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Grenouilles, 416 et suiv

972 GHAPITRE XII. = ARISTOPHANE

Cette sorte de chanson agressive, légère, pétulante, était aussi grecque qu'elle est française. Mais en Grèce, elle tenait plus de l’iambe populaire, dionysiaque, elle était plus folle et plus méchante à la fois. Chez Aristo. phane, elle n’a aucun frein, ni de raison, n1 de pudeur. Brusquement, elle se jette à la tête d’un homme, et elle Paccable de propos incohérents, qui sont souvent autant d'obscénités. Peu importe que tout cela ait ou n’ait pas un sens etunesuite ; on croit tenir une idée, et on tombe dans une série de coq-à-l’âne ; c'était là justement le plaisir du peuple, pourvu que ces calembredaines fussent bouffonnes. Aristophane a une verve extraordinaire dans ce genre d’extravagance mordante. Écoutez le chœur des Acharniens, quand il se plaint de la lésinerie du chorège Antimachos aux dernières Lénéennes. On ne peut tout traduire, mais ce qui suit suffit pour donner l’idée de cette sorte d'invention cynique et à demi incohérente;

« Antimachos, fils de Psacas, poëte sordide, chez qui pullulent les vers (rèv uélsoy Tv ueléwy mounthy) — je ne souhaite qu’une chose : c’est que Zeus t’extermine ; — chorège des Lénéennes, hélas ! qui me renvoyas le ventre creux. — Ah si je pouvais te voir en appétit devant une seiche, — une belle seiche au gros sel, sifflante encore de la grillade, — qui serait là, devant toi, sur la table, comme une épave ; déjà tu tends la main vers elle.…, un chien la happe et s’esquive.

» Ah ! que ce serait donc bien fait pour luil En outre, un petit désagrément nocturne ; — je voudrais qu'ilrevint chez lui, grelottant de fièvre, après une course à cheval, — et qu’un ivrogne lui cassât la tête comme Oreste en délire ; — et qu’alors, croyant prendre une pierre dans les ténèbres, — il prit à pleines mains un paquet d’immondices toutes fraîches ; — puis qu’il s’élançât, tenant son projectile, et qu’il manquât son homme, et qu’il atteignit Cratinosi. »

Dans ses chansons, l’allégorie ingénieuse plaisait par-

4. Acharniens, 1150 et suiv. Dans le même genre, Chevaliers, 1256 et suiv., et aussi Paix, 715, la chanson sur Karkinos et ses fils.

ticulièrement aux Athéniens. Aristophane s’en sert avec une souplesseet une légèreté, qui sont charmantes. Veutil se moquer du sycophante Cléonyme, brave en paroles, lâche en actions, qui avait jelé son bouclier sur le champ de bataille? Ille chansonne ainsi par la bouche du chœur dans les Orseaux :

« Gà et là, en volant, de merveille en merveille, nous avons vu bien des choses étranges. Il y a un arbre qui pousse fort loin d’ici, à grande distance d’une ville qu’on nomme Courage {; il s'appelle Cléonyme; il n’est bon à rien, il est grand et mou. Au printemps, toujours il végète et se couvre de procès; en hiver, quand les feuilles tombent, il jonche la terre de boucliers ?. »

Avecunair vifetapproprié, ceschansonnettes devaient être retenues sans peine et défrayer la gaieté du peuple. Le même goût de l’allusion, du sens moqueur et caché, se retrouve, sous uue autre forme, dans deux passages de Lysistrate. Lesvieux etles vieilles, deux chœursrivaux et querelleurs, se provoquent mutuellement par d’amusantes agaceries. Le premier chœur, celui des hommes, chante, en petits vers lestes et sautillants, une sorte d’historiette légendaire pour dérigrer les femmes :

« Je sais un conte — que je veux vous dire; on me l’a dit, — quand j'étais petit; — et le voici. — Il y avait une fois un jeune homme, qui s'appelait Mélanion; — plutôt que de prendre femme, il s’en fut au désert; — dans la montagne il demeurait. — Là, chassantaux lièvres — et tressant des filets, — il vivait avec son chien; — et jamais plus, il ne revint à la maison, car il avait la haine au cœur. — Ah! qu'il détestait les femmes, — Mélanion! Et nous donc, tout autant que lui; — c’est la sagesse. »

À quoi le chœur des femmes répond du même ion: « Et moi aussi, je sais un conte que je veux vous dire; mon

4. Cardia, ville de Thrace, dont le nom en grec signifie courage. 2, Oiseaux, 1470 et suiv Cf. 1553.

héros vaut Mélanion, — car c'est Timon. — Il errait, çà et là, dans les fourrés, — dans les épines, en se couvrant le visage, — sombre fils des Érinnyes. —.., Il s’en était allé, Timon, — car il avait la haine au cœur, — maudissant les hommes méchants. — Et voilà — comment il vous détestait, — vauriensincorrigibles ! — tandis que les femmes, ah! comme il les aimait! »

Dans ce genre de compositions, la comédie ne faisait sans doute qu'imiter de vieilles chansons populaires. Il en est ainsi encore lorsque, dans la même pièce, le chœur invite plaisamment le peuple à venir diner chez lui, et, après une énumération des plus engageantes, termine en déclarant que la porte sera fermée ?. Le mérite d'invention du poète est alors tout entier dans les détails ; le thème lui est donné, mais il le rajeunit par des variations brillantes et spirituelles.

Toutefois les morceaux lyriques où il montre le plus d'originalité ne sont pas les chants purement satiriques et moqueurs. Ce qui lui est propre, c’est le mélange d’une grâce descriptive très fine et délicate avec lenjouement et les bouffonneries qui appartiennent à lacomédie. Rien de charmant comme les passages où il lui est permis de nous faire apercevoir, à travers lesinventions plaisantes, quelque chose de la vie et des aspects de la nature. On ne peut douter qu’il ne l'ait sentie et goûtée vivement. Chez cet homme qui semble n'avoir vécu que pour la ville, instinct dela campagne a dû être sincère etexquis. Qui peut lire sans le plus vif plaisir, dans les Oiseaux, l’appel si leste, si gracieux, que la huppe adresse, à travers les prairies etles forêts, à tout le peuple ailé? Jusque dans l’habileté ingénieuse du versificateur, jusque dans l’harmonie imitative de ce refrain gai et perçant, /t0, Ho, to, tio, jusque dans la légèreté chantante du rythme, il

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