‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 256 sur 351 · ITI · texte numérisé non relu

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La façon dont il choisit ses sujets confirme ce qui précède. En l’étudiant de près, on y démêle la part des circonstances, celle de l’ambition littéraire, celle de la clairvoyance satirique, celle de la fantaisie. Toute l'originalilé de son génie s’y révèle, muis il importe, pour le bien juger, de tenir compte des temps.

Dans la première période de sa vie littéraire, qui va de 427 à 421, toutes ses pièces ont quelque chose de hardi, de net, de décidé. C'est le plaisir même de la lutte, c’est l’espérance d’une vicloire diflicile qui semble alors le stimuler le plus vivement. Il entreprend des démonstrations qui semblent impossibles, il imagine à dessein les situations les plus paradoxales et Les plus défavorables en apparence à son intention finale: il veut gagner sa cause avec éclat, et il tient à prouver qu’il n’a peur de rien et qu’il peut venir à bout de n'importe quoi. Mais sous celte hardiesse, presque fanfaronne, se cache une habileté remarquable. L'auteur a l’instinet de la politique ; il sait sur quelles alliances secrètes il peutcompter, à quels sentiments plus ou moins latents il doit faire appel. Agressif et pétulant, il a d’ailleurs, quand il le faut, la main douce et légère : il flagelle et il caresse, 1l insulte et il flatte.

En 425, la guerre est dans toute sa force; les sycophantes dénoncent quiconque parle de traiter ; le palriotisme dans l'assemblée est ardent et surexcité. Belle occasion pour Aristophane : il se sent tenté d’oser sur

le théâtre ce que personue ne risquerait alors à la tribune; il va plaider en faveur de la paix. Ce qu’on dit tout bas çà et là, ce qu’on pense souvent quand on ne le dit pas, il entreprend, lui, de l’énoncer tout haut. De là ses Acharniens. D'un côté, un ami de la paix, un brave paysan, Dicéopolis; de l’autre, tout un chœur belliqueux, les rudes Acharniens du Parnès, gens querelleurs, prompts aux coups, puis Lamachos, le taxiarque, puis l'indispensable sycophante, ét derrière eux, Cléon, qu’on entrevoit dans le lointain. Comment ce pauvre campagnard, seul, tiendra-t-il tète à Lant d’adversaires? C’est là justement le triomphe du poète; Dicéopolis est seul sur la scène, mais 1l a bien des alliés dans le cœur de chacun; il sort vainqueur du conflit, et sa victoire est due à la fois à la folie et à la raison : il convainc ceux qui voulaient l’assommer sans l’écouter, ilse moque de ceux qu’il n’a pas convaincus, il a des arguments pour les raisonneurs et des démonstrations de fait pour la multitude. Tout cela déborde d’invraisemblances et de bouffonneries, et c'est l’excuse des hardiesses ; mais, sous ces bouffonneries, qui ne sent la finesse avisée ? Elle est dans l'appel vif, par images pressantes et séduisantes, par évocation riante des choses familières, : aux sentiments cachés, inavoués, réprimés, mais de Jour en jour plus puissants.

Plus hardie encore et non moins habile est la comédie des Chevaliers (424). Là aussi, le poète s'attaque de front à un engouement populaire, à la faveur dont jouit alors l’orateur Cléon, véritable maître du peuple. De quoi est faite cette faveur, selon lui? De mensonges, de flatteries, d’intrigues et d’impudence grossière. Voilà ce au’il ose dire au peuple. Il fallait bien aimer le combat pour aller chercher un tel sujet. Le paradoxe ici, c'est de faire rire le peuple de lui-même, et c’est ce qu’il entreprend. Sous le nom de Dèmos, il personnifie tout un aspect de son

caractère, celui qui le rend apte à être dupé, par conséquent ses principaux travers, depuis le goût de la flatterie jusqu’à la crédulité niaise. Puis, en imaginant la rivalité d'Agoracrite et de Cléon, :l fait sentir ce que peuvent être, pour réussir auprès d’un maître ainsi fait, les mérites des serviteurs. Ainsi l’opinion souveraine est prise corps à corps : ce sont les motifs même de la faveur populaire que le poète discute ou qu’il bafoue. Toute cette bouffonnerie est militante jusqu’en ses moindres parties. L'habileté ici, c’est d'abord le beau rôle donné aux chevaliers : le poète les flatte pour qu'ils soient avec lui; 1l leur emprunte leur crédit, le prestige dont ils jouissent. Mais c’est aussi la façon même dont Dèmos est représenté : il est le maître absolu, tout dépend de lui; s’il fait des sottises, c’est que cela lui plaît. Quand il voudra être sage, il le sera. Il y a donc un hommage dans cette critique, quand on va au fond des choses ; et, si lon se tient à la surface, l’exagération bouffonne fait passer la satire.

Dans les Nuces (423), c'est à l’éducation nouvelle qu'Aristophane s’en prend, à la rhétorique en particulier. Toujours même méthode d’attaque, aussi droite, aussi ardente, une véritable charge à fond; à défaut de hardicsse proprement dite, le même parli pris de satire intransigeante, qui a pour principe d'assaillir l’adversaire en ce qu'il a de plus fort. La rhétorique est personnifiée en Socrate, parce que, entre tous les dialecticiens du jour, Socrate était Le plus habile, et, en lout cas, Le plus connu. Elle est représentée comme une puissance redoutable, car elle assure le succès à qui elle veut, contre toute raison et toute justice. C’est par là qu’elle fascine Strepsiade, paysan simple, laborieux, économe, qui serait honnête sans cette tentation, rendue irrésistible par les prodigalités de son fils, Outre la rhétorique, Socrate enseigne encore une foule d’autres belles choses, philo-

sophie, mathématiques, astronomie, grammaire. Toute la science des sophistes est tournée en ridicule; mais c’est là un élément accessoire: le vrai objet de attaque, c’est Part de tromperpar la parole. Voilà pourquoi, en remaniant sa pièce, le poète a donné pour acolyte à Sccrate le Discours injuste. La rhétorique détruit la notion même du bien et du mal, et c’est par là qu’elle se retourne contre ceux qui l’emploient. Phidippide pourra tenir tête aux créanciers de son père; en altendant, il se moque d’abord de lui, et 1l Le frappe. L’habileté du poète consisle moins ici à représenter perlidement Socrate dans toute sa pièce comme un charlatan et un impie, qu’à exciter le sentiment moral du publie contre l'objet principal de la comédie.

