PROGRESSION DE L'INTÉRÊT
un petit nombre de tragédies réelles. En fait, il y a des tragédies admirables dans le théâtre grec, — et non pas des tragédies primitives, mais de celles qui attestent un art consommé, — l'OŒEdipe à Colone, par exemple, où il n’y a point de péripétie proprement dite, ni par conséquent de nœud, ni de dénouement. Toutes ces appellations ont quelque chose de compliqué, qui ne convient pas à l’admirable simplicité d’une telle pièce. Et pourtant, il y a là une action qui progresse, cela est incontestable. Mais ce progrès se fait sans effort, sans combinaison apparente, sans liaison laborieuse des épisodes. Il se fait par le développement tranquille et merveilleusement sûr du caractère principal, par une succession ‘naturelle d'événements qui touchent au cœur le vieil OŒEdipe et qui de plus en plus nous attachent à lui, par l’accomplissement d’une volonté ferme qui s'appuie sur une révélation divine. Nulle précipitation, nul souci apparent d’une théorie dramatique quelconque. Un tel drame a quelque chose d’épique, qu’il doit justement à cette suprème aisance d’allure. Or cette aisance, cette liberté gracieuse dans la progression, c’est ce que la théorie dogmatique d’Aristote risquerait de nous faire méconnaitre, si nous ne l’interprétions avec un esprit vraiment antique; et c'est pourtant ce que nous retrouvons sans cesse, non seulement chez Eschvle, mais chez Sophocle, mais chez Euripide lui-même. Dans leurs pièces les plus compliquées et les plus savamment combinées, chaque événement qui surgit n’a point nécessairement un rapport plus immédiat avecla catastrophe que l'événement qui précède. Encore une fois, l’action progresse, mais il n’est pas nécessaire à leurs yeux que la progression se fasse par l’action.
Ceci regarde l’ensemble du drame. Quant à la conception grecque du dénouement, elle n’est pas moins
particulière. Il faut remarquer, pour la bien comprendre, que les tragédies primitives n’élaient en quelque sorte que de longs dénouements. La catastrophe étant énoncée dès le début et constituant par elle-même le sujet tragique, il ne restait plus qu’à la déplorer, et la pièce se réduisait, comme nous l'avons dit, à une lamentation (Devos). Mais comme 1l faut bien toujours qu’une pièce finisse, cette lamentation, à défaut d'événement qui en marquât la limite, devait trouver son terme en elle-même. C'élait un terme lyrique plutôt que dramatique. Ilconsistait généralement en ceci, qu’à la phase aiguë de la révolte succédait celle des longues douleurs acceptées par nécessité. Après les sanglots et les cris, la plainte prolongée est déjà un commencement d’apaisement. La lamentation tragique avait pour terme naturel le moment où la nature humaine, tout en souffrant cruellement, laisse entrevoir qu’elle ne saurait suffire longtemps à la souffrance même. Peu à peu. sans doute, cette facon de faire se modifia. À mesure que l’action s’enrichit d'événements, la part faite à l’ancienne lamentalion fut plus petite. Quand il y eut un nœud, il y eut par là même un dénouement; et comme les personnages prirent beaucoup plus de temps pour agir, il leur en resta moins pour pleurer. Mais, ici non plus, il n'y eut pas de changement brusque; les vieilles habitudes persistèrent sous les nouvelles. La tragédie en Grèce ne s’est jamais décidée franchement, comme chez nous, à finir sur un acte violent. Les plus belles pièces des poèles grecs, par exemple l'OŒdipe roi de Sophocle, les Phéniciennes d'Euripide, se prolongent au delà de l'événement final d’une manière qui nous étonne. Ces dernières scènes sont en fait un souvenir manifeste de la vieille lamentation primitive. Elles n’augmentent pas l'effet dramatique; au contraire. En le prolongeant, elles latténuent même en un certain