CHAPITRE IV
SOMMAIRE I. Les sujets tragiques. — II. L’action. Les parties du drame. — III. Progression de l’intérêt. — IV. Les trois unités. — V. Le
chœur; les personnages. Leur nature et leurs rapports. — VI. Lyrisme tragique, Ses origines et ses formes. — VII. Ledialogue et les récits. — VIII. La langue de la tragédie. — IX. Sa valeur morale,
C'est par le choix de ses sujets que la tragédie grecque se distingue tout d’abord. D'une manière générale, elle les emprunte aux récits héroïques et mythiques. Le dithyrambe célébrait Bacchus; les chants tragiques de Sicyone lui substituaient des héros souffrants, mais toujours des héros. On ne sortait pas de ce monde plus ou moins divin, où toute la grande poésie antérieure s’élait circonscrite. La tragédie naissante accepta cet héritage, et, en se développant, elle en restreignit l’étendue plutôt qu'elle ne l’accrut.
Ce qui l'y attacha invinciblement, ce fut ce mêmeesprit religieux qui explique toute son histoire. En s’éloignant des dieux, elle aurait manqué à sa fonction propre. Les légendes héroïques, rattachées à la mytho-
logie, formaient aux yeux des Grecs une sorte « d’histoire sainte », qui tenait sans doute intimement à l’histoire profane, mais qui pourtant ne se confondait pas avec elle. Cette histoire était pleine de dieux. C’étaient les fils des Immortels qui en étaient Les acteurs : euxmêmes, ils y intervenaient sans cesse. En la mettant sur la scène, on leur rendait honneur; on faisait acte de religion. Cela était senti d’instinct et par tout le monde. A défaut de prescription expresse, une sorte de convenance tacite maintenait la tradition.
Outre leur valeur religieuse, ces légendes avaient d’ailleurs pour les Grecs un vif et profond intérêt, à la fois humain et national. Homère les leur avait rendues vraiment chères !. Les héros dont elles parlaient étaient les types mêmes de l’humanité telle qu’ils la concevaient. En eux, ils retrouvaient leurs idées, leurs sentiments, toute leur vie morale. Par la variété des aventures, par la grandeur des ;catastrophes, par la violence des passions, la légende héroïque offrait au drame une merveilleuse matière. Elle avait pour domaine un temps ficiif, antérieur à toute législation, temps où la vie était orageuse, le devoir difficile et obscur, où‘les supériorités individuelles éclataient vivement, où les amours, les haines, les dévouements, les hontes, les fureurs, les vengeances s’exaltaient prodigieusement. Une telle humanité était une humanité plus agissante et plus souffrante. Bien qu’ancienne, elle tenait au présent. On reconnaissait en elle le fond qu’on distinguait encore en soi-même, sous l’apaisement de la civilisation. De plus, ces héros, pour lesGrecs, étaient des êtres réels et des ancêtres. Si le détail de leur histoire était incertain et livré à la poésie, le fait même de leur existence ne l’était pas. On honorait en eux les
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protecteurs des cités, des tribus, des familles; on leur rendait un culte, on les craignait, on les aimait. Toute la terre grecque était remplie de leur souvenir. On y voyait leurs palais cyclopéens, leurs trésors, les temples qu'ils avaient bâtis, les jeux qu'ils avaient institués, les lieux où ils avaient accompli leurs exploits. Leurs relations mutuelles, n’était-ce pas déjà, sous une forme antique, l’histoire contemporaine ? En parlant d'eux et en les faisant parler, en rappelant leurs alliances ou leurs hostilités, les services qu’ils s'étaient rendusles uns aux autres, les promesses qu’ils s'étaient faites, on touchait aux questions du Jour. Sparte et Athènes, Thèbes et Argos figuraient sans cesse dans les légendes de Ménélas, de Thésée, d'Héraclès, de Danaos, d’Agamemnon. Les allusions naissaient d’ellesmêmes, tant le présent était vivant dans ce passé tout hellénique. à Réalité nationale et réalité humaine, voilà certes de quoi satisfaire à toutes les exigences de l’art. Où aurait-il trouvé quelque chose d'équivalent ? Et ce n’était pas tout. Cetteriche matière avait un autre avantage. Elle se prêtait, mieux qu'aucune autre, à cette simplification idéale, dont la tragédie grecque avait besoin en raison de Pexiguité de ses ressources, et qu’elle aima d’ailleurs toujours par instinct. La vie des héros ne s’offrait pas à l'imagination des Grecs comme tout à fait semblable à la leur. Ils ne la concevaient que d’après la poésie et les œuvres d'art, par conséquent sous ses grands traits seulement, dans ce qu’elle avait de plushaut et d’essentiel. Point de détails encombrants. L'exactitude matérielle n'avait rien à faire en de tels sujets. Ils ne demandaient pas qu’on leur représentât au vrai la robe d'Hélène ou la cuirasse d’'Agamemnon, ni qu’on assujettit les actes de tels personnages à toutes les petites vraisemblances génantes de la réalité. La vie héroïque flottait, pour
ainsi dire, dans leur pensée, comme une belle image un peu vague, qui ne voulait pas être trop précisée. Cela laissait au poète assez de liberté pour qu’il n’eût souci que des grandes choses.
