Perses, scolie du, v
mente encore la liaison des membres en une longue phrase musicale non interrompue. Sont-ce des êtres vivants ou des fantômes qu’ils évoquent ainsi devant nous ? De brillantes images passent sous nos yeux ; mais ces guerriers aux armes éclatantes, ce roi sur son char, cette cavalerie superbe, tout cela ne va-t-il pas s'engloutir dans ce fond obseur où semble se perdre à chaque instant la voix languissante et découragée des chanteurs ?
» Elle a passé dès longtemps, la destructrice des cités, la royale armée, — elle a passé sur la terre voisine, — se fiant au lien de chanvre de ses radeaux, — pour franchir le détroit — de l’Athamantide Hella,— et posant sa passerelle aux crampons de fer — comme un joug sur le cou des vagues.
» Et lui, le maître impétueux des multitudes de l'Asie, le roi, — de pays en pays, — il pousse son troupeau de peuples, divin pasteur, — doublement confiant, sûr de ceux qui vont à pied, sûr aussi, sur les mers, — de ses solides marins, — Xerxès, né de l’or du ciel, mortel égal aux dieux.
» Lançant de ses yeux sombres — le regard sanglant du dragon,— avec ses mille bras et ses mille vaisseaux, — il va, pressant son attelage syrien, — faire sentir à un peuple belliqueux — les traits dompteurs d’Arès.
» Non, il n’est pas à croire qu'aucun homme, en face — de ce torrent de nations, — puisse opposer une digue assez forte
— à l’assaut des vagues en fureur. — Tout fuit devant l’armée de la Perse, — devant son peuple au cœur vaillant. »
N'est-ce pas un effet analogue qu’Eschyle s’est proposé dans son autre grand chœur ionique, dans la prière finale des Suppliantes? Réfugiées sur la terre d’Argos, les filles de Danaos viennent de recevoir du roi du pays la promesse formelle de son appui ; elles l'ont entendu repousser lui-même fièrement les menaces du héraut égyptien; et pourtant, elles restent tremblantes et pleines de doute devant l’avenir ; et leurs compagnes, ou leurs servantes, n’expriment que ce qu’elles sentent
elles-mêmes confusément, en les engageant à ne pas se raidir contre la destinée. C’est ce que traduit leur dernier chant. Ici encore l’ample continuité du rythme ionique, toujours semblable à lui-même, est bien à sa place. Non seulement ce sont des étrangères qui prient sur un sol grec, mais ces étrangères sont inquiètes, incertaines des autres et d’elles-mêmes, attendant avec effroi une décision des dieux à laquelle elles se sentent inc :pables de résister.
Cette uniformité rythmique dans de larges développements méritait d'être signalée, parce qu'elle est propre à Eschyle. Toutefois, même chez lui, elle est déjà exceplionnelle ; et, pour caractériser à grands traits son lyrisme, ce qu’il faut y signaler, c’est plutôt la structure savante des grands ensembles. La parodos d’Agamemnon peut être considérée comme un des types les plus achevés de cet art qui allait disparaître. Le chœur des vicillards argiens est venu se grouper devant le palais du roi absent. Tous ensemble, ils rappellent, après dix ans, le départ des Atrides, vengeurs de l'hospitalité . violée ; toute la jeunesse est partie avec eux. Surpris et inquiets, ils demandent ce que signifient les ordres de Clytemnestre, pourquoi ces feux qui s’allument sur les ‘autels, pourquoi ces offrandes qui se préparent. Cela forme un récitatif anapestique auquel succède le chant proprement dit. — Et tout d’abord, une triade dactylique, sorte d’épopée en raccourci, dont les périodes se développent largement : des scènes plutôt que des idées ; des images et des souvenirs, à la fois brillants et sinistres: la jeunesse de l'Hellade assemblée à Aulis, des oiseaux de proie déchirant une hase pleine, présage ‘de victoire et de violence, une prophétie où se mêlent les promesses et l’effroi, et, à la fin de chaque strophe, un refrain plaintif, qui exprime pourtant une espérance. Entre la marche qui précède et les chants plus vifs qui
