UNITÉ D'INTÉRÊT
lon les poètes et selon les sujets? En lout cas, on ne peut guère douter raisonnablement qu'il n'en ait été ainsi pour les trilogies libres. Sans doute, quand un poète présentait à un concours trois pièces, même indépendantes les unes des autres, l’ordre qu’il leur assignait pouvait n'être pas indifférent au point de vue du succès; et il lui appartenait, en les composant, de songer d'avance à cet ordre ct d’en tenir compte jus-. qu'à un certain point dans la combinaison des effets dramatiques. Mais qui pourrait entreprendre de ramener de tels arrangements à des règles générales? Là où l’appréciation personnelle a dû avoir tant de liberté, tout énoncé de lois serait une erreur.
La progression dramatique implique à la fois variété et unité. Sans variété, la pièce n’avancerait pas; sans unité, elle irait çà et là, au lieu de marcher vers un terme. En quoi consistait pour les Grecs cette unité fondamentale et nécessaire ?
IL est clair qu’étaut donnée l’origine de leur tragédie, ils ont dü rencontrer dès le début ce qu'on nomme unité d'intérêt, sans même le chercher. Un genre de drame qui naît directement de l2 chronique, comme le drame historique de Shakespeare par exemple, est d’abord en présence de la complexité des choses, d’où il ne peut dégager l'unité intime que peu à peu, rar le progrès de l’art. Pour la tragédie grecque, 11 n’en fut pas ainsi. Issue du dithyrambe, elle dut être, comme lui, dès ses débuts, le développement lyrique d'un motif donné. De là un principe profond d'unité, qui créa sa constitution primitive et qui la maintint ensuite en ce qu’elle avait l'essentiel. Mais, d'autre part, comme les Grecs n'avaient pas de modèles étrangers devant eux,comme ils
n’obéissaient qu'à eux-mêmes, ils prirent de bonne heure, tout en respectant ce principe, l'habitude de l'interpréter librement, et ils Ja gardèrent. Nous avons vu que la tétralogie liée naquit probablement de l’extension progressive du drame primilif, qui finit par embrasser plusieurs sujets connexes. Dans la période mal connue où ce fait curieux se produisit, il est clair que l'unité d'intérêt tendait à se disteadre, au risque de se rompre. La ruoture fut complète quand naquit la tétralogie libre, c'est-à-dire quand un même poète fit jouer simultanément plusieurs pièces dont les sujets étaient indépendants les uns des autres; ce qui eut lieu dès le temps d'Eschyle. Et alo’s, ce qui s’était produit pour la tragédie primitive se passa de nouveau pour les tragédies de ce second âge, ainsi formées des débris de l'ancienne. Chacune d’elles fut très simple à l’origine, et par suite l'unité d'intérêt y était, pour ainsi dire, éclatante : c’est le cas de la plupart des pièces d’Eschyle. Néaumoins, dès ce temps, le goût de la variété recommenca à lutter contre l'habitude de lunité, tout comme au siècle précédent. L'introduction d'épisodes, tels que celui d'lo par exemple dans le Prométhée enchainé, est un indice de cette sorte de travail intérieur qui se faisait sentir maintenant dans chaque pièce isolément. L’art admirable de Sophocle nous dissimule peut-être ce qui se passa en ce genre autour de lui. Il est ceriain qu'entre ses mains la tragédie gagna en variété sans compromettre gravement son unité. Cela tenait à la sévérité de sa consrience dramatique, associée à un savoir-faire tout à fait supérieur. Encore est-1l que, dans l’A7ax, l'unité d'intérêt est conçue manifestement avec une largeur qui étonne les moilernes : la seconde parlie de la pièce, après la mort du héros, est sans doute le complément de la première, mais elle s’en distingue bien plus que les épisodes de cette première partie ne