Les Guêpes (422) ne sont pas seulement une amusante peinture de l’Athénien en prois à lu manie de juger. La forte manière d'Aristophane s’y révèle dans [a portée pohtique qu'il attribue à cette manie: elle est entretenue par les démagogues, parce qu’elle endort le peuple et qu'elle leur fait à eux une puissance. Voilà pourquoi le vieillard, qui est fou de procès, s'appelle Philocléon, et son fils, qui veut'[e corriger, Blélycléon: c'est en raison de leur rôle mème qu'ils sont, l’un, ami de Cléon, l’autre, son ennemi. Autour de Philocléon, bourdonne le chœur des guêpes, c’est-à-dire des vieux héliastes, à l’aiguillon toujours menaçant. Si le juge athénien est passablement ridicule, 1! est aussi terrible. Toute la pièce tend à démontrer que la manie de Philocléon est contraire à son véritable bien. La question est donc posée avec la franchise et la netteté qui sont ordinaires alors à Aristophane. Com:ne auxiliaires dans sa démonstration, il appelle à lui, d'une part, la défiance naturelle des Athéniens à l’égard des chefs du peuple, de l’autre, leur goût du bienêtre et de la vie facile. La partie forte de la démonstra- Lion est celle qui tend à faire voir comment la bonne foi

Hist. de la Litt. grecques — T, III. S fa

de Philocléon est exploitée par quelques intrigants; au fond, c’est bien à celle-là aussi que tient Aristophane : il ne veut pas assurément dégoûter le peuple des institutions de Solon ni faire fermer les tribunaux populaires, mais il se propose de faire sentir ce qu’ils peuvent devenir sous l'influence d'hommes d’État ambitieux et sans scrupules.

La Paix (421) se rattache par la date au même groupe de comédies, mais elle en diffère par Pesprit. Presque plus rien d’agressif. C’est que la cause est gagnée d’avance. On tient enfin la paix tant désirée, on va en jouir, elle n’a plus d’adversaires sérieux; il ne reste au poète qu’à la célébrer. Son Trygée escalade le ciel sur son escarbot, dégage la déesse des liens qui la retiennent encore, et, joyeux de la tranquillité reconquise, malgré les récriminations des marchands de lances et d’aigrettes, il épouse Opora, déesse de l'abondance rustique. Cela est gai, riant, tout animé par les chants des laboureurs, tout plein de la poésie de la campagne, el en somme la bonne humeur s’y substitue à la satire.

Sauf cette exception, les pièces de ce premier groupe ont, comme on le voit, un caractère nulitant qu’on ne saurait méconnaitre. L'attaque y est franche et forte; la fantaisie est au service de la satire, elle ne la domine jamais. Ce caractère s’atténue dans le second groupe, qui comprend aujourd’hui les Orseaux, Lysistrate, les Fêtes de Déméter, les Grenouilles. I semble que, avec les années, l'esprit du poète se soit quelque peu détendu. Il a moins d’âpreté, moins de raideur; il semble tenir moins à la cause qu’il plaide et se plaire davantage aux inventions comiques pour elles-mêmes.

. Les Oiseaux (414) sont vraiment son chef-d'œuvre, et c’est aussi la pièce où se marquent le mieux ses dispositions nouvelles. Plus de démonstration dominante, malgré les vaines et ennuyeuses interprétations tentées

par un trop grand nombre de commentateurs. Deux Athéniens, Pisélaire et Évelpide, sont las d'habiter une ville où l’on plaide du matin au soir; ils s’en vont trouver les oiseaux là où on les trouve, dans les taillis, dans les rochers, loin des habitations humaines. Convoqués par la huppe, — un ancien roi d'Athènes métamorphosé, — ceux-ci se rassemblent en piaïllant; on se querelle d’abord, on s'accommode ensuite; l’amitié faite, on bâtit une ville dans les nuages, entre ciel et terre, et on Pappelle Néphélococcygie. Là on aura les hommes sous ses pieds et les dieux au dessus de sa tête; bonne situation pour négocier avec les uns et les autres. De chez les hommes arrivent successivement un prêtre, un poète dithyrambique, un devin, un géomètre, un contrôleur, un marchand de décrets, tous alléchés par l'espoir d’exercer avec prolit leur tadustrie dans la nouvelle ville; les coups de bâton de Pisétaire les renvoient tous d'oùils viennent. Nouvelle série de visites, un héraut, un parricide, le poète Cinésias. un sycephante ; même accueil. De chez les dieux, on voit venir Iris, puis Prométhéc, enfin Poséidon, Héraklès toujours affamé, et une espèce de Triballe stupide, chargés de négocier ; grâce à la gourmandise d'Héraklès et à la bêtise du Triballe, Pisétaire a tout l'avantage; Néphélococcygie n’a plus rien à craindre, et Pisétaire, prenant à Zeus la Royauté pour en faire sa femme, devient le maître du monde. Dans tout cela, ni allusion à l'expédition de Sicile ou à l'occupation de Décélie, ni portrait d'Alcibiade. Quand Aristophane a voulu donner un sens politique à ses fictions, 1l l’a fait de telle sorte que tout le monde le comprit sans commentaire. Ici, il invente joyeusement et librement, il se joue en pleine fantaisie, faisant de la satire de détail à tout propos, mais sans intention générale.

Dans Lisistrate (411), il y a bien une intention : la guerre étant rallumée, le poète plaide de nouveau pour

la paix; il semble donc qu’il en soit revenu à l'inspiration de ses Acharniens; mais, entre les deux pièces, la différence est grande. Dans les Acharniens, la paix était réclämée au nom des paysans de l’Altique, pour des raisons politiques, sérieuses et forles, qui apparaissaient sous le jeu de la fiction : dans Lysistrate, ce sont les femmes qui la demandent et qui imposent par u:e grève d’un nouveau genre. Mais les femmes ne représentent pas un parti, ni même un intérêt social distinct; tout au plus auraient-elles pu comme mères, comme épouses, personnifier un sentiment; le poète ne semble pas Pavoir voulu. Ce qu’elles défendent dans sa pièce, ce sont leurs intérêts, leur tranquilité, leurs habitudes de luxe et de mollesse. Avec la guerre, plus d'argent, plus de toilettes plus de gourmandises; voilà des motifs passablement frivoles. L’intention générale est donc faible et molle ; elle peut passer pour un simple prétexte. En revanche, la verve inventive, la boulfonnerie, la drôlerie joyeuse, dans l’impudeur absolue, c’est là ce qui éclate autant ou plus que jamais. La fiction est si forte et les personnages si vivants que la démonstration devient accessoire : les choses représentées occupent le public par elles-mèémes, non par les idées sous-entendues.

Il ne faut pas attribuer beaucoup plus de portée à la pièce presque aussi joyeuse des Fétes de Déméier. On y voit Euripide fort alarmé de la haine qu’il a inspirée aux femmes. Pour épier leurs prétendus complots, son beaupère, Mnésiloque, déguisé en femme, se glisse au milieu des Athéniennes réunies pour la fête de Déméter. Il est découvert, livré aux magistrats, enchaîné et gardé à vue par un farouche archer scythe. Vainement, pour le délivrer, l’adroit Euripide imagine mille déguisements; un seul moyen lui réussit: l’archer est galant; on le prend par son faible, on l’éloigne, on se sauve. Que la pièce soit une satire de l’art d’Euripide, cela est évident; mais il

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ne l’est pas moins que l'attaque est plus fantaisiste que sérieuse. Le poèle se inoque de lui du commencement à la fin, mais nulle part il ne précise ni ne concentre ses griefs. Euripide n'apparaît pas là comme le représentant d'une tendance profonde et pernicieuse, comme responsable d’un mal grave et bien défini. C’est un jeu satirique plutôt qu’une vraie satire, une série d’escarmouches plutôt qu’un assaut.

