‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 70 sur 351 · UNITÉS DE LIEU ET DE TEMPS · texte numérisé non relu

UNITÉS DE LIEU ET DE TEMPS

l’action. Par suite, on accepta comme raisons suffisantes les prétextes plus ou moins ingénieux qu'inventèrent les poètes pour expliquer les entrées et les sorties. Le respect de l’uaité de lieu fut d'ailleurs facilité par l'emploi des messagers. Ceux-ci avaient été peut-être les premiers agents du drame tragique, en dehors du chœur ; ils y conservèrent toujours un rôle considérable. Grâce à eux, les poètes n’eurent pas à transporter l’action en des lieux divers, plus ou moins éloignésles uns des autres. Les événements lointains vinrent d'eux-mémes, sous forme de messages, au devant du public; et, à défaut de représentation plastique, ce fut la puissance descriptive du récit qui fit voir les choses absentes. Cela ne contribua pas médiocrement à empêcher la tragédie grecque de Jamais s'attacher de très près à la réalité pittoresque et sensible.

Il semble que l’unité de temps, entendue au sens rigoureux qui lixe à un jour la durée de l’action, ne fût pas moins nécessaire à la tragédie grecque que l’unité de lieu, et qu’elle le fût pour les mèmes raisons. Toutefois, il y a lieu de faire ici une distinction. L’aspect des lieux frappe notre vue, tandis que c’est l’esprit seul qui juge du temps. De là une facilité remarquable pour le poète d’attribuer à la durée des choses une valeur arbitraire. Ce qui l’augmentait encore en Grèce, c'était le mélange du lyrisme au drame proprement dit. Un dialogue tragique, en effet, mesure le temps avec une certaine exactitude, parce qu’il ressemble à un dialogue ordinaire ; le chant d’un chœur ne le mesure pas, parce qu'il appartient à la pure convention. Cela mit les poètes grecs fort à leur aise. Ils eurent l’air de respecter l'unité de temps, parce que les différents actes de leurs pièces se succédaient sans discontinuité apparente ; mais, en fait, il y eut entre ces actes des espaces de temps absolument arbitraires, que les stasima remplissaient

sans les mesurer, On pourrait dire, pour bien faire comprendre cette convention très particulière, qu’ils dispo-. saient de deux sortes de durée : l’une réelle, dans les épisodes, l’autre tout idéale, pendant les stasima. C’est ainsi, par exemple, que, pendant le premier stasimon de l’Agamemnon, l’armée argienne revient de Troie à Argos, bien que dans le palais, pendant le même chant, il ne so passe rien que de très rapide. Il est visible que là le même temps apparent n’a pas la même valeur pour les divers acteurs dela pièce, ce qui revient à dire qu’entre les deux épisodes la notion même du temps est comme suspendue. On trouve des exemples analogues dans les Suppliantes d'Eschyle, dans les Sept, dans les Perses, dansles Euménides. Sophocle, il est vrai, estinfiniment plus réservé à cet égard; mais, ici encore, les scrupules de son art lui sont tout particuliers. Euripide traile le temps avec autant de liberté qu'Eschyle. Ses stasima, comme ceux du vieux poète, se prêtent à tout. Ils représentent la durée des événements multiples aussi bien que celle d’une courte absence d’un acteur. Tout nous porte à croire que cette manière de faire, si commode, a dû être celle de la plupart des poètes contemporains. Si donc on attribue à la tragédie grecque, d’une manière générale, l’unité de temps, il faut bien entendre qu’il s’agit d’une apparence beaucoup plus que d’une réalité.

C’est le chœur, nous l’avons vu, qui eut dans la tragédie primitive le principal rôle. L’acteur, créé par Thespis, ne venait d’abord qu’au second rang. Par une série de changements, ce rapport primitif finit par être complèlement interverti. La personnalité du chœur alla

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