PROGRESSION DE L'INTÉRÉT
Dans sa période d’essai, la tragédie grecque s'offre à nous sous un aspect d’une simplicité presque naïve. C’est avant tout une lamentation, mais une lamentation active, en quelque sorte, en ce sens qu'elle se prépare et qu’elle s'accroît. Au fond, elle a toujours gardé ce caracière primitif, bien qu’elle soit devenue de plus en plus habile et savante dans la préparation et la progression.
Comme toute pièce de théâtre, elle débute par une exposition qui est contenue en général dans le prologue et dans la parodos. Ce que le poète y expose, ce sont les faits qui constituent la situation initiale. En cela, exposition, telle que les Grecs la comprennent, ressemble à celle de la tragédie moderne. Elle en diffère en ce qu’elle est beaucoup moins complète. JamaislesGrecs ne se sont imposé à eux-mêmes la loi d’enfermer, pour ainsi dire, toute la pièce dans son premier acte, comme l’embryon dela plante estenfermé dans sa graine. A l’origine, ce début n'était réellement poureux que l'introduction du premier épisode. On y mettait le spectateur en état de le comprendre et de s’y intéresser, voilà tout. Chaque épisode se greffait ensuite sur le précédent, comme les événements dans la vie se greffent les uns sur les autres, sans être annoncés. En suivant l’histoire de la tragédie grecque chez ses principaux représentants, nous verrons qu’il y a eu progrès constant à cet égard. Euripide, en particulier, fait un effort manifeste pour donner dans quelques-uns deses prologues un aperçu de toute sa pièce. Mais,alors même, l’ancien principese maintient toujours, en ceci du moins, que des personnages étrangers à l’exposition surgissent çà et là, à mesure que la pièce chemine. C'était là d’ailleurs une nécessité résultant du petit nombre des acteurs. Cette liberté de l’épisode, cette sorte de sans-gène dans l’emploi d'éléments dramatiques nouveaux et inattendus, voilà ce que les Grecs n’ont jamais abandonné. L'exposition chez eux prépare sans doute la
pièce, mais elle n'est pas du tout une sorte de présentation préalable du personnel au public. |
L'art des péripéties était complètement ignoré des premiers auteurs de tragédies. Tout se réduisait pour eux à établir une situation pathétique et à la prolonger ensuite, en la montrant sous un certain nombre d’aspects, plus ou moins variés. Point de nœud proprement dit, ni par conséquent de dénouement. Il n’y avait qu’un sujet douloureux, dont lelfet pathétique se renouvelait d’épisode en épisode, en s'accroissant autant que possible, jusqu’à ce qu’on en eût tiré tout ce qu’il contenait. La perte des tragédies primitives ne nous permet pas de donner à cetle observation toute la préeision que nous voudrions. Mais le théâtre d’Eschyle, si simple encore, laisse deviner un état de choses antérieur qu'on peut au moins se représenter à peu, près. Rien de moins complexe que ses pièces. Et pourtant, nous savons qu’elles parurent très savamment conduites à ses contemporains, qui n'étaient pas habitués à tant de variété !. Pour concevoir ce qui les à précédées, il faut donc réduire la notion du mouvement dramatique à son"minimum. Le récit, intervenant entre les chants, a‘outait de scène en scène quelques circonstances nouvelles, quelques motifs de douleur plus pressants. Le Iyrisme s’en emparait et les mettait en œuvre puissamment. C'était par lui surtout que lintérêt s’accroissait. Mais il ne faut pas se faire d’illusion sur cet accroissement. Il n'avait rien de tendu ni de précipité. Ce que le public demandait, c'était que, sur un même fond de sentiments, le poète déployât successivement plusieurs grandes mélodies, qui eussent chacune leur caractère propre.
Eschyle, comme nous le verrons, fut le premier qui
1. Aristoph., Grenouilles, 909 : Tods Oeutds — éénndta, mugouc ha6dy Tmapa Pouviyw Tpagevrac. ss
ect be.