vont suivre, ce premier groupe a son unité frappante. Narratif et majestueux, il cache une inquiétude qui va éclater. — Et en effet le rythme change; et à la narra- Lion succède une méditation, qui est en même temps une prière. Zeus est tout-puissant, Zeus est toujours victorieux, Zeus enseigne aux hommes la sagesse par la souffrance. Graves idées, que le chant traduit par la fermeté brève et sonore du rythme trochaïque. Les périodes se resserrent, la pensée et le sentiment se condensent en affirmations dogmatiques. Et quand le chœur, sans changer de ton, revient au passé et nous montre de nouveau Agamemnon à Aulis retenu par le calme des vents, nous sentons que les faits sont ici l'application des doctrines, auxquelles le poète les associe dans le même développement rythmique. — Après ces quatre strophes, reprend, mais sur un rythme nouveau, le récit du sacrifice d'Iphigénie, qui remplit les six dernières strophes. C’est une narration pathétique qui répond symétriquement à la narration lente du début. — Descriptions épiques en premier lieu, réflexions religieuses ensuite, descriptions dramatiques à la fin, tel est donc le dessin général de cette belle composition lyrique. L’admiration inquiète, la crainte pieuse et raisonnée, l’émotion douloureuse s’y succèdent, par une sorte d'évolution intime et naturelle, que le rythme accuse avec autant de force que de simplicité *.
Dans ces grands ensembles, comme on le voit, Eschyle se plait à marquer des divisions nettes, qui en font ressortir la belle ordonnance. Outre le changement des rythmes, il emploie parfois dans ce dessein les refrains,
4. Westphal (Prolegomena, p. 99), a donné une analyse de ce chant. Il veut y retrouver la division en cinq parties qu’il appelle « composition terpandrienne ». C’est un excès de subtilité. Mais son analyse même fait bien ressortir les grandes lignes de la structure ici indiquée.
à l’imitation de la poésie populaire. Le peuple en effet aime, dans le développement continu d’un chant, ce retour régulier d'un thème poétique et musical qui en est l'âme. L’art, quand il devient raffiné, dédaigne au contraire cette sorle d’unité très frappante, qui lui paraît quelque peu naïve !. Mais Eschyle, qui a déjà la délicatesse savante des maîtres, y joint encore une simplicité antique. C'est un charme en lui que ce contraste de science et de naïveté, de combinaisons ingénieuses et d'inspirations très simples
Parmi ses compositions lyriques, il faut mentionner spécialement celles qui sont dialoguées ?. Ce sont en général des xouuoi. Dans son théâtre, Ie xou6ç tragique à une importance qu'il ne devait pas garder après lui ; il suffit, pour le sentir, de relire ceux des Perses, des Sept ou des Choéphores. Chacune de ces scènes de lamentation a sa structure propre, toujours simple sans doute, mais savante pourtant, et d’une symétrie très frappante *. Cette symétrie même, par la répétition voulue des mêmes effets, leur donne un air de grandeur qu'on ne trouve nulle part ailleurs au même degré dans le lyrisme tragique.
Mais tout ceci ne touche qu’à la forme du lyrisme. Ce qui en constitue la substance, c’est la poésie ellemême. Quels sont donc les caractères frappants de la poésie lyrique chez Eschyle ?
C’est incontestablement dans les parties lyriques de ses tragédies qu'Eschyle est le plus philosophe; c’est à surtout qu'il expose ou qu'il laisse entrevoir les grandes idées qui pour lui dominent le drame et dont nous
1. Grenouilles, 1265; passage où Euripide se moque des refrains d’Eschyle.
2. Westphal, ouv. cité, chap. III, Die amæbæisch gegliederten Chorika.
8. Voir, dans Westphal, chap. cité, l’analyse de ces chants. Cf. Masqueray, Théorie, etc. p. 171, 203, 686, 306.
216 GHAPITRE V:-ESCHNLE
avons parlé plus haut. Et toutefois, 1l s’en faut de beaucoup que ces idées soient la matière unique, ou même principale, de son lyrisme. En général, elles occupent dans ses chœurs une position centräle qui les met en vue. C’est ce que nous venons de remarquer dans la parodos d’Agamemnon. Mais, comme nous l'avons observé aussi, elles y sont entourées de développements descriptifs ou passionnés, qui souvent les dépassent de beaucoup en étendue.