Ces raisons, qui recomimandaient lessujets héroïques, expliquent pourquoiles autres ne réussirent jamais à se faire accepter, malgré de remarquables tentatives et de glorieux succès.
La partie purement divine de la mythologie offrait bien quelques-uns des mêmes avantages que la légende héroïque. Mais, au point de vue tragique, les dieux, sauf de rares exceptions, ne pouvaient pas exciter l'intérêt passionné qu’excitaient des hommes en souffrant et en mourant !. Il fallait vraimentle génie d’Eschyle pour mettre en scène leurs passions et leur prêter des idées à la fois intéressantes et dignes de leur gandeur. Ses Prométhées doivent être regardés comme une tentative exceplionnelle, dont le succès peut-être n’aurait pu être renouvelé ni par un autre poète ni avec un autre sujet.
L'histoire proprement dite, et en particulier l’histoire contemporaine, pouvait sembler au premier abord bien plus attrayante. Pour nous, modernes, quand nous réfléchissons à ce qui eût été possible en ce genre, c’est une occasion d’étonnement et de regret de voir que tant de beaux sujets, qui s’offraient d'eux-mêmes, ont été laissés de côté. Si la Grèce avait eu un drame historique, que de belles tragédies, presque toutes faites, pour un Phrynichos ou un Eschyle, dans les événements arrivés à Sparte, à Athènes, à Sicyone, à Corinthe, à Milet, entre le début des Olympiades et les guerres médi-
1. Si les Grecs n’avaient cherché dans la tragédie qu’un spectacle religieux, il ne manquait pas de belles légendes divines propres au théâtre, Ona vu plus haut qu’à Delphes on jouait dans les fêtes une sorte de tragédie d’Apollon. Mais, dans ces sortes de su-
jets, le spectacle tendait à prévaloir sur le drame, et la dévotion sur l’émotion.
ques ! Révolutions intérieures, guerres civiles, proscriptions, renversements de fortune, avénements de tyrans, complots, vengeances politiques ou privées, n’était-ce pas là une admirable matière qui appelait son poète ? Hérodote est plein de tragédies qui ne demandaient qu’à être transportées sur la scène : pourquoi ne l’ont-elles pas élé ?
La tradition sans doute était contraire à ce genre. Mais la tradition est-elle un obstacle sérieux pour les génies hardis, aux époques d'essais et d'initiative? Il est certain qu'il y eutun moment où la tragédie historique tenta les plus grands poètes d'Athènes, où elle fut essayée, où elle parut réussir, et où néanmoins elle s’arrêta dans son succès même. Ge fut émotion patriotique qui la suscita : le deuil de la Grèce d’abord, quand l'Ionie lui fut arrachée, puis l'ivresse du triomphe, quand on eut vaincu à Salamine. Phrynichos, au commencement du ve siècle, fit représenter sa Prise de Milet ; vingt ans plus tard environ, ses Phéniciennes. Eschyle, en 472, donna aux Athéniens ses Perses, qui semblent avoir été joués plusieurs fois, De ces trois pièces, la première n’eut qu’un succès de larmes, qui se changea en révolte de patriotisme et en indignation. Mais les deux autres, et surtout celle d'Eschyle, provoquèrentun véritableenthousiasme. D'où vient donc qu’Eschyle s’en tint là, en fait de tragédies historiques, et qu'après lui, ce genre, qui promeltait tant, fut définitivement abandonné ! ?
