LES CONCOURS DE TRAGÉDIE AU V° ET AU IV° SIÈCLE
1. La tragédie en Grèce est une des formes du culte. Jours des représentations. Rôle des magistrats. Conditions du concours. Ordre et durée du spectacle. — II. Lieu des représentations. Théâtres divers. Leur organisation essentielle, — III. Le chœur tragique. Sa constitution ; ses évolutions ; ses chants. — IV. Les acteurs et les figurants. Leur nombre. Masques et costumes. Déclamation et mimique. — V. Les juges. Les prix. Le public. Les didascalies.
Plus on étudie de près la tragédie grecque, plus on comprend combien elle diffère des autres formes du drame sérieux que mentionne l’histoire générale des littératures. Obligée de s’adapter à tout un ensemble de conditions et d’habitudes spéciales, elle en a reçu sa forme, son esprit et ses lois. Sans une certaine connaissance de ces conditions, il est impossible de la juger. Nous devons donc ici les exposer tout d’abord, sinon dans le détail, du moins avec assez de précision pour bien mettre en relief tout ce qui est vraiment intéressant et distinctif. Il appartient à la science archéologique de discuter les points incertains et de faire peu
à peu la lumière sur la multitude des choses dont la connaissance est si désirable pour l’histoire littéraire. Mais celle-ci ne peut se dispenser d’utiliser dès à présent ce qui a été rendu certain, ou même simplement probable, pour éclairer l'intelligence d’une des plus belles formes de l’art antique !.
L’idée qui doit dominer tout cet exposé, c’est que la tragédie en Grèce est une des formes du culte public. Cela résulte de l’histoire même de ses origines, telle que nous venons de la raconter. Née d’un des rites de la religion dionysiaque, elle resta, pendant toute la période classique, un hommage rendu par la cité à un de ses dieux. Ce n’est que plus tard, après le temps d'Alexandre, qu’elle tendit par la force naturelle des choses à devenir un divertissement organisé par un chef de troupe et souvent payé par des libéralités privées. Encore garda-t-elle, même en ce temps, quelque chose du caractère qui lui avait été 1mprimé à sa naissance. Au ve et au 1v° siècle, elle est toute religieuse. l'artout où l’on joue des tragédies, et principalement à Athènes, c’est la cité même, par l’intermédiaire de ses
1. Il nous sera permis de renvoyer d’une manière générale, pour tout ce qui est archéologie dramatique, à l’excellent manuel que A. Müller a publié, sous le titre de Griechische Bühnenallerthümer, dans la nouvelle édition du Lehrbuch der Griechischen Antiquitäüleæ de Hermann, Fribourg, 18$6. On y trouvera sur chaque point, outre les résultats acquis, l’indication des ouvrages spéciaux les plus importants, notamment de ceux de G. Hermann et de K. Fr. Hermann, de Welcker, d’Otfried Müller, de Schône, de Schneider, de Schünborn, de Wieseler, de Donaldson. Il faut y ajouter aujourd’hui l’ouvrage de A, E. Haïigh (Te Altic theatre, Oxford, 1889), qui se recommande par la méthode et la clarté, celui de Gust. Œmichen (Das Bühnenwesen der Griechen und Rômer) qui forme le tome V du Handbuch der Alterthumswissenchaft de Iwan von Müller, et en francais le Dionysos de O. Navarre, Paris, 1895, résumé substantiel et très justement estimé; enfin, et surtout, l’important volume de Dôrpfeld et Reisch, Das griechische Theater, Athènes, 1896.
magistrats, qui les fait représenter en certaines fêtes. En agissant ainsi, elle vise bien moins à procurer un plaisir à ses membres qu’à les associer dans une sorte de fonction religieuse, d'autant plus agréable à la divinité qu'elle est plus unanime et plus splendide.