L'élément descripuf ou narratif est considérable en effet dans le lyrisme d’Eschyle. Nul poète n'aime plus que lui les longues énumérations, qui se déroulent avec un luxe éblouissant de noms sonores et d'images brillantes. On ne peut relire par exemple le long récitatif anapestique qui forme le début de la tragédie des Perses, sans être frappé de ce goût, plus dithyrambique encore que dramatique. Eschyle s’y enivre lui-même au : bruit des mots retentissants qu'il assemble à l'infini; mais il faut ajouter que ce bruit n’est pas vide; car, en fait, c’est une armée formidable, la foule de tous les peuples de l’Asie, que son imagination évoque devant nous. Et quand le chant succède, dans cette parodos, à la récitation, — ce chant que nous avons traduit tout à l'heure, — alors l’énumération se resserre, pour ainsi dire, en quelquesgrandes images, au milieu desquelles rayonne, comme dans une transfiguration poétique, la figure royale de Xerxès. Dans Prométhée, c'est par une énumération semblable, quoique plus courte, que les Océanides, émues au spectacle des souffrances du Titan, associent à leur douleur toutes les races de l'Univers.
« Je gémis sur l’amertume de ton sort, Ô Prométhée, et des larmes, tombant sans cesse de mes yeux attendris, coulent en ruisseaux sur ma joue humide. Ave: quelle rigueur Zeus, im-
posant en maître ses lois, fait sentir aux dieux du vieux monde, l’âpreté vive de son orgueil!
» Partout, au loin, un long gémissement sur cette terre; partout la plainte des peuples sur ta grandeur d’autrefois, sur ton antique dignité, sur tes honneurs perdus et sur ceux de tes frères. Car tous les hommes qui, près d'ici, vivent sur le sol de la sainte Asie, au lamentable spectacle de ton supplice,
souffrent avec toi, bien que mortels.
» Et de même, sur les rivages de Colchos, les vierges qui y font leur demeure, combattantes intrépides ; et, dans la Scythie, cette foule de peuples, assis aux confins du monde, autour des eaux stagnantes du Méotis.
» Puis, en Arabie, toute cette floraison de guerriers, qui, derrière les remparts abrupts de leur ville, habitent non loin du Caucase, armée qui attend le combat, dans le frémissement de ses lances acérées. |
» Une seule fois jusqu'ici, j'avais vu déjà un Titan en proie au supplice, dans les liens de fer de la souffrance, le dieu incomparable par la force de ses membres puissants, Atlas, qui prête à la terre et à la masse du ciel ses épaules pour unique appui. | “
» Une clameur monte des flots de la mer avec le fracas des vagues qui gémissent. Enveloppés de ténèbres, les abîmes d’Adès mugissent sous la terre; et les sources des fleuves au courant sacré murmurent au loin leur plainte lamentable. »
De semblables énumérations sont fréquentes chez Eschyle. On les retrouve chez lui jusque dans le dialogue, auquel elles contribuent à donner un tour lyrique. Elles répondent à un besoin de son imagination, qu’on pourrait appeler le besoin de l’espace et des larges horizons. Si fortes et si grandes qu'y apparaissent les Images tour à tour, aucune d’elles ne fait obstacle à la vue qui doit toujours se porter au delà, librement et à l'infini. Les détails énergiques, les groupes mêmesdisparaissent dans le mouvement général, qui nous emporte loujours plus loin. Il faut à Eschyle de l’immensité dans la composition de ses chants lyriques, comme dans la structure de ses trilogies.