Ces trois pièces déterminent pour nous le caractère du second groupe. Les Grenouilles (405) y font exception comme faisait la Paix dans le premier. Avec un génie aussi libre, aussi souple, il ne se peut. pas qu'il n’y ait des retours et des surprises. Là, il s’agit bien d’un jugement complet sur l’art d'Euripide. Ce poète est mort, Sophocle aussi, Agathon est en Macédoine; la tragédie semble sur Le point de s’éteindre; Bacchus, le dieu du théâtre, est désolé. IL lui faut un poète. Tout peureux qu'il est, il va le chercher là où il a chance de le trouver, chez les morts. Mais qui ramener? Il hésite entre Eschyle et Euripide; un vrai concours s'engage, dont il est le juge; les deux rivaux s’attaquent ; tout leur art est ainsi critiqué, au point de vue moral comme au point de vue poétique. Euripide se révèle comme un sophiste qui à corrompu la tragédie, dégradé Pidéal, troublé les âmes et misen danger les bonnes mœurs. Tout est contre lui; son habileté même le condamne. Bacchus choisit Eschyle et le ramène triomphant sur la terre. Malgré les incidents ct les détails, les grandes idées dominent: c’est bien là l'esprit qui animait Aristophane vingt ans auparavant, au temps des Nuées. Et toutefois, dans la première partie de la pièce au moins, le libre développement de la fction fait reconnaître assez l’auteur des Oiseaux.

Un dernier groupe nous reste à mentionner, caractérisé par une troisième manière. C'est celui de l'Assem-

hlée des femmes et du second Ploutos, pièces sans parabase, presque sans lyrisme, où se fait sentir déjà la transformation de la comédie.

Dans la première (392), les femmes athéniennes, inspirées par Praxagora, se rendent maîtresses de l’assemblée et y font voter les principes d’un communisme absolu : plus de propriété, plus de famille ; tous Les biens à tous, toutes les femmes aussi. Le sujet de la pièce, c’est la vive représentation des conséquences qui résultent de là. Il n’y a plus, dans cette pièce, d’âpre satire visant une des puissances du jour, puissances de fait ou d'opinion. Ce que le poète attaque, c’est un système d’école, une chimère. — De même dans le P/outos(388). Un brave homme, Chrémyle,atrouvéle dieu de la richesse, dieu aveugle, comme on sait ; il l'emmène au temple d'Esculape, le fait guérir, et le garde chez lui; grâce à cela, tout un groupe de bonnes gens, ses voisins et luimême, deviennent riches et font bombance. Sous cette donnée, on entrevoit quelque chose de l’éternelle question sociale ; et l'intervention de la Pauvreté, dans une scène célèbre où elle vante ses mérites, donne à la pièce une valeur morale, que l’ensemble et surtout le dénouement diminuent et obscurcissent plutôt. Aux questions du jour, pressantes et pleines de passions, ont donc succédé définitivement les problèmes généraux qu'on soulève toujours et qu’on ne résout jamais. Aristophane y reste fidèle à ses habitudes de jugement. Il n'entre pas à fond dans ce qui est délicat ou difficile ; il met en relief les grosses absurdités qui se voient bien, il les dégage de leurs apparences spécieuses, il les gonfle de leur bètise et de leur ridicule. Cela ne veut pas dire qu’en causant dans l’aimableliberté desentretiensetdes banquets, il ne füt capable, lui aussi, de bâtir des systèmes, sauf à en rire. Prenons garde jusqu'à la fin: la comédie ne fait point de réserves ni de distinctions délicates; elle

exagère les choses par nécessité; elle ne révèle donc qu’un état d'esprit accidentel du poète, et non sa pensée dernière.

Ce qui semble avoir assuré le premier rang à Arislophane entre ses rivaux, c’est un heureux et rare mélange de qualités contraires qui se tempéraient et se complétaient mutuellement !. Magnès avait de l’imagination, mais peu d'idées ; Cratès, fin et spirituel, manquait de force ; Cratinos, toujours impétueux et emporté par sa fougue, oubliait les données qu’il avait créées et faisait dégénérer le drame en une sorte d’invective dialoguée ; Eupolis lui-même, bien qu'il sût à la fois plaire et frapper, semble n’avoir pas été exempt d’une certaine inégalité ordinaire, parfois rude et âpre comme Cratinos, parfois aussi trop docile aux caprices d’une imagination vive et brillante, qui l’emportait à son gré. Les qualités comiques se montraient donc comme dispersées chez les poètes du temps, ou groupées en quelques-uns seulement avec une sorte d’incohérence. Il n’y en eut vraiment qu'un seul entre tous, en quielles se fondirent dans une harmonie achevée, et celui-là fut Aristophane.

Ce don de conciliation charmante et facile se montre pleinement dans l’art avec lequel il associe, en composant ses pièces, l’idée et l’action. L'idée, c’est pour lui l’âme de la comédie, l’action en est le corps. À l’une la direction générale, à l’autre le mouvement, l’interpré-

4. Schol. græc, in Aristoph., Proleg. IT (Didot), notice où Aristophane est comparé à Cratinos et à Eupolis ; en voici la conclusion : ‘O 5 ’Aptotopdyns Tov pécov Ékhaxe TOY dvOpEY yapaxTho® * OÙTS yao Tixpoc Aiav écriv wçnep 0 Koativos, oÙte yapteus weneo 6 EÿÜmodue, GRAN Eye ai Tpds TOUS auaprévovras To cpodoov ToÙ Kpurtivou xat ro rs émutpeyodons yaprros Ednokdos.

tation joyeuse et expressive : il faut suggérer des pensées ct amuser, mais 1] faut que la suggestion résulte de l’'amusement même. Voilà justement en quoi il excelle tout d'abord.

