SA VALEUR MORALE
sorbant ce qu’il y avait de meilleur en eux, ait pris, dès qu’il fut en possession de tous ses moyens, une importance morale incomparable. La tragédie, au ve siècle, remplace l'épopée et le lyrisme héroïque; elle est en même temps une des formes de l’histoire, de l’éloquence, de la philosophie morale. C’est vraiment un genre universel, qui captive les cœurs par tous leurs sentiments profonds, qui intéresse les esprits à la fois par les idées les plus anciennes et les plus neuves, qui enchante les imaginations par Le spectacle de la vie humaine sous sa forme la plus noble, qui charme les yeux et les oreilles par l’union de ce qu’il y a de plus puissant alors dans la poésie et dans la musique, dans la déclamation et dans la mimique.
On ne saurait douter que, par suite, la tragédie n’ait été en ce temps pour le spectateur grec une admirable école 1, Ses enseignements avaient d'autant plus de force et d’autorité qu’ils étaient plus solennels et plus rares. Une grande pompe, un immense rassemblement d’homines, une sorte de communion spontanée des âmes dans un même sentiment religieux, la joie de la fête, la piété, l'enthousiasme, la curiosité, tout contribuait à donner aux choses de la scène une puissance extraordinaire. Dans ces grands jours de la poésie ct de la religion, les âmes étaient plus vibrantes et plus impressionnables, les esprits étaient plus dociles, et les paroles du poète retentissaient au-dessus de la foule avec un éclat merveilleux. C’était par le théâtre surtout que le Grec se familiarisait avec le passé légendaire de sa race. Là, toutes les traditions antiques élaient sans cesse remises sous ses yeux. Il voyait les héros nationaux en personne, les regardait agir et souffrir, il les entendait parler,
4. Aristoph., Grenouilles, 1064 : Toïs pëv yap natdaploraiv — Éotr Dtddoxahos Ootis ppaber, rois néaorv dE nommta. Cf. Olympiodore, Vie de Platon, c. 3.
Hist. de la Litt. grecque. — T. III. 411
il mettait ses sentiments à l’unisson des leurs. La Grèce des vieux âges, sous cette forme poétique, mais pourtant réelle, devenait pour lui quelque chose de vivant et de concret, qui prenait corps dans son imagination.
Et cette école d’hellénisme était en même temps une école de morale, au sens le plus large du mot. Tous les problèmes de la vie humaine ne se posaient-ils pas d'eux-mêmes dans ces drames pleins d'humanité? Destinée, devoir, passion, héroïsme, liberté, imprudence, vertige d'orgueil, toutes ces choses grandes, obscures, admirables ou terribles, qui s’agitent en nous et autour de nous, le théâtre ne cessait de les mettre en lumière. La raison et l'instinct, Le probable et l’inconnu, le calcul et le hasard, sujets de réflexions infinies. De même d’ailleurs que la fréquentation d’une bonne société affine l'esprit, donne aux sentiments plus de délicatesse et au jugement plus d’acuité, de même la fréquentation de ces êtres fictifs, créés par des esprits supérieurs à leur propre ressemblance, familiarisait le public athénien avec tout un ordre de pensées élevées, de dispositions généreuses, d'émotions nobles etrares, que la vie de tous les jours ne lui aurait pas fait connaitre. Par là, elle rendait à la culture intellectuelle et morale un service dont la valeur ne peut être exagérée. Les grands esprits eux-mêmes étaient frappés de cette « sagesse » de la tragédie, qui produisait de si ingénieuses combinaisons, qui révélait si bien la nature humaine, qui exprimait en si belles sentences tant de pensées utiles et instructives !. Et en fait, chacun, en sortant du spectacle, emportait avec lui toute une provision de souvenirs utiles. On venait de vivre pendant quelques heures d’une vie plus haute, plus instructive et plus lumineuse, qui ne
‘1. Platon, Républ. VIII, 18 : Oùx èrds à te Toauywbla 02wç copov àoxET elvot;