SA CONCEPTION DE LA TRAGÉDIE
d’'Œdipe, la malédiction primitive s’y accomplissait sur la race des Labdacides jusqu’à son entier épuisement. La vérité est sans doute que, bien souvent, Eschyle avait . tout simplement accepté les vieilles légendes, en poète, sans leur demander autre chose qu’un puissant effet dramatique. Seulement, à plusieurs reprises, il a choisi et traité avec un succès particulier celles qui se prètaient à la manifestation d’une idée qui, au fond, était la sienne. Les choses se sont arrangées de telle sorte que, pour la postérité, cette idée a pris dans son œuvre une importance qu’elle n’y avait peut-être pas pour les contémporains.
Si Eschyle n’est pas inventeur en matière de philosophie, 1l l’est en revanche, autant ou plus que personne, en ce qui touche à son art ; car c’est lui qui l’a, sinon créé, du moins organisé et constitué. Toute l’activité de son génie s’est dépensée dans une seule œuvre, qui l’a occupé toute sa vie : agrandir la tragédie. Qu'était-ce donc pour lui que cette forme du drame ? Comment l’a-t-il conçue ?
La tragédie pour Eschyle est essentiellement simple. Il ne cherche pas dans la légende un groupe d’événements variés : un seul fait lui suffit, pourvu qu'il soit grand ou terrible, et qu’il mette l’homme en présence de Dieu. Un conflit violent, ou une catastrophe retentissante, voilà ce qu'il lui faut. Il a besoin d’un sujet où les hautes idées religieuses que nous venons d’énoncer soient naturellement impliquées. Ce qui est purement humain est trop petit pour lui ; mais, d’autre part, ce qui n’est pas humain est étranger à son art. Celui-ci
réclame des souffrances et des passions, et personne ne Hist. de la Litt. grecque. — T. III. 13
le sent plus fortement qu'Eschyle. Toute la tragédie, pour lui, se ramène donc à ceci : un spectacle de pitié ou de passion, sur lequel plane une pensée religicuse, une situation qui serre le cœur et qui pourtant élève l'esprit, une méditalion qui affranchit l’âme dans une angoisse qui étreint les sens. Moins l'effet est compliqué, plus il est puissant. Loin de surcharger la légende, Eschyle lallégerait plutôt ‘. Quand il compose, il est sous l'empire d’une impression unique et profonde : c’est celle-là qu’il veut faire passer tout entière dans l’âme des spectateurs. Elle domine sa pièce, comme elle le donine lui-mème; elle est l'objet vers lequel convergent toutes les forces du drame, comme toutes les facultés du poète.
De quelle façon l'idée conçue par lui s’organisait-elle en tragédie ? Une légende entre toutes, grâce à un hasard d'attention ou à un choix réfléchi, le saisissait à la fois par l'imagination et par la croyance spéculative. Une graude image d'abord, el, derrière cette image, toute une profondeur obscure, où apparaissaient çà et là, comme autant de clartés, ses idées favorites. Prométhée muet sous la main de ses bourreaux, ou exhaant ses plaintes en face de la nature qui se tail ; Atossa superbement parée, entourée d’un riche cortège de Fidèles, ct, dans cette pompe même, écrasée soudain par le récit du messager de Salamine ; Agamemnon, sur son char detriomphe, rentrant en vainqueur dans sa patrie, et, quelquesiustants après, ramené sanglant sur la scène pour que son cadavre y soit insulté par ses meurtriers; Oreste, les bras en sang, montrant au peuple d’Argos le corps de sa mère et celui d'Égisthe ; ou bien, fugitif, hors de lui, tombant sans force au pied de l'autel d’Apollon. De telles images suscitaient spontanément dans
1. Vie anonyme : AT re Grabéoets Tüv Opapatwv où mods QT Hept- TITELQS LA TAOUXS ÉYOUTIV ds HapX TOÎs VEWTÉPOIS.