Les actions qu'il crée sont très simples et très légères ; car, si elles étaient plus fortes, elles gèneraient sa démonstration. Mais, d'autre part, cenesont pas de simples prétextes à satires; elles ont un intérêt, elles piquent l'attention, elles fontattendre quelque chose. Lorsque Cralinos mettait en scène ses Archiloques, on comprend combien l’apparilion de ces àpres censeurs était d’abord saisissante ; mais, bien que nous ignorions comment était bâtie lacomédie où ils jouaient leur rôle, on peut conjecturer, d'après lesreproches généraux faits à l’auteur, en quoi elle péchait. Une fois introduits, ces Archiloques n’avaient plus rien à faire que des discours ; ils en faisaient donc et des plus hardis, avec cette verve comiqueet cette exubérance desatire bouffonne qui caractérisaient le vieux poète : ce n’élaient pourtant que des discours ; l’idée dramatique avait avorté et la satire seule sauvait la pièce. Faute graveen somme, qui, par contraste, nous fait mieux comprendre un des mérites d’Aristoshane. Ce n’est pas une bien grosse question sans doute que de savoir si Dicéopolis aura enfin la paix taudis qu’on se bat partout autour de lui, ni comment ill’aura, ni même quel usage il en fera; mais enlin c’est une queslion ; et elle est si drôle par elle-mème, dans son invraisemblance paradoxale, qu’elle nous prend par une sorte de curiosité d'enfants. Et les dettes de Strepsiade, n’est-ce pas là encore un amusant sujet de comédie? Comment ce malhonnête bonhomme viendra:t-il à bout de duper ses créanciers? Et cette malhonnèteté d'occasion, comment finira-t-elle par retomber sur lui ? A tortouà raison, nous voulonsle savoir, et c’estla pièce. Toutesles comédies d’Aristophane sont ainsi faites : une

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silualion qui se développe, une entreprise qui se poursuit, partout un dénouement entrevu, mais incertain, et par conséquent une vérilable action. Entreprise et situation sont le plus souvent folles et paradoxales ; seulement, cette folie n’est pas si absurde qu’on ne puisse s’y intéresser. Nous sommes en pleine fantaisie ; sans doute ; car ceci est la convention fondamentale de la comédie ancienne; mais, pour peu qu’on l’accepte et

qu’on se mette au point, celte fantaisie n’a rien de vio-

lent : elle ressemble plus où moins à la réalité ou à la tradilion. Trygée, paysan de l’Altique, monte au ciel sur un escarbot ; si cela nous paraît un peu fort, il a soin de nous rappeler que Bellérophon y est monté avant lui, ainsi qu'on peut le voir dans les tragédies ; il n'y a de différence que la monture ; nous pouvons bien lui passer cela. Donc ces libres fictions ont une certaine consistance. Elles sont assez solides pour enfermer une idée, tout en élant assez transparentes pour la bien laisser voir.

Comment cette idée s’y introduit-elle ? Presque toujours à la dérobée, grâce à la dextérité subtile du poète. Il a pour cela un tour de main d’une prestesse remarquable. C’est par l’intérêt dramatique qu'il nous prend d'abord. Nous voyons se dessiner une situation qui nous amuse : voilà des gens vivants, des caractères, voilà des projets, le tout encadré dans un milieu approprié, l’Agora, la place de l’Assemblée, une rue d'Athènes; le drame s’ébauche, il s’anime, il est déjà vivant et agissant, quand nous nous apercevons de l’allégorie. Et cette allégorie n’est pas une chose lointaine, abstraite; c'est une autre face de la situation dramatique, un agrandissement de l’action, qui tout à coup déborde la fiction et semble se jouer dans la réalité. Deux esclaves se plaignent de leur camarade qui trompe le maitre à leurs dépens : en quelques mots, ils nous ont fait voir l’étatde

204 CHAPITRE. XII =VARISCOPHANE

la maison, la bêlise du vieillard, la rouerie du nouveauvenu; nous sommes pris déjà, quand nous remarquons que ces deux esclaves sont Nicias et Démosthène, que le maître est Dèmos, que le nouveau-venu est Cléon, et qu’en somme l'histoire fantaisiste de cette maison, c'est l’histoire réelle de la république. Aussitôt la fiction grandit ; à son intérêt propre s'ajoute un intérèt supérieur ; la comédie devient satire, mais elle reste pourtant comédie; l’allégorie est si bien incorporée à la fiction qu'elle va se développeren elle eten mêmetemps qu’elle. On ne peut dire à quel moment au juste elle y est entirée. Encore une fois, c’est l'âme dans le corps : plus le corps grandit et agit, plus la force de l’âme s’y révèle. A cet égard toutefois, il y a entre les pièces d’Aristophane d'assez notablesdifférences, que nous ferons mieux comprendre en parlant des péripéties.

Un de ses mérites les plus frappants dans la conduite de l’action, c’estle mouvement. Aller vite, changer sans cesse, c'était, nous l'avons vu, une des lois du genre ; il y a excellé. Peu ou point de scènes d'explications ; peu ou point de préparations; tout cela serait inutile dans un genre qui a si peu de souci d’une vraisemblance rigoureuse; Pimportant est de renouveler le spectacle le plus souvent possible. Il faut que chaque scène produise son effet, mais il ne faut pas que cet effet se prolonge, de peur de s’user. Entre les scènes qui se succèdent, il n’est pas nécessaire que la liaison soit bien solide; peut-être même vaut-il mieux qu’elle ne le soit pas trop; le fil léger de la fantaisie ne doit jamais ressembler à une chaine. Des scènes courtes, bien distinctes, brusquement commencées et rompues, voilà l'idéal du genre, et c'est bien celui qui convient aussi au génie d’Aristophane.

La structure de ses pièces est presque uniforme !. Elle

4. Voir sur ce sujet un intéressant article de Th. Kock, Rhei-

se ramène à un type simple qui est particulièrement facile à saisir dans les Acharniens. Dans une première partie, l’action s'organise. Dicéopolis désire la paix : il se rend à l'assemblée du peuple, décidé à voter selon son désir. Ge qu’il y voit lui démontre qu'il n’y a rien à attendre de ses concitoyens. Il arrête donc au passage le héraut des Lacédémoniens et traite avec lui pour son propre compte. Mais tout à coup les Acharniens belliqueux fondent sur lui. Il les calme de son mieux et les décide à l’entendre ; puis, affublé d’une défroque tragique qu'il va emprunter à Euripide, il plaide sa cause, la tête sur le billot, et la gagne. Les Acharniens sont convaincus ; les voilà devenus, eux aussi, des partisans de la paix. Alors commence la seconde partie de la pièce. Ellea pour objetde montrer par unesérie d’exemples les avantages de la paix et les inconvénients de la guerre. (est un défilé, une série de scènes, à peine liées entre elles, sinon par l’idée commune. Le poèle aurait pu sans difficulté en supprimer quelques- unes ou en ajouter des nouvelles t.

Sur onze comédies subsistantes, six sont faites exactement d’après ce modèle : Les Acharniens, les Guépes, la Paix, les Oiseaux, l'Assemblée des femmes, Ploutos. Dans toutes ces pièces, la division en deux parties est bien sensible et le caractère de ces deux parties est toujours le même. La première nous montre uneentreprise qui s’accomplit, à travers des diflicultés plus ou moins sérieuses; la seconde nous fait voir lesconséquences de l’état de choses nouveau ainsi créé. La première est vraiment construite, elle offre une intrigue au moins élémentaire ; la seconde se réduit à une sorte de défilé.

nisches Museum, XXXIX, p. 118 (1884), et les réflexions de Denis, Comédie grecque, ch. VI.