La première conséquence de ce fait, c’est que la tragédie n’est pas jouée, comme chez nous, en n'importe quel temps, ni même fréquemment. Elle appartient en propre à Bacchus, comme le dithyrambe d'où elle est sortie, et elle ne peut être représentée qu’en son honneur. Elle est liée à son culte, aussi étroitement que certains oflices le sont chez nous à des fêtes déterminées. Cela ne veut pas dire qu’elle figure nécessairement dans toutes les fêtes dionysiaques. L’usage semble lavoir réservée, en Attique du moins, à trois d’entre elles : aux Dionysies des champs, aux Lénéennes, aux Dionysies de la ville ou Grandes Dionysies {.
C'était, comme on l’a vu plus haut, aux Dionysies des champs (+4 Atovooux Ta xxt° ypoôs) que la tragédie était née. Il était naturel qu’elle continuât d’y tenir sa place. Au ve et au 1ve siècle, cette fête du vin nouveau était célébrée, soit dans le mois de Posidéon, soit dans le mois intercalaire qui, en certaines années, s’y ajoutait sousle nom de Posidéon second. Cette date répondait approximativement à notre mois de décembre ?. La fête élait proprement celle des dèmes. Athènes, en tant que capitale, n’y prenait point part. Mais plusieurs de ses quartiers ou faubourgs la célébraient, en qualité de dèmes distincts. Chaque dème avait sa fête à lui, qu’il organisait comme il l’entendait, selon ses ressources et par
1. Sur l’origine probable et le caractère propre de chacune de ces fêtes, consulter À. Mommsen, Heortologie, Leipzig, 1864. Malgré les discussions récentes, les faits qu’il à établis nous paraissent encore les plus probables. Cf. J. Girard, art. cité plus haut, p. 31.
2. Voir Bouché-Leclercq, Atlas pour l'Histoire grecque de Curtius, p. 68 et suiv.
les soins de son démarque !. Il est probable que ces fêtes locales n’étuient pas simultanées; elles se succédaient, de jour en jour, pendant toute la période indiquée. Quelques-unes, celles du Pirée par exemple, étaient fort brillantes. D’autres, — le plus grand nombre sans doute, — ne pouvaient être que fort modestes. Toutcfois les gens de la ville s’y rendaient volontiers, les uns parce qu’ils faisaient partie du dème en fête 2, les autres tout simplement par le goût des spectacles *. Sur ces scènes plus ou moins rustiques, on ne devait. guère monter de pièces nouvelles que par exception. Ni les poètes ni les acteurs n’auraient voulu présenter une œuvre considérable au publicailleurs que dans Athènes, sauf peut-être dans un ou deux endroits, tels que le Pirée #. En général, les dèmes devaient se contenter de reprendre des tragédies qui avaient déjà réussi sur le grand théâtre athénien. Dans cette mesure, l’importance des représentations données par eux mérite pourtant d’être signalée. Des pièces qui n’avaient paru qu'une fois à Athènes devinrent certainement populaires gràce à ces reprises fréquentes en dehors de la ville. La fête des Lénéennes (+4 Aïvatæ), instituée peut-être au vi siècle par Pisistrate, semble avoir été, jusqu’au temps des guerres médiques, la principale cérémonie dionysiaque, célébrée dans Athènes au nom de l'État,
4, Consulter sur ce point Haussoullier, La vie municipale en Atlique (Paris, 1883), chap. 1v.
2. Isée, Héritage de Ciron, 15. Les plaideurs disent à propos de leur grand-père : Eiç Arovdorx etc dypov nyev del nuäc xal pet” Eneivou é0ewpoüpev.
