Voir Marc Monnier, Les Ancétres de Figaro
domine le théâtre d’alors; c'est bien plutôt l'épicurisme pratique, souvent inconscient et inconséquent, tel qu’il régnait en fait daus la société athénienne. En le mettant sur la scène, les poètes l’ont emprunté à la vie réelle, non à l’école; voilà pourquoi, au lieu de refroidir et d’alourdir leurs drames, 1l leur prête un air de naturel, et il en fait pour nous autant de témoignages singulièrement intéressants d’un état d'esprit alors général.
Au point de vue de la moralité, c’est une question délicate de décider si la comédie nouvelle est inférieure ou supérieure à l'ancienne. Celle-ci était grossière et scandaleuse incontestablement; mais celle avait un idéal élevé, qui se dégageait de ses bouffonneries, elle vantait l’honnêteté politique, la simplicité des mœurs, la haute vertu des vieux poètes ; à tout prendre, c'était une satire saine et vigoureuse. De plus, en posant de graves questions, elle provoquait à penser; née de la liberté, elle en avait sans doute les inconvénients, mais aussi les avantages. Rien de pareil dans la comédie nouvelle; ici, plus d’appel aux réflexions sur les intérêts de l’État, sur le bien ou le mal de la société, sur les vices publics à corriger ; elle ne connaît plus le eitoyen, elle ne s’adresse qu’à l’homme. Que lui enseigne t-elle? Elle lui montre des ridicules, des faiblesses, des passions mal réglées ; ce spectacle, par sa vive réalité, est à la fois un amusement et un avertissement ; pour qui sait comprendre, il a la même valeur d'exhortation que la vie elle-même ; un homme intelligent s’y raffermit dans le bon sens, dans la prudence, dans la modération, il y reconnaît des dangers qu’il a observés, il y entend des conseils qu’il s’est donnés à luimême, il y retrouve l’occasion présente de mille bonnes remarques qu’il a déjà faites. Cela n’est pas inutile en somme, d'autant plus que les situations, étant choisies
et composées à dessein, sont par [à même plus instructives. Mais il faut reconnaitre d’autre part que cette instruction n’est pas très élevée. Ces gracieux et spirituels poètes nous montrent finement à quel point l’avare est vilain, le superstitieux ridicule, le bourru désagréable aux autres et à lui-même; ils nous font voir la facilité des pères à se laisser tromper, ils nous meltent sous les yeux les avantages et les inconvénients de l'indulgence et de la sévérité, ils dépeignent les étourderies et les entraînements de la jeunesse: c’est une leçon d'expérience, et rien de plus; une leçon fine, charmanie, profitable aux bons esprits, quigrossit leur provision d'idées pratiques, qui les exerce à juger, qui élargit en eux la sagesse mondaine et le sens de la réalité humaine, mais qui ne provoque ni hautes pensées ni élans généreux.
Si c’est [à une infériorité, ce que nous sommes disposés à admettre, elle n’est pas du moins sans compensations. La principale, que nous signalerons d’un mot, c'est que la comédie nouvelle a plus fait peut-être qu'aucun autre genre littéraire pour la diffusion de l’hellénisme. En dépouillant la sagesse grecque de ce qu'elle avait de trop particulier, en la rendant plus large, en l’imprégnant de sentiments purement humains, elle l’a rendue plus apte à être comprise et aimée parlout ct à porter partout ses fruits. Le vers célèbre de Térence « Aomo sum, humani nrihil a me alienum puto » exprime admirablement une des choses qui Jui font le plus d'honneur. Elle a dégagé de l’idée hellénique l’idée humaine qui y élait enveloppée, et elle l’a révélée au monde en souriant, avec une bonne grâce délicieuse.
Nous connaissons ‘un grand nombre de poètes comiques de ce temps, mais en général nous les connais. sons mal. Les plus illustres, seuls, peuvent nous occuper 1ci quelques instants. Bien que nous n’ayons plus une seule pièce entière d'aucun d’éntre eux, il n’est pas impossible de les caractériser suffisamment pour que la notion même du genre qu'ils ont cultivé en devienne plus nette.
Deux de ces poètes ont été placés par leurs contemporains au-dessus des autres : Philémon et Ménandre.
Philémon était de Soles en Cailicie, selon certains témoignages, de Syracuse, selon d’autres. En tout cas, ce fut à Athènes qu’il gagna sa réputation. Né en 361, il y débuta, dit-on, vers 330. Suidas lui attribue quatre-vingt-dix comédies, Diodore quatre-vingt-dix-sept. S'il faut en croire Alciphron, il aurait passé quelque temps à la cour du roi Ptolémée !. Il mourut, d’après Élien, au Pirée, où il habitait, pendant qu'Athènes était assiégée par Antigone en 262, à l’âge de 99 ans?. Rival de Ménandre, il l’emporta plusieurs fois sur lui dans les concours*, Comme lui, il semble avoir eu les mœurs faciles de ce temps “. Soixante de ses drames nous sont encore connus par leurs titres et par quelques fragments : d’autres fragments nous ont été conservés sans
4. Alciphron, Epist. IE, 3, 17. Cf. Plutarque, De ira, p. 449 E et 458 A.
2. Prolégom. Didot, IILI; Suidas a recueilli deux notices sur Philémon, la première empruntée à Élien. Cf. Diodore, XXIII, 6 et Strabon, p. 671. |
3. Quintil, X, 1, 12 : Philemon, qui, ut pravis sui temporis judiciis Menandro saepe praelatus est, ita, consensu tamen omnium, meruit credi secundus.
4, Athénée, XIII, 594.
MÊNANDRE 621
désignation précise d'origine. Il fut imité ou partiellement traduit sur le théâtre latin par Plaute et par Cécilius. Le Mercator de Plauteest une copie plus ou moins exacte de son Euxopos, le Trinummus de son Oncaucée, et peut-être la Mostellaria de son Pacuæ. Autant qu'on peut juger des pièces originales d’après ces imitations, Philémon s’attachait plus aux situations qu’à la peinture des sentiments. Ses personnages avaient peu de relief; beaucoup d’entre eux se ressemblaient vraiment par trop. Dans le Zrenummus, nous trouvons jusqu’à quatre vieillards qui parlent et qui pensent de même, à peu de chose près. C’est que le poète n’étudiait pas toujours les mœurs assez finement pour faire ressortir les différences délicates qui caractérisent les hommes. En revanche, il savait inventer des incidents comiques et les faire valoir. Le Mercator nous donne bien l’idée de ce genre de comédie superficielle, médiocrement soucieuse de la vraisemblance morale, mais parfois fort plaisante. Ajoutons que Philémon semble avoir eu de Vimagination et de l’esprit. Le principal personnage de son Ephèbe s'exprimait ainsi!:
« Non, ce n’est pas seulement quand on va en mer qu’on doit craindre la tempête; elle peut nous assaillir, Lachès, même quand on se proméne dans le portique, même quand on reste chez soi, au coin de son feu. Et encore, en mer, on ne la subit que de temps à autre, pendant un jour seulement ou une nuit, et ensuite, après l’épreuve, on est sauvé. Un bon vent s'élève ; c’est le salut ; ou bien on aperçoit le port. Ici, que les choses sont différentes! Ce n’est pas un jour, c’est une vie entière d’orages que J'ai à subir, et sans cesse ma souffrance devient plus terrible! »
Il ne manquait non plus ni de verve ni de bonne humeur. Dans une de ses pièces, un campagnard s'écriait ? :