4. La structure des comédies d’Aristophane ressemble par plus d’un point à celle de nos Revues de fin d’année.

996 CHAXPITRE XII. =—"ARISTOPHANE

La plus sensible différence consiste dans le procédé de démonstration choisi par le poète. Dansles Acharniens, dans la Paix, dans les Oiseaux, le protagoniste représente dans une cerlaine mesure les idées d’Aristophane lui-même et il les fait prévaloir; dans les Guëépes, ilincarne au contraire en sa personne le préjugé qu'il faut combattre, et c'est lui quise convertit au milieu de la pièce. Dans l'Assemblée des femmes ct dans le Ploutos, personne ne se convertit, bien que les personnages principaux représentent aussi des préjugés àcombattre; mais les scènes de la seconde partie les réfutent plus ou moins fortement.

Quatre autres pièces, les Chevaliers, Lysistrate, les Fêtes de Déméter, les Grenouilles, ne s’écartent de ce type que par une légère différence. L'entreprise, au lieu de s’accomplir entièrement dans la première partie, n’est terminée qu’à la fin de la seconde. Mais cette entreprise, si l’on y regarde de près, se dédouble en deux phases, dont l’une, qui est décisive, remplit la première partie, tandis que l’autre, qui en est la conséquence et le développement, devient le sujet de la seconde. Les deux esclaves de Dèmos, conjurés contre le Paphlagonien, lui suscitent un rival en la personne du Charcutier; ils soumettent celui-ci à un rigoureux examen, ils l’'encouragent, lui font la leçon et enfin le mettent aux prises avec Cléon : c’est la premièrepartie des Chevaliers. Une fois Agoracrite transformé en démagogue, la lutte se poursuit entre les deux rivaux jusqu'à la défaite de Cléon : c'est la seconde partie; elleest Ja conséquence de la première et elle consiste en une série de scènes absolument analogues par leur succession à celle dont nous venons de parler. Tel est aussi le plan de Lysistrate, des Fêtes de Déméter, des Grenouilles. On voit qu'il diffère à peine du type qui a été d’abord défini.

Dans les Nuées, le plan est un peu plus compliqué. Il y a, pour ainsi dire, deux entreprises successives. Strepsiade se propose d’abord d’étudier lui-même la rhétorique, il échoue; il met alors son fils à sa place, et il réussit; mais justement, quand il est arrivé à ses fins, son succès tourne contre lui. [l résulte de là que l'intrigue se prolonge jusqu’au dénouement et que les scènes de pure démonstration sont répandues un peu partout, au lieu d’être groupées dans la seconde partie. C’est la seule des pièces subsistantes qui ne se laisse pas ramener au type des Acharniens.

IL est bien évident que cette structure caractéristique a dû tenir à des habitudes prises. Des deux parties que nous avons distinguées, la seconde représentait enco: e la comédie primitive, simple défilé depitres, série d’eutirées bouffonnes à peine liées entre elles; la première est manifestement une extension du prologue, qui avait servid’abord àlier plusétroitementlesscènessuivantes et qui, peu à peu, était devenu lui-même une partie considérable de la pièce. Ge prologue contenait en germe intrigue, qui, de progrès en progrès, devait envahir la comédie tout entière. Au temps d’Aristophane, le goût populaire et la tradition résistaient encore. On aimait cette structure libre de la seconde partie, qui permettait de multiplier les personnages. L’art respectait cette vieille franchise et il en profitait une dernière fois avant de la détruire.

Y a-t-il une progression possible dans des pièces ainsi faites? Oui assurément, car, sans progression, il n'y aurait pas d'œuvre dramalique. Seulement, celle ne se ramène pas à une formule. Le poèle a plusieurs manières principales d’accroitre l'intérêt, à mesure qu'il avance : souvent, il Les emploie toutes à la fois ; souvent aussi, il use de l’une ou de l’autre tour à tour : quelquefois il se contente d’une seule.

La progression dramatique par excellence, — celle qui consiste à retarder le dénouement par d’habiles péripéties et à le rendre de plus en plus désirable en le retardant, — nous ne la rencontrons dans ses pièces qu’à l’état d'ébauche. Cela se comprend. Pour des raisons diverses, n1 la fantaisie, n1 l’intention de démontrer une idée ne s’en accommodent aisément : la fantaisie a besoin de détours et de liberté; la démonstration n’admet pas les surprises ni les retours en arrière : il faut qu'elle aille toujours de l’avant vers un terme final. Au point de vue dramatique, les pièces les mieux faites sont les Chevaliers, les Nuées, les Gœuëêpes, les Oiseaux, Lysistrate. Dès le commencement, nous y voyons le but à atteindre; le poète l'indique en définissant la situation dans une de ces expositions où il excelle; les personnages intéressés combinent leurs moyens, rencontrent des difficultés imprévues, ou au contraire se voient favorisés par d'heureuses chances; ils profitent des unes, surmontent les autres, ct, de scène en scène, arrivent à leurs fins, — à moins qu'ils n’échouent pour leur plus grand bien, comme Strepsiade; ce qui est encore un succès. Dans ces pièces mêmes, les véritables péripéties sont rares. Si des difficultés ou des contretemps surgissent devant le dessein principal, ces obstacles sont abordés avec un entrain et surmontés avec une vigueur qui ne permet pas au public de douter un seul instant du succès. Cléon, dans les Chevaliers, est sans doute un adversaire sérieux pour Agoracrite, il est audacieux, fécond en ressources, il défend avec énergie sa puissance menacée ; mais débusqué sans cesse et pourchassé par son rival, de position en position, il ne reprend jamais le dessus, de manière à faire croire qu’il va ramener à lui la fortune. De même, dans les Vuées, Strepsiade se voit gèné dans son dessein, d’abord parce qu'il a la tête trop dure pour apprendre lui-même, en-

SES QUALITÉS DRAMATIQUES r.. 559

suite parce que son fils Phidippide se soucie fort peu d'aller à l’école; mais ni Pune ni l’autre de ces difficultés ne compromet réellement l'accomplissement final de son projet. Une des meilleures péripéties du théâtre d'Aristophane, c'est la scène de Lysistrate où la défection semble sur le point de se mettre parmi les femmes; là l’entreprise est sérieusement menacée; mais la scène est courte et le poète n'a pas cherché à tirer parti de son idée, autant qu'il l'aurait pu. Il est visible que des péripéties sérieuses lui paraissaient convenir mal à un genre aussi léger : il aurait craint qu’un intérêt dramatique trop vif n'enlevât quelque chose à la folle gaieté qui ne devait pas cesser de prédominer.