Nous ne connaissons ni la Prise de Milet ni les Phéniciennes ; mais nous lisons encore les Perses. Cela suffit pour que ce fait étrange nous soit expliqué. Obligée de s’accommoder aux convenances de la scène, l’histoire, dans cette pièce, a dù s’éloigner autant que possible de son vrai caractère. Laissant de côté tous les personnages
1. Le Thémistocle de Moschion et peut-être ses Phéréens ne sont que des tentatives isolées, sans importance.
réels, connus du public, la tragédie s’en tient à ceux que l'imagination populaire entrevoit vaguement dans une sorte de rêve, à Xerxès, à sa mère Atossa, à ses Fidèles, ou bien elle en crée de purement fictifs, tels que l'Ombre de Darius. Quant aux événements, elle en néglige, de propos délibéré, tout Le détail. Rien qu'un grand fait, simplifié, idéalisé, divinisé. Et par dessus tout, une idée religieuse dominante, qui mène l’action. Ilest clair qu’une telle transformation de l’histoire implique, de la part du poète, la croyance absolue en une sorte de type héroïque de la tragédie, seul possible. Tout ce qui est propre à l’histoire, tout ce qui la distingue de la légende, les détails de mœurs, la complexité des faits, la variété infinie des motifs, tout cela est écarté par lui sans hésitation. Pour la rendre tragique, il se sent obligé de la rendre légendaire, autant que possible.llla met, pour ainsi dire, à la même distance de ses contemporains que le meurtre d’'Agamemnon ou la prise de Troie ; ils’applique à la leur faire voir comme ils la verraient si elle n’était arrivée jusqu’à eux que par une tradition lointaine et poétique. En d’autres termes, l’histoire, entre ses mains, perd sa nature propre. Dès lors, plus de tragédie historique : car, ainsi comprise, qu'était-elle, sinon une tragédie légendaire d’une espèce particulière, plus difficile à traiter ? Disons plus : elle n’était possible que pour un très petit nombre de sujets exceptionnels, qui se prêtaient à cette sorte de transformation. Quant aux autres, la résistance des habitudes d'esprit, soit dans le public, soit chez les poètes, était si forte qu’il n’y avait même pas à y songer.
Restait une dernière classe de sujets : les sujets de pure invention. Nous savons par-un témoignage d’Aristote qu'on vit sur la scène grecque des tragédies dans lesquelles tout était fictif, l’action aussi bien que les personnages. La plus célèbre fut celle d’Agathon qui s’ap-
pelait Anthos ou Antheus et dont Le succès est attesté !. En soi, ce genre n’avait rien qui répugnât à la nature de la tragédie grecque. Toute légende, mise à la scène, comportait une grande part d'invention libre. De degré en degré, on pouvait en venir à inventer tout, sans que le public fût trop dérangé dans ses habitudes. Toutefois, cette manière de faire fut en somme extrêmement rare. Aristote en donne une raison : c’est, dit-il, que la tragédie a besoin de vraisemblance ; or ce qui passe pour être arrivé est, par à même, tenu pour vraisemblable ?. Il est clair pourtant qu’en inventant hbrement, mais avec goût et sagesse, un poète habile n'aurait guère été embarrassé de se faire croire. Nos drames bourgeois sont acceptés du public sans la moindre difficulté, bien que les: données en soient purement imaginaires. Ce qui fit qu’on préféra en Grèce les légendes anciennes aux fictions pures, c'est plutôt que ces légendes étaient liées à la religion nationale et entourées d’une sorte de respect héréditaire qui en augmentait la puissance. Rien qu’en les évoquant, le poète faisait surgir dans les âmes mille sentiments confus, mais profonds, dont 1l profitait. Dans la légende héroïque elle-même, tout était-il à prendre? Il semble que, tout à fait à ses débuts, l'art tragique ait comporté un élément satyrique, c’est-à-dire bouffon. Mais cet élément s’en détacha de bonne heure et n’y renarut jamais. Aristote définit la tragédie un drame sérieux. Les Grecs de l’époque classique ne l'ont pas conçue autrement. Par suite, toutes les parties de la légende qui étaient bouffonnes furent exclues de son domaine et rejetées dans celui du drame satyrique. Ce ne fut point par scrupule religieux qu’on agit ainsi, puisque le drame satvrique et la comédie elle même n'étaient pas, aux yeux des Grecs, des choses moins reli-