3. Platon, Républ., p. 475 D : "Qonep 0 amouemtofwxétec Tà wTa ÈTa- X0Dout TAvrwv yopoy mepiféovar Toïs Atrovusiois oÙte TüY xaTàa Ode OÙTE TV XATA KULOAG AMOELTÉEVOL. »
4. Élien, Hist, variée, II, 13. Platon, Lachés, c. 6 : “Oc à&v ont Toaywdtav xakGe mouuiv, oÙx ÉEwbev xÜXAW meEpr Tv "ATTIx AV AATX TAG ŒAXXG HOME ÉTIDELLVUMEVOS TEPLÉPYETOL, AN due dedpo péperar Hat TOçÈE ÉMLDELLXVUOLV ELXGTUWG
Quand les concours de tragédie furent établis, c'est aux Lénéennes, par conséquent, qu’ils durent avoir lieu, en plein hiver, au mois de Gamélion, correspondant à peu près à notre mois de janvier. Le soin de les organiser était confié à l’archonte roi. Plus tard, après l'institution des Grandes Dionysies, ces concours devinrent l’ornement principal de la fête nouvelle. On admet communément qu’ils furent par [à même retranchés des Lénéennes, et qu'ils n’y reparurent qu’au temps de la guerre du Péloponnèse. Peut-être est-il plus naturel de croire que les concours tragiques des Lénéennes subirent simplement alors une diminution d'importance. Il n’était guère conforme à l’esprit athénien de supprimer un élément d’une fête religieuse : cela eùt été de la part de l'État une sorte d’impiété. Mais l’éclat des Grandes Dionysies dut engager les poètes à déserter volontairement les Lénéennes; et, ainsi, l’ancien concours, sans être supprimé, fut à peu près abandonné pendant quelque temps. Toutefois, à mesure que le nombre des concurrents augmenta, il dut y avoir encombrement aux Grandes Dionysies. Alors, on reflua vers les Lénéennes. Des auteurs nouveaux, qui avaient encore à se faire connaître, eurent d'excellentes raisons pour préférer ce concours, d’un accès plus facile. On s’explique ainsi comment Agathon, tout jeune encore, remporta sa première victoire, en 416, aux fêtes d'hiver et non à celles du printemps ‘. Par suite, les représentations tragiques des Lénéennes reprirent faveur. Plusieurs témoignages permettent d'affirmer qu’elles se maintinrent pendant tout le 1v° siècle. Il semble seulement qu'alors elles furent plus spécialement réservées aux pièces anciennes du répertoire.
Mais la grande fête de la tragédie dans Athènes, au veet au iv siècle, ce fut incontestablement celle des Dio-
4, Athénée, V, p, 217 A.
96 CIHAPITRE III. — £LONCOURS TRAGIQUES
nysies urbaines (r2 Atovisix rt év &otet). Transformée et embellie probablement après les guerres médiques, elle dut son éclat à l’extension de l’hégémonie marilime d'Athènes t. C'était au printemps qu'on la célébrait, en Élaphébolion (mars-avril), c’est-à-dire au moment de l’année, où, la mer étant apaisée, les alliés venaient débarquer au Pirée, apportant leurs tributs et leurs marchandises. Déjà, la belle saison s'’annonçait. Une véritable joie de vivre se répandait partout. « Quand » revient le priatemps, dit le chœur des Nuées dans » Aristophane, Bromios ici met tout en fête. Alors » s'éveillent les chants, alors les danses enivrantes des » chœurs, alors les notes de la flûte, sonore et frémis- » sante ?. » Plus anciennement, Pindare, dans un beau dithyrambe, faisait sentir, lui aussi, le charme de ces fêtes athéniennes: « Venez, à dieux de l’Olympe, di- » sait-il, venez recevoir l'hommage printanier de ces » violettes tressées en couronres...:car,toute brillante, » la fête appelle le poète, lorsque les saisons aux voiles » de pourpre rouvrent leur demeure fermée, lorsque le » priutemps embaumé ranime la fraicheur divine des » plantes. Alors c’est La vie qui reuait ; alors, sur la terre » immortelle, les fleurs charmantes, violeltes et roses, » se mêlent pour couronner nos fronts. Chantezen modu- » Jaut vos voix ausoun des flûtes, chantez, Ô chœurs, la » gracieuse Sémélé %. » Les concours tragiques furent certainement, pendant toute la période classique, le charme et l'honneur des grandes Dionysies, bien que le dithyrambe et la comédie y eussent aussi leur place marquée. Presque toutes les victoires d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide ont dü être remportées à ce moment de l’année. Au 1v° siècle, quand les tragédies anciennes parta-