A côté de la progression dramatique proprement dite, celle de la démonstration a une réelle importance chez Aristophane. Il semble même au premier abord qu’elle règle souverainement la conduite de quelques-unes de ses pièces. Voici par exemple les Acharniens : il faut peu de temps à Dicéopolis pour se mettre en possession de son traité de paix, et, bientôt après, il vient à bout deses plus rudes adversaires ; dèslors, nous l’avonsdit, la pièce n’est plus qu’un défilé; il achète, il vend, il prépare son diner, il chasse les imposteurs, il se moque de Lamachos: il n’y a point là de progrès dramatique à proprement parler. Mais il y a progrès manifestement dans la démonstration des avantages de Ia paix : chaque scène nouvelle les fait ressortir d’une manière plus frappante et plus plaisante en même temps. Il en est de même dans la Pair, dans l’Assemblée des femmes. Toutefois, 1l faut prendre garde ici de ne pas se laisser tromper par les apparences. Une pièce de théàtre, alors même qu’elle tend à mettre en lumière une idée, n’est pas un simple plaidoyer; elle a ses lois propres, qui sont celles du genre dramatique. C’est par des effets dramatiques qu’elle peut arriver à son but; et il

est clair que, si la progression des raisons n’était pas liée à celle des effets, bien loin de convaincre le publie, elle l’ennuierait. D'ailleurs, comme lesraisons chezelle sont des effets, 1l peut bien arriver souvent que la force des raisons soit uniquement celle des effets. Non seulement, en elles-mêmes, elles ne sont pas plus fortes les unes que les autres, mais il est possible qu’elles soient identiques. Dans les Acharniens justement, il en est ainsi. Car, au fond, tout ce qu’Aristophane allègue en faveur de la paix, c’est qu’elle permet de vivre à l'aise, tandis que la guerre fait la vie dure. Voilà ce qu'il répète ou plutôt ce qu’il suggère dans une série de scènes : l’idée est toujours la même, et, en un certain sens, la démonstration n’avance pas. Sielle parait se fortifier, si elle s'impose au public, ce n’est pas par un véritable progrès intérieur, c'est par une combinaison dramatique. Il faut donc en venir à étudier celte sorte de progression, qui est celle des effets.

Partout, chez Aristophane, elle est frappante; rienne révèle mieux en lui l'intelligence vive des conditions du théâtre. Reprenons la seconde partie des Acharniens. Trois groupes de scènes s’y succèdent, suggérés par la même idée ; chacun de ces groupes est formé de deux scènes. D’abord le marché; scène du Mégarien, scène du Béotien; la seconde supérieure à la première par l'idée bouffonne du sycoshante mis en sac et vendu. Puis un autre groupe, deux petites scènes, vives, enlevées, qui ont même sujet : Dicéopolis refusant ou donnant la paix à qui bon lui semble; il la refuse au laboureur, et cela est à la fois gai et triste; il la refuse aussi au nouveau marié; mais il l’accorde à la jeune femme, avec le moyen de s’en servir. Enfin dernier groupe; double contraste, en deux scènes encore, entre Dicéopolis et Lamachos; — en premier lieu, les préparatifs : pour Lamachos, préparatifs de guerre, sour Dicéspolis, prépa.

ratifs de cuisine; la cuirasse d’un côté, la marmite de l’autre; — en second lieu, les conséquences : pour Lamachos, blessures et gémissements; pour Dicéopolis, bombance et tout ce qui s’ensuit; voilà l'effet final, qui est aussi le plus dramatique. Rien dans tout cela qui ne soit en scène et en action. Mais, plus on va, plus l'invention détache l’idée et la rend sensible aux yeux comme à l’esprit. À ce type chacun peut rapporter sans peine d’autres pièces ou des parties de pièces. La même où une action se développe et tend à son dénouement, celte progression par le spectacle, par l’évidence dramatique des choses, par leur valeur bouffonne, est peut-être encore la principale. N'est-ce pas un des mérites des Chevaliers, par exemple, malgré la monotonie inévitable qui est inhérente au sujet? Les disputes enire les deux rivaux se renouvellent sans cesse ; comparez-les entre elles ; elles diffèrent peu par l'idée fondamentale, mais beaucoup par la mise en scène. Plus on approche du dénouement, pluslarivalitésetraduit en actes; les adversaires vont et viennent, entrent et sortent, chacun d’eux apporte quelque présent à Dèmos, déballe ses oracles, vide sa corbeille; la mimique faisait encore ressortir ce progrès, qui s’efface en partie pour le lecteur, surtout dans une traduction.

En ce genre, Aristophane a l'esprit merveilleusement inventif,; et ce qu’il faut remarquer surtout, c’est qu’il invente sans effort apparent. Il a, jusque dans l’extraordinaire, une simplicité vraiment atlique. Nous en jugerions mieux si nous pouvions le comparer à ses contemporains. Il semble, d’après les témoignages anciens, que tel d’entre eux, Eupolis par exemple, eût plus d’audace que lui; Aristophane paraissait réservé par comparaison. Ce goût des moyens simples, cette discrétion native, on doit les considérer comme un signe de force.

Il est plus facile d'évoquer les morts illustres sur la Hist. de la Litt. grecque. — T. III. 36

scène que d’amuser un public intelligent avec les actes et les propos d’un bon paysan. D’une donnée presque vulgaire faire naître toute une série de scènes excellentes, pleines de gaieté, d’entrain satirique et bouffon, c’est ce dont un génie supérieur est seul capable.

Tel nous venons de le voir dans l'invention et la liaison des scènes, tel nous allons le retrouver dans la conception des personnages.

Par nature, on s’en souvient, les personnages de Pancienne comédie sont en dehors de la réalité. Il faut partir de ce principe pour bien apprécier le mérite d’Aristophane. Ce mérite est double. D'une part, il prend ses personnages pour ce qu’ils sont, suivant les cas, des allégories vivantes, des caricatures grotesques, de simples bouffons; en cela, il appartient au genre qu’il a choisi, bien qu’avec des qualités toutes personnelles. Mais, d’autre part, il ne s’en tient pas là: il leur prête des sentiments vrais, des mœurs ; il en fait, malgré le genre, des hommes semblables à nous, non pas complètement, il est vrai, mais par échappées, plus ou moins, selon les occasions. Des deux facons il est créateur : mais d'un côté, il l’est dans la fantaisie à outrance, selon l’esprit même de la comédie ancienne ; de l’autre, 1l l’est dans la réalité vivante, en dépit des habitudes prises et par une impulsion plus forte de son génie !.

