfin de réaliser des profits coupables partout où : il le peut; à Hyperbolos, de pousser Ie peuple à des entreprises insensées et de voler les deniers publics; à Lamachos, d'entretenir par ses fanfaronnades une guerre dont il tire profit !. Je ne signale que les reproches, je ne parle pas des insultes. Voilà de graves accusations. Les discuter une à une, comme si elles représentaient l’opinion réfléchie d’un contemporain, c'est vraiment faire trop d’honneur à la comédie et méconnaître même son esprit. Ce sont des bruits publics, des choses qui se disent à tort ou à raison. Le poète s’en empare, parce qu'elles répondent à son intention ; sait-il lui même s'il y croit réellement? S’est-il donné la peine d’examiner de près un seul de ces griefs? A-t-il la prétention d’être cru sur parole par son public? Écrit-il l’histoire ou parle-t-1l en accusateur devant un tribunal? La seule chose qu’il se propose, d’une manière générale, c’est de mettre le peuple en défiance. Plus tard, s'il y a lieu, on discernera le vrai du faux : une comédie n’est pas un jugement définitif, c’est un avertissement utile, tout de circonstance, sous forme de Eouffonnerie satirique. Une seule vérité peut-être lui est à cœur, une vérité géné-

1. Pour Périclès, Acharniens, 523 sqq; pour Cléon, toute la pièce des Chevaliers; pour Hyperbolos, Chevaliers, 1313 sqq. et Nuées, 1065; pour Lamachos, son rôle dans les Acharniens.

SES TENDANCES GÉNÉRALES bd

rale et non particulière; c’est que le flatteur des passions de la foule est le plus grand ennemi du peuple. Voilà ce qu’il dit à tout propos, sous mille formes. Quant aux hommes, il en fait une matière à sarcasme et à plaisanteries, 1l donne cours contre eux à sa malignité, à ses rancunes, à ses fantaisies, 1l ramasse sans scrupule toutes les calomnies, illes insulte follement et il se joue d’eux; mais, en faisant tout cela, il ne les juge pas. Nous ignorerons toujours quelle opinion Aristophane avait réellement de Périclès, — à supposer qu’il en eût une.

Mais, dit-on, derrière les hommes, il y a les institutions, dont il se moque également. Ceci n'implique-t-il pas de sa part un parti pris plus réfléchi? Notons ses critiques :il tourne en ridicule le Sénat, l’Assemblée, Les tribunaux, les magistrats, et en fin de compte le peuple lui-même, c’est-à-dire tous les fondements de la démocratie. Il nous montre la badauderie et l’ignorance régnant dans les délibérations, la légèreté, l’inconstance, le souci des intérêts personnels. Les ambassadeurs se moquent du peuple, font bonne chère et voyagent doucement à ses dépens, après quoi ils le régalent de mensonges. Dans les tribunaux qu’il imagine, il n’est pas question de justice; son héliaste, Philocléon, est une sorte de maniaque, qui juge à tort et à travers, par caprice, par intérêt, par bêtise, selon les cas, jamais par réflexion ni par conscience. Quant au peuple lui-même, sous le nom de Dèmos, il en fait un vieillard quinteux, njais, gourmand, dissolu, qui est dupé par ses serviteurs et qui les dupe à son tour, en somme sans caractère et sans honneur. L’excès même de ses moqueries nous avertit de ce qu’elles valent. Lorsque le héraut, dans les Acharniens, présentait si drôlement à l'assemblée le faux envoyé persan, Pseudartabas, « l'œil du roi », le poète voulait-il dire que de faux ambassadeurs étaient réelle-