218 CHAPITRE IV. = ESCHWELE
A côté des parties descriptives, l'élément pathétique : plaintes, mouvements tumultueux de lPâme, passions ardentes, angoisses. De tous ces troubles intérieurs, les plus violents sont en général ceux qui conviennent le mieux au lyrisme d’Eschyle. La douleur simple, qui n’est mélangée ni de haïine, ni du désir de la vengeance,
est en quelque sorte trop féminine pour son génie. Lors-
qu’il nous montre, dans les Sept, Antigone et Ismène pleurant leurs frères morts, nous sommes émus sans doute ; et toutefois, par la concision symétrique de leurs plaintes, par la brusquerie des antithèses, par une sorte d’âpreté dans le ton général, toute la scène nous étreint le cœur plutôt qu’elle ne nous touche. Et, à la fin des Perses, quand Xerxès, vaincu et désespéré, paraît sur le théâtre pour mêler ses lamentations à celles des vieillards du chœur, n’en est-il pas à peu près de même? Voici de nouveau la grande énumération lyrique, si familièré à Eschyle. Dans la bouche des vieillards, toujours Ja même question, douloureuse et impitoyable : « Qu'astu fait, Ô roi, de tes compagnons fidèles? Qu’as- tu fait de Pharandacès et de Pélagon? Qu'as-tu fait de Memphis et de Masistras? Qu’as-tu fait de ceux qui commandaient sous toi? Où les as-tu laissés? » Et, dans la bouche du oi, toujours le même aveu, qui semble déchirer le cœur d'où il s'échappe : « Morts et abandonnés sur les rochers de Salamine; battus des vagues et jetés aux rivages de l’Attique. » Dialogue admirable, dont l'effet théâtral est aisé à imaginer. Mais qui ne sent qu'ici encore la grandeur même de la conception donne au pathétique une sorte de vivlence? Cette plainte est la plus terrible des accusations ; nous avons le sentiment d’une vengeance divine quis’accomplit, etce sentiment nous remplit d’effroi bien plus que de pitié. Dans les Suppliantes même, où le chœur est formé de jeunes filles, on ne saurait dire que le Iyrisme du poète traduise, comme le sujet sem-
blait le demander, l'effet de la souffrance dans des âmes naïves et délicates. Un souffle puissant anime et soulève les larges ondulations de leur chant; il y a de la force et de la grandeur jusque dans la description qu’elles font de leur faiblesse, et leur accent est celui de la revendication ardente plus encore que celui de la plainte. Seules peut-être, les Océanides, quand elles viennent en chantant vers Prométhée, ont dans la voix quelque chose de cette douceur caressante et de ce fré- -missement d'émotion intime qui appellent les larmes :
« Sois sans crainte: c’est en amies que, toutes ensemble, au bruit de ces ailes qui fendent l'air à l’envi, nous sommes ve- ‘nues vers ton rocher, dès que notre père, non sans peine, eut cédé à nos désirs. Portées par les brises rapides, nous voici. Car Le bruit dur desmarteaux defer,retentissantjusqu’aufond de nos grottes, en a chassé brusquement la timidité aux yeux de vierge ; et je me suis élancée, pieds nus, sur ce char aïlé! ? »,
Là même, il y a plus de grâce que d’attendrissement, et cela ne dure qu’un instant. N'’insistons pas. En indiquant ce qui manque au lyrisme d’Eschyle, c’est l’excès d’une qualité que nous signalons. Aussi, quand cet excès même est justifié par la situation, Eschyle est-il sans rival. Le genre de trouble douloureux que sa poésie lyrique exprime le mieux, c’est la souffrance ardente et mêlée de terreur, qui est à la fois une obsession et un délire. A de telles peintures conviennent les mouvements violents, la grandeur et l'obscurité des images, les brusques éclairs, les sursauts du style, en un mot tout ce qui lui est naturel. Aucun autre que lui n'aurait pu écrire la scène des hallucinations de Cassandre au seuil du palais d’Agamemnon.
Et ce qui est vrai de l’effroi touchant au délire l’est aussi de la passion. Nul poète lyrique n’a su peindre comme