Il n’y a paslieu d’insister longuement sur le premier genre de création. La preuve bouffonne, les drôleries satiriques abondent partout. Chez tous ses personnages,

4. Voir sur ce sujet A. Croiset, De personis apud Arislophanem, Paris, 1873.

sans exception, il y a des parties de rôles considérables qui nc sont, à vrai dire, que des prétextes à plaisanteries. Parmi ces plaisanteries, beaucoup sont aujourd’hui froides, et, pour dire le mot, ennuyeuses. C’est le sort, toujours et partout, de toutes celles qui se rapportent à des circonstances passagères, à des ridicules locaux, à des médisances de petite ville ; tout cela vieillit vite, et, une fois vieilli, devient insupportable. Et pourtant, quand cela était neuf, inattendu, c'était le fait d’une verve étourdissante, qui devait sembler prodigieuse. D’autres plaisanteries nous sont désagréables, parce qu’elles nous paraissent en désaccord avec l’idée que nous nous faisons du personnage qui les débite. Nous sommes habitués à considérer la comédie comme une représentation de mœurs, nous y voulons de la vérité; mauvaise condition pour se prêter à la fantaisie. Le public athénien du v° siècle, n'ayant pas nos exigences à cet égard, ne devait éprouver à aucun degré cette impression. Ces réserves faites, il est impossible de ne pas admirer la variété et la vivacité des dialogues où s’'échangent tant de folles idées. En outre, ces bouffonneries qui ne tiennent à rien de réel, qui sont indépendantes des mœurs et des caractères, ont pourtant, d’une manière générale, un à-propos de situation qui ne permet pas de les considérer comme de simples hors-d'œuvre ; elles sont liées souvent au mouvement de la pièce, elles appellent l’attention sur l’entrée d’un personnage, sur ses ridicules, sur une phase de l’action ou du dialogue, elles renforcent un effet dramatique. Voilà pourquoi, loin de ralentir la pièce, elles lui donnent quelque chose de rapide, et, comme nous dirions aujourd’hui, « d'endiablé », qui est un des mérites du genre.

Mais ce qu'il y a de plus intéressant pour nous, c’est de voir ce qu’Aristophane a su mettre de réalité vivante

dans ces folies. Entre tous les poètes grecs dont nous pouvons parler en connaissance de cause, il n’en est aucun qui lui soit supérieur par le don de prêter la vie à des êtres fictifs. Or 1l n’y a point de vie sans réalité. Chez lui, les pures allégories sont vivantes dès qu’elles parlent. Est-ce une simple dissertation affublée d’un nom propre, que le personnage de Pauvreté dans Ploutos? Nullement ; elle est fière, ironique, elle est sincère et quelque peu méprisante, elle a même le désir du bien et un certain amour de l'humanité. C'est une déesse, mais non pas une déesse quelconque. Elle aime le travail, elle en sait le prix, sans en méconnaître la peine ; c’est vraiment la déesse des petites gens, un peu rude, utilitaire, grondeuse; il y a en elle de l’artisan; avec de sérieuses vertus, elle a justement assez de défautspour être vraie. Le Discours Juste et surtout le Discours Injuste, dans les Nuées, n’ont-ils pas aussi chacun des sentimentspersonnels, des préjugés, des passions, en un mot tout ce qui fait la vie ? Entre eux, il n’y a pas seulement opposition d’idées : ces idées répondent à des instincts divers; elles se lient à mille choses intimes, qui sont la vie morale tout entière. Tout cela n'est qu’indiqué, il est vrai; c’est une ébauche ; mais il n’y a rien de tel qu’une ébauche pour révéler la puissance créatrice. Ces observations s’appliquent à la multitude des personnages épisodiques qui remplissent les pièces d’Aristophane. Non seulement il n’y en a pas un seul d’insigniliant, mais 1l n’y en a peut-être pas un, non plus, en qui on ne saisisse quelque trait frappant de vérité. Voyez, dans les Acharniens, le Mégarien, le Béolien, écoutez-les parler dans leur dialecte natif, faites dans ce qu’ils disent la part de la fantaisie extravagante, et demandez-vous si cette extravagance est le tout de leur rôle ; il est impossible de le soutenir; ils diffèrent l'un de l’autre par autre chose : l’un est plus madré,

l’autre plus rond et plus lourd; voilà l'observation. Il y en a aussi, et du même genre, dans tous ces personnages qui sont des types de classes ou de professions, les sycophantes, les devins, les marchands de toute sorte, les prêtres. Qui ne se représente le bon Proboulos de Lysistrate, honnête magistrat, ami de la paix, très pénétré de son importance, mais tout ahuri par le verbiage impertinent de cette maîtresse femme, qui se moque de lui? Et l’archer scythe des Fêtes de Déméter, cette grosse bête finaude et sensuelle, qui ne le voit, casque en tête, gardant de près son prisonnier, mais oubliant de se garder lui-même ? Ce sont des grotesques, à coup sûr, et il serait bien fâcheux qu’ils ne fussent pas ainsi; mais, par quelque chose, ces grotesques sont des hommes ; la fantaisie n’est en eux qu’une folle saillie de la réalité.

Si cela est vrai des comparses, à plus forte raison le sens puissant de la vie doit-il éclater dans la conception des grands personnages. Chez tous, c’est par la volonté que se révèle la force vivante. Or le spectacle d’une volonté agissante, n’est-ce pas toujours celui d'un caractère? Au sens dramatique, un caractère, ce n’est qu’une manière personnelle de vouloir.

Dicéopolis veut la paix, il la veut en dépit de tous et malgré tout; 1l n’attend rien de personne, 1l va son chemin résolument. Il y a en lui du laboureur qui trace son sillon : il fait sauter les pierres, il tourne les rochers, et, tout en travaillant durement, il chante pour s'égayer. C’est une forte et joyeuse nature : il aime le vin, la bonne chère et le reste, il adore Phalès, mais il sait conduire sa maison. — Cléon et Agoracrite veulent aussi énergiquement, et ils veulent tous deux la même chose, le pouvoir; mais Cléon par tempérament d’ambitieux, avec une sorte de jalousie basse, avec une fanfaronnade affectée, mêlée d'inquiétude : c’est un drôle

qui tremble, tout en faisant le fier; Agoracrite, lui, n’est ambitieux que par accident ; poussé dans l’arène malgré lui, il s’est piqué au jeu, et il tient plus à rouler son adversaire qu'à lui succéder; une fois lancé, il est superbe d’incongruité et d’audace ; il a, comme auraient dit nos pères, « une puissance de gueule », qui est admirable ; arrivée à ce degré, l’impudence prend un air d'héroïsme. D'ailleurs, ils sont returs l’un et l’autre, prompts de lesprit et de la main, Athéniens jusqu’au fond de l’âme. Le vieux Dèmos, qui fait le naïf, a aussi sa volonté ; c'est un finaud qui voit clair en fermant les yeux ; 1l trouve bon de se faire flatter et courtiser ; toute sa politique est là, et par conséquent aussi tout son caractère. — Strepsiade, vrai paysan, simple et obstiné, malhonnèête, non par nature, mais par occasion, tout elfaré quand l'argent s’en va, n’a qu'une idée, qui est de ne pas payer ses dettes. Naïf à l'égard des choses qu’il ignore, incapable de rien entendre à tout ce qui est abstrait, il reste tout ébaubi devant la science, vraie ou fausse. Il croit pouvoir apprendre la rhétorique comme :;l casserait des pierres, à force de suer et de peiner; rebuté par le maitre, il met son fils à sa place; quand :il touche au but, c’est un vrai triomphe, où déborde joyeusement tout ce qu’il y a en lui de passion ; mais son succès se retourne contre lui, et soudain le voilà changé, sans invraisemblance : la désillusion est brusque et complète, elle le rend à lui-même. — Philocléon n’a pour volonté qu’une manie, celle de juger. Mais combien cette manie n’estelle pas active et ingénieuse! Toute la maison est tenue en haleine, le fils ne dort plus, les serviteurs sont sur les dents. Et quel tempérament irascible ! il cède pourtant à des arguments convaincants ; et sans doute, au point de vue de la vraisemblance morale, il cède trop vite et trop complètement, Mais, si sa raison est