238 CHAPITRE XII VARISTOPHANE

ment admis par le peuple ou par le sénat, et Le public lui attribuait-il un seul instant cette pensée?1l serait puéril de le supposer. Insinuait-il même que les Athéniens étaient toujours trompés par leurs députés et qu’une démocratie était incapable au fond d’avoir une diplomatie sérieuse? [Intention bien profonde pour une bouffonnerie : si les Athéniens l'avaient comprise ainsi, au lieu d’applaudir le poète, ils l’auraient sifflé. En réalité, ils voyaient là surtout une charge énorme, dont ils riaient sans arrière-pensée ; quant à la satire, ils l’interprétaient Joyeusement, étant les premiers à reconnaître qu’on les irompait souvent et qu'il est aisé de mentir quand on vient de loin. Voilà dans quel esprit, bien certainement, la plupart des inventions d’Aristophane ont été conçues. C'est nous, modernes, qui trop souvent y mettons des idées précises, visant à des conclusions pratiques. Nous faisons du Dèmos des Chevaliers la figure vivante de la démocratie. Cela tient à ce que, avec le temps, les personnages d’un grand poète subissent une sorte d’agrandissement nécessaire : deux mille ans d’existence leur

donnentune valeur qu'ils n’avaient nullement quand ils

sont nés. Pour les Athéniens, en 424 avant notre ère, Dèmos était une simple caricature, non pas même du peuple tout entier, mais de quelques-uns de ses travers ou de quelques-unes de ses faiblesses. Chacun reconnaissait dans cetle image la bêtise, l’égoïsme, la grossièreté d’instincts qu'il avait si souvent constatés, non pas en lui-même, mais chez bon nombre de ses concitoyens. Ce qu’il y avait de passable et même de bon en Dèmos était vraiment du peuple : le reste passait pour l’amusante satire des imbéciles qui abondent partout. En fin de compte, nous voyons bien qu'Aristophane a signalé beaucoup de ridicules, plus ou moins graves, qui sont surtout démocratiques; ct la raison en est évidente: il vivait dans une démocratie. Quant à soutenir qu'il était

par conséquent l’ennemi secret du gouvernement populaire, c’est mettre gratuitement des idées bien systématiques dans une tête.où le souffle capricieux de la fantaisie ne leur permettait guère de se poser.

Dirons-nous du moins que, en ce qui concerne les mœurs, les arts, la littérature, son hostilité à l'égard des choses nouvelles provenait d’un fond d’idées pius sérieuses? N'oublions pas d’abord que Platon, dans son Banquet, nous le représente comme un bon vivant, joyeux convive, conteur à la fois plaisant el fantaisiste. Tout cela ne convient guère à un censeuraustère, défenseur convaincu du passé. Mais, nous l’avons dit, le propre de la comédie ancienne, c’est de montrer le ridicule des choses à la mode; et, encore une fois, Aristophane est la comédie faite homme. S'il loue les vieilles mœurs et les vieux poètes, c'est qu’iln’y a pasde meilleur moyen de faire la satire de tout ce qui enchante ses contemporains. La vie d'autrefois contre celle d'aujourd'hui, Eschyle contre Euripide, voilà des effets dramatiques assurés. S'il ne parle guère de Sophocle, qu’il admire pourtant sans réserve, c’est que Sophocle, par sa modération même, ne se prête pas à ces contrastes saisissants. L’important pour lui, ce n’est pas de louer l’auteur des Perses ni la facon dont on élevait la jeunesse au temps de Cimon; c’est de faire rire de ceux qui ont alors pour eux l’opinion, c’est de montrer par où les sophistes en renom, par où Socrate le sage, par où Euripide, le plus habile des poètes, prêtent le flanc à ses moqueries, à lui, le grand dépisteur de ridicules. Or, pour cela, tout lui est bon. Et, comme il est non seulement inventif et ingénieux, mais doué d’une imagination vive, il arrive qu’en rendant la vie aux vieilles choses, il se persuade à lui-même qu’il les aime et il le fait croire aux autres; il s’enchante d’elles en les décrivant et il en trace des images qui sont délicieuses : tout y est grand, pur, hé-

roïque, charmant ; on est ravi, il l’est aussi; et pourtant, tout cela a précisément la valeur d’un effet littéraire. Personne ne serait plus désolé que lui si les choses pouvaient retourner en arrière, personne n’a plus besoin que lui des sophistes beaux-parleurs, des jeunes gens élégants et incrédules, et surtout des pensées subtiles d'Euripide, ne füt-ce que pour s’en moquer. Il est de

