‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 69 sur 351 · UNITÉ D'INTÉRÉT · texte numérisé non relu

UNITÉ D'INTÉRÉT

se distinguent les uns des autres. De même, dans l’OEdipe à Colone, s’il est incontestable qu'un objet principal retient l’âme du spectateur jusqu’au dénouement, il faut reconnaitre du moins qu’à cet intérêt dominant se mêlent d'autres intérêts secondaires, qui ne se confondent pas avec lui. On peut conclure de là, que, chez la plupart des poètes contemporains, moins habiles et moins sévères, l’unité d’intérêt n’avait rien de rigoureux. Et ce qui le prouve clairement, c’est la manière de faire d’Euripide. Chez ce poète, l’unité, au lieu de pénétrer profondément chaque détail de la pièce, en domine seulement l’ensemble; mais les parties ont une tendance manifeste à s'affranchir de cette domination et à se faire admirer pour elles-mêmes. Aristote atteste que cette façon de composer était devenue assez ordinaire au 1v° siècle, puisqu'il la reproche à de bons poètes non moins qu'aux médiocres : « J’appelle fable » épisodique, dit-il, celle dans laquelle les épisodes se » suivent sans que leur succession résulte ni de la vrai- » semblance ni de la nécessité. Les mauvais poètes font » des pièces de ce genre parce qu'ils sont mauvais poè- » tes, les bons en font à cause des acteurs 1. » Les deux explications ainsi alléguées ont leur valeur, mais on peut douter qu'elles soient suffisantes. La tragédie grecque était partie de lunité et elle avait toujours cherché la variété. Le premier effet de cette tendance fut de créer la tétralogie liée, le second fut de la rompre, le troisième fut de compliquer la tragédie indépendante, le quatrième de la réduire parfois à une succession d'épisodes faiblement liés. En somme, il y eut là un mouvement toujours identique à lui-même, dont la continuité est frappante. Certains poètes l’ont précipité, d’autres l'ont ralenti, aucun ne l’a jamais arrêté. Ce

A. Aristote, Poélique, c. 9.

Hist. de la Litt. greeque. — T. III. 9

qu'il faut retenir dans l’ensemble, c’est que l’unité d'intérêt, dans la tragédie, n’a jamais été aux yeux des Grecs une loi qui eût sa formule définitive. L’habitude en avait fait pour eux une notion très forte, mais vivante, et par conséquent changeante. On peut dire qu'elle prenait une valeur nouvelle aux Grandes Dionysies de chaque année. |

A celte unité intime, ils en ont ajouté deux autres, qu’on peut appeler extérieures, l'unité de lieu et Punité de temps. Ici encore, il importe de serrer de près leur conception, pour la bien distinguer des idées modernes qui en sont sorties.

L'unité de lieu, comme on l’a souvent remarqué, était presque imposée aux poètes grecs par la présence du chœur. Toutefois, ce n’était pas l'unité rigoureuse qu’on est parfois tenté d'imaginer. Tout d'abord, il semble bien qu'ils aient pris quelquefois la liberté de représenter simultanément plusieurs lieux assez éloignés les uns des autres. Dans la première partie des Choéphores, le tombeau d'Agamemnon et le palais sont censés assez distants l’un de l’autre, pour qu'on ne puisse ni voir ni entendre du palais ce qui se passe près du tombeau. L’usage de leccyclème et duthéologéion n’était que l’application du même principe. Sans changer de place, le chœur put voir à certains moments l’intérieur du palais, où les princes se tuaient entre eux, et l'Olympe, où délibéraient Iles dieux. Mais, en général, plutôt que de représenter à la fois plusieurs lieux sur la scène, on préféra neutraliser en quelque sorte celui qu’on mettait sous les yeux du spectateur. La scène grecque fut ainsi un lieu à la fois déterminé et idéal, où tous les personnages se succédèrent librement, où l'on put délibérer, comploter, chanter, offrir des sacrifices, sans que le public s’en offensât. Il fut convenu tacitement que c'était à le rendez-vous nécessaire de tous ceux qui avaient part à

Page 1