persuadée, son cœur ne l’est pas. Il aurait la nostalgie du tribunal, s’il ne s’en faisait un à domicile. Puis, dans le changement des idées, le tempérament reste le même. Cet âpre et irritable vieillard, devenu un bon vivant, est aussi ardent, aussi querclleur, aussi agressif que jamais. Quand il ne juge plus de procès, il en fait naître: converti ou non, il sera litigieux jusqu'à son dernier jour. — La personnalité de Trygée, dans la Paix, est moins originale. Il veut la paix, comme la voulait Dicéopolis; 1l va la chercher jusque dans le ciel ; après une chevauchée merveilleuse à dos d’escarbot, il la trouve enfin, ensevelie sous des ruines, la déterre malgré les dieux, et ramène sur la terre ses deux compagnes, Opora et Théoria. L’élément fantaisiste domine en Jui ; et pourtant il a aussi, par moments au moins, sa physionomie humaine ; c’est un petit propriétaire d'Athmonée, qui aime tendrement sa vigne et son figuier ; fils de la glèbe, il y tient par le cœur. Le protagoniste des Oiseaux, l'entreprenant Pisétaire, est passablement fantastique, lui aussi, comme le monde merveilleux au milieu duquel il s’agite. Et pourtant que de vérité encore dans cette fantaisie! Quel Athénien, tout en riant du personnage fictif, ne retrouvait en lui-même à quelque degré tout ce qui le caractérisait essentiellement? Cette adresse, cette promptitude d'invention, cette confiance communicative, cette gaieté qui est une force, cette parole vive et juste, cette connaissance des hommes, où Aristophane avait-il vu tout cela sinon chez ses concitoyens? — Ce qui est vrai de Pisétaire l’est également de Lysistrate, qui lui ressemble tant. Elle aussi est un chef; elle l’est même à un degré supérieur, parce qu'elle est moins sûre de ses troupes; avec plus de finesse et plus d’autorité, elle a d’ailleurs les mêmes qualités. Il lui manque d’être femme, au sens où nous l’entendons; elle est adroite, insinuante, moqueuse, en même temps

que résolue; si elle avait la grâce qui vient de la réserve, elle serait charmante. Le défaut de son caractère est celui même de la comédie ancienne : une femme qui n’a point de pudeur n’est pas pour nous une femme; c’est un être en dehors de la réalité. — On peut passer sous silence le Mnésiloque des Fêtes de Déméter, qui n’est vraiment qu’un rôle de convention'et de parodie, comme celui d'Agathon, comme celui d'Euripide. — Mais, dans les Grenouilles, voici de nouveau, sous la grimace bouffonne, la vérité humaine. Il ne faut pas rire seulementde ce poltron entreprenant qui s’appelle Dionysos, il faut Padmirer aussi pour ce qu’il y a en lui de réel et de vivant. Son désir le pousse en avant, sa crainte le tire en arrière; sauf l’exagération grotesque, la nature humaine n’estelle pas ainsi faite? Au reste, il est bien Athénien, lui aussi, par la vivacité de ses sentiments, par ses changements brusques d’idées, par ses enthousiasmes soudains, par son esprit foncièrement moqueur, et, en fin de compte, par ses inconséquences. Il nous amuse par sa fantaisie, mais il nous charme par sa vérité. L’un des aspects ne doit pas nous faire oublier l’autre.

Praxagora n’a qu’un rôle assez court, dans l’Assemblée des femmes; il faut rappeler pourtant ce qu’elle y porte d'activité et d'adresse. Mais que de bonne vérité dans ces deux personnages que nous représente la même pièce, deux citoyens anonymes, l’un, naïf, empressé d’obéir à la loi nouvelle du partage, courant porter ses biens à la masse, autre, prudent, laissant faire les plus pressés, et quant à lui très disposé à prendre, mais très peu enclin à donner. — Ploutos est peut être celle des comédics d’Aristophane où les traits distinctifs des personnages sont le moins nettement marqués. Et néanmoins, là même, ne faut-il pas rendre justice à la naïveté chagrine de Chrémyle, à l'humeur soupçonneuse de Blepsidème et des voisins, enfin à la vérité simple et forte de cette scène

où tous deux, à bout d'arguments, ne veulent pourtant pas se rendre aux raisons de Pauvreté; tant l’instinct résiste en eux à la force importune des preuves.

Donc, par observation ou par intuition, il est bien certain que la vérité humaine se glisse partout dans les fantaisies d’Aristophane. C’est lui faire un étrange reproche en vérité que de lui imputer, avec l’auteur de la Comparaison entre Aristophane et Ménandre attribuée à Plutarque, une exagération perpétuelle du ridicule. « Chez lui, dit cet écrivain mécontent, lesavoir-faire n’est pas l'expérience de la vie, c’est de la coquinerie; la rusticité n’est point naïve, elle est sotte; le ridicule n’est pas enjoué, il est purement bouffon ; quant à l'amour, il n’est pas joyeux, mais débauchét. » Ceci revient à reprocher à la comédie ancienne sa nature même?. Il est bien clair que, dans ce genre carnavalesque, nous ne devons pas demander au poèle des caractères d’une vraisemblance absolue et délicate, qui soient réels dans toutes leurs parties. Une fantaisie audacieuse et folle lui est commandée par la tradition; ce qui est admirable, c’est que, sans alourdir cette fantaisie, sans gêner son essor, il y mêle naturellement tant de vérité. Les caractères qu’il trace sont inconséquents, cela est évi lent. Mais considérez-les à distance. Tout ce qui est de fantaisie pure s’elface ; les gros mots, les plaisanteries incongrues, les calembours sont oubliés. Que reste-t-11? Quelques saillies vives, qui se relient entre elles et qui dessinent l’homme à grands traits. L’inconséquence était à la surface, la vérité est au fond.

Allons plus loin, et n’hésitons pas à dire qu’Aristophane

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