son temps autant que ceux qui en sont le plus. Il en a

l'élégance, la justesse ingénieuse, le goût de la vie facile, l'esprit vif et délié, le langage rapide, les mots spirituels, et au fond le scepticisme. Seulement il a la bonne fortune d’avoir connu encore un peu du vieux temps où l’on avait des croyances, et il en a gardé un souvenir poétique dont il se sert avec grâce ; son atlicisme natif se prête à merveille à ce jeu plus ou moins inconscient ; et le moment d’ailleurs est unique : il séduit son public en touchant délicatement à des sentiments qui ne règlent plus la conduite, mais qui charment encore les imaginations.

Sa religion est ce qui a toujours embarrassé le plus ceux qui l’ont pris trop au sérieux. Il serait nécessaire vraiment qu'il en eût une, pour compléter le rôle de censeur convaincu qu’on lui prête. Mais, s’il en a une, il faut bien reconnaître qu'il la jette un peu trop souvent par dessus les moulins. Il est très vrai sans doute, comme on l'a remarqué, qu’en ce genre la plaisanterie, dans un certain état des mœurs, n’est pas nécessairement un signe d’incréduhité. Le peuple athénien, pris en masse, croyait à ses dieux, ce qui ne l’empêchait pas de rire d'eux très librement, quand on les lui montrait sur la scène sous un aspect ridicule. On pourrait donc admetbre qu’Aristophane était peuple en ce point, s’il se contentait de les représenter gourmands, débauchés, niais ou poltrons. Mais ses hardiesses vont plus loin. Quand sa comédie l’entraine, c’est leur puissance même qu'il

met en doute. Dans sa pièce des Orseaux, Déméter est mise au défi de faire pousser le blé, lorsque les oiseaux auront mangé le grain : celui qui écrit cela a bien l’air de croire que le blé sort tout seul du grain et que Déméter n’y est pour rien. Toutefois, [à comme ailleurs, la pensée dernière d’Aristophane est impossible à saisir, peut-être parce qu'elle n’existe pas. Faire de Jui un incrédule, ce serait à tout prendre une plus grosse erreur que d’en faire un croyant. Pas plus en fait de religion qu’en fait de politique ou de morale, on ne se représente ce joyeux poète descendant au fond de sa conscience et se demandant à lui-même ce qu’il croyait réellement : il est très probable que cela dépendait des jours, des sujets qu’il traitait, des gens avec qui 1l vivait, de son humeur, mais surtout des hasards de la verve, des entrainements du style, de l'effet à produire. Avec tous ces éléments, il est bien difficile de faire ni une croyance solide ni une incrédulité bien établie.

En somme, pour définir lecaractère et les idées d’Aristophane, c’est toujours le tempérament du poète qu’il faut avoir en vue principalement. Avant tout, nous devons imaginer un homme d’un génie comique et satirique exubérant, qui cherche d’instinct ce qui prête le mieux à la comédie et à la satire. Mais ce n’est pas un simple bouffon. Il a un des esprits les plus prompts, les plus clairvoyants, les plus habiles qu’il y ait jamais eu: il a compris ou senti qu'il n‘y avait pas de haule comédie sans idées, et voilà pourquoi il s’est fait des idées.Ce sont celles de son rôle. D'ailleurs elles naissent en lui d’elles-mêmes, brusques, fortes, à tout propos: elles sont si pleines de choses qu’elles ont l'air profondes; il neles pousse pas à bout, mais il donne aux autres envie de le faire ; son œuvre est une suggestion perpétuelle : à la voir de loin et dans l’ensemble, on est tenté de croire qu’elle cache des systèmes, parce qu'elle offre de quoi

en construire un grand nombre. Cette sorte d’illusion juge l’homme : entre tous ceux qui dans l’histoire littéraire ne peuvent pas être comptés parmi les penseurs, c'est un des plus féconds en pensées qu’on puisse citer.

Page 1