TRANSFORMATION DE LA COMÉDIE
c’est de ne dire et de n’écouter que ce qui convient à un homme comme il faut et vraiment libre. Car il y a, même en matière de plaisanterie, des convenances qui s’imposent à un tel homme, soit quand il parle, soit quand il écoute. La plaisanterie de l’homme libre diffère de celle de l’homme servile, celle de l’homme bien élevé de celle de l’ignorant. On peut s'en rendre compte en comparant la comédie d'autrefois à celle d’aujourd’hui. L'une faisait rire avec des mots grossiers (œisycokoyiz), l’autre se fait comprendre à demi-mots (brôvoux); il y a une grande différence entre ces deux manières au point de vue des convenances. » Cette sorte de délicatesse (£kev0estôtns), dont parle ici le philosophe, voilà le sentiment nouveau qui, plus que toute autre chose, a transformé [a comedie.
Enfa il faut tenir compte aussi des raisons littéraires. La comédie ancienne était le triomphe de la fantaisie ; or cet essor libre et capricieux de l'imagination supposait une jeunesse d’esprit qui ne pouvait avoir qu’un temps. Le quatrième siècle est moins poétique et plus réfléchi que le cinquième: c’est le temps des prosateurs exquis, des fines observations, de l’analyse, des discussions élégantes. De plus en plus, on s’attache à la réalité: on veut en tout de la vraisemblance. Comment lesinventons extravagantes s’épanouiraient-elles à leur aise dans un monde où l’on goûte si vivement la saine raison? Les qualités nouvelles excluent les anciennes, c’est la loi des choses. La fantaisie disparaît donc, et avec elle l'incohérence dont elle était l’excuse. Du moment que la comédie n’est plus une folle échappée de l’imagination, la voilà prise par la réalité et obligée de s’assujettir aux règles naturelles de la composition. Plus de défilés bouffons, plus d'épisodes saugrenus : il faut supprimer ce va-et-vient tumultueux; il faut imaginer uneaction:qui marche régulièrement vers sa fin. Une fois que la rai-
son est devenue maîtresse d’un genre, rien ne saurait l'empêcher de le façonner tout entier à sa ressemblance.
Ce sont là les causes réelles qui ont transformé la comédie. La suppression du chœur comique fut le signe extérieur de cette transformation. Il y a encore un chœur dans le second Ploutos d’Aristophane, joué en 388; mais ce chœur ne débite point de parabase ni de chants d’ensemble. Peu de temps après, la chorégie comique dut être entièrement supprimée!.
Représentons-nous la comédie ainsi dépouillée. Que va-t-elle faire pour suppléer à ce qu’elle vient de perdre et pour s'adapter aux circonstances nouvelles qu’elle est contrainte de subir? |
Tout d’abord, elle abandonne un bon nombre des sujets qui lui étaient familiers, en général tous ceux qui se rapportaient à la politique. Déjà, nous l’avons vu, elle tendait à s’en détacher; à présent, elle les laisse de côté complètement. En fait de satire des contemporains, elle se contentera désormais d’épigrammes, dont elle criblera volontiers les philosophes, les maîtres de rhétorique, même les personnages politiques; mais elle ne portera plus sur la scène les affaires publiques, elle n’agitera plus les graves questions relatives à éducation de la
1. Nous avons vu plus haut que, d’après le scoliaste des Grenouilles (v. 404), Kinésias supprima les chorégies peu après la représentation de cette pièce; le même scoliaste ajoute que le poète Strattis, dans son Kinésias, l’appela pour cette raison « le meurtrier des chœurs « (yopoxtévog). Il y eut donc un décret rendu sur la proposition de Kinésias pour supprimer les chorégies comiques. Mais, si ce décret fut rendu peu après 405, il a dû être rapporté avant la représentation du second Ploulos, en 388, et sans doute : renouvelé ensuite ; à moins que peu après ne doive être entendu ici d’un espace de vingt ans environ.