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Ibidem

LES SUJETS lRAGIQUES 107

gieuses que la tragédie; ce fut par un instinct de convenance esthétique qui caractérise la race. N’aimant pas à confondre des choses dissemblables, elle séparait Les genres spontanément, par goût d'ordreet de distinction. Voilà comment elle se lit une tragédie purement tragique, à côté d'une comédie purement comique. D'ailleurs elle accomplit ce partage sans raideur, parce qu’elle n'obéissait pas en cela à une discipline superstitieuse, mais à un instinct. Libre de tout joug et de toute imitation, c'était son plaisir qui était sa loi et elle n’écartait que ce qui l’offensait.

Si l’on voulait essayer de délinir les conditions générales que l’art grec exigeait d'un sujet tragique, il faudrait donc dire d’abord, en résumant ce qui précède, qu’il devait être légendaire et dégagé de tout élément de ridicule. Mais il est évident que cela ne sulfisait pas et qu’il fallaitavant tout qu'il fût dramatique ‘. C'est pourquoi, entre tant de légendes qui s’offraient, beaucoup restèrent toujours inexploitées, d’autresen assez grand nombre ne furent mises à profit qu’une fois ou deux, tandis que quelques-unes, en raison deleurs qualités propres, après avoir été de bonne heure tirées de l’obscurité, passèrent ensuite de main en main, presque indéfiniment. Cela tint surtout à ce que la notion même cle l’in-

1. M. de Wilamovitz, dans son Euripides Herakles (1 éd. Berlin, 1889), a consacré un chapitre, plein d’idées personnelles, à cette question : qu'est-ce qu’une tragédie grecque? Selon lui, c’est surtout un spectacle héroïque, un morceau de légende mis sur la scène; il n’est pas nécessaire que ce spectacle soit dramatique. Je ne peux voir là qu'un brillant paradoxe. Sans doute, les tragédies primitives ne sont pas dramatiques comme celles d’Euripide, mais elles le sont à leur manière. Une simple lamentation peut être dramatique quand ceux qui se lamentent sont frappés sous nos yeux et quand leur douleur est soumise à certaines péripéties intimes. Elle l’est surtout, quand elle résulte d’un grand événement, c’est-à-dire d’une action divine. — Voir, dans le même sens, Journal des Sa-

vants (janvier 1890), art. de M. de Weil sur le livre de M. de Wilamovitz (reproduit dans les Études sur le drame antique, p.1 et suiv.).

térêt dramatique, en devenant plus précise dans les esprits, y devint aussi plus étroite. Au début, comme le remarque Aristote, les poètes acceptaient presque toutes les légendes; peu à peu, ils finirent par s’attacher à quelques familles exclusivement!. Les Grecs, ayant l’esprit ingénieux, devaient aimer les rencontres fortuites d'événements qui ressemblent à des combinaisons de l'esprit. Il fallut quelque temps à leurs poètes tragiques pour se faire la main à ce genre de composition. C’était un métier à apprendre. Euripide, le premier, y excella; Sophocle, dans ŒEdipe roi, s’y révéla aussi comme un maître. Dès lors, la tragédie voulut des méprises, des malentendus prolongés, des reconnaissances, surtout des conjonctures extraordinaires, qui armaient des fils contre leur père, des sœurs contre leurs frères, des mères contre leurs fils, de façon à exciter violemment les sentiments naturels par des situations contraires à la nature. Dans ces conditions, la terreuret la pitié devenaient les ressorts tragiques par excellence, ou même les seuls ressorts de la tragédie. Un petit nombre de sujets seulement se prêtaient à des exigences si rigoureuses. Cette tendance était si naturelle à l'esprit grec qu'Aristote a pu la prendre pour la loi même de l’art tragique. Malgré son autorité, il serait très injuste d'oublier qu’elle n’a prévalu définitivement que vers la fin de la période des chefs-d'œuvre. En fait, la tragédie grecque a été bien plus large dans ses conceptions, au temps d’Eschyle et de Sophocle, qu’on ne serait tenté de le croire d’après les formules de la Poétique. Nous le montrerons plus loin en parlant de ces deux poètes.

Disons aussi que, indépendamment de leur intérêt dramatique, les sujets choisis par les poètes avaient souvent, pour eux et pour leur public, un intérêt ac-

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