Prométhée enchaîné, v
220 CHAPITRE VA LESC ITITE
Eschyle l'attachement obstiné à une idée et l'exaltation croissante d’une volonté tendue vers son but. Ce que le dialogue ordinaire serait impuissant à traduire,le chant, avec la profondeur d'émotion qui lui est propre, l’interprète pour lui merveilleusement. Qui pourrait oublier, Payant lue seulement une fois, cette scène lyrique du début des Choéphores, où, tour à tour, Oreste et Électre, avec le chœur, gémissent sur le meurtre et appellent la vengeance? Qu’on se rappelle la monotonie sombre de cette passion fixée à son idée, et, sur ce fond de terreur immobile, cette succession d'images éclatantes el sinistres, ces affirmations de justice, de devoir sanglant, de réclamation élevée par les morts du fond de la tombe, ces regrets déchirants et ces visions de sang, pleines d'une sorte de joie affreuse et pourtant sainte. C’est encore par le même genre de beauté que se recommande l'hymne célèbre des Érinnyes dans les Euménides, ce chant « dont l’effroi fait sécher les hommes, » selon la forte expression du poète lui-même : une seule idée, une seule passion, une seule et même terreur, mais prolongée de sirophe en strophe, avec cette puissance de renouvellement qui est la marque personnelle d’Eschyle.
Dans son élrange éclat, cette poésie lyrique est souvent obscure; elle l’est comme l’était sans doute la poésie dithyrambique, et pour les mêmes raisons, mais aussi pour d’autres qui lui sont propres. Celles-ei tiennent à la langue et au style d’Eschyle, dont nous avons maintenant à parler brièvement.
C’est dans les poèmes épiques d’une part, dans les œuvres des lyriques de l’autre, qu'Eschyle a puisé les princisaux éléments de son langage. Mais dans ses em-
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prunts et ses imitations, il doit bien plus au lyrisme qu’à l’épopée !. Le style épique était trop égal pour lui, et son ampleur, si bien appropriée aux longues narrations, ne pouvait convenir au drame, contraint par sa nature même de se resserrer. Le style lyrique, plus hardi, plus brusque, plus condensé, s’y adaptait au contraire à merveille. Ajoutons qu’il se prètait mieux aussi à Pexpression des idées philosophiques, inconnues au temps de l’épopée, mais de jour en jour plus présentes à l'esprit des contemporains d’Eschyle.
Cette influence du lyrisme est si profonde et si constante chez lui qu'il est impossible de distinguer dans ses tragédies, comme dans celles de Sophocle ou d’Euripide, un style lyrique et un style dramatique, réservés chacun à des parties distinctes des mêmes pièces. En général, la langue que parlent ses personnages dans le dialogue n’est pas différente en nature de celle qu'il leur prête dans les parties chantées. Dans un cas comme dans l'autre, il y a plus ou moius de hardiesse, suivant l’état moral qu'il veut dépeindre et aussi selon les objets qu’il décrit; mais partout, en somme, le caracitère fondamental est le même, ct ce caractère est celui qu’Aristote appelait dithyrambique, en l’opposant au caractère épique. En l’adoptant résolument, Eschyle créa la langue de la tragédie, en même temps que la sienne propre ?. Cinquante ans après sa mort, quand Aristophane composait ses Grenouilles, la pompe obscure et l’éclat extraordinaire de cette vicille poésie semblait quelque chose d’étrange, mais d’admirablement
4. Schol. Choëph. 427 : Kwuwwdeïrar &s d10vpau6os. À propos de l’expression ’Aotns undiotpopou (Perses, 163), nous savons par hasard qu’elle est empruntée à Archiloque (Schol. Euripide, Médée, 713). Naturellement la plupart des emprunts de ce genre nous échappent.
2. Aristoph., Grenouilles, 109% : *AXX’ © rp&tos Tv ‘Exknvwy ruo- YUONG RUATA GEUVX — HA HOTUNOAG TOAYLAOY ANpOV.
RRA CHAPITRE V. — ESCHYLE
puissant; c’est encore l'impression qu’en ressent le lecteur moderne !. |
La force descriptive est ce qui frappe tout d’abord dans la langue d’Eschyle. Les images se pressent dans son esprit et elles s’en échappent avec une sorte de violence. Jamais chez lui, ou presque jamais, la vision calme et reposée, qui laisse à l’objet le temps de se montrer pleinement; toujours le mouvement et l’agitation, qui font ses images si dramatiques. Au lieu d'une vue complète, des aspects passagers, des traits brusques, comme des éclairs. Peu de comparaisons, car la comparaison est un développement, c’est-à-dire un arrêt de l'esprit sur les mêmes choses; en revanche, des métaphores condensées, des synthèses d'images en quelque sorte. L'intensité de la vie dans les détails, la bardiesse dans le groupement, voilà ce qui le caractérise.
C’est là le dehors. En outre, derrière l’imaginaüon, il y a chez Eschyle un esprit à la fois très vigoureux ct très sublil. De là une association de l’idée à l’image, qui lui est tout à fait propre. Lorsque les aèdes de l’Jiade et de l'Odyssée voulaient décrire la mer, 1ls représentaient d’un mot ou sa couleur, ou son immensité, ou le bruit de ses flots ?: toutes leurs épithètes étaient de pures images, qui ne visaient qu’à exprimer une sensation. Mais quand Eschyle, par la bouche de son Prométhée, nous montre, dans un vers d’une transparence merveilleuse, « l’innombrable sourire des flots » (mov- Tioy Te xUXTOY dvnotbuov Yélacuux), c’est vraiment tout autre chose. L'image est magnifique dans sa grandeur sereine, mais il y à plus qu’une simple image, il y a
4. Quintilien, Inst. orat., X, 1, 66: Sublimis et gravis et grandiloquus, sæpe usque ad vitium.
2. [lôvros oivoÿ, toudns, nepoednc, EdpÜs, AmeipiTos, AUUAvEV, TOXUxhVOTOS, GAS TON, LApLapEn.
aussi une idée. Prométhée souffre, et l'immense nature sourit autour de lui. On peut entendre cela au sens moderne ou au sens plus naïf de l'antiquité, peu importe; la pensée nous tente, parce qu’elle est à fois fine et profonde. Il en est ainsitrès fréquemment chez Eschyle: il a des conceptions abstraites de penseur, qu’il réalise dans des expressions ou des images de poète. Qu'est-ce pour lui que le chant des Érinnyes ?Il faut faire violence à notre langue pour le traduire à peu près :
« Délire et vertige, embrasement du cœur, hymne des Érinnyes,enchaîneur d’âmes, qui chante sans phorminx et qui dessèche les hommes. »
Parfois même, la finesse est excessive; l’image devient trop ingénieuse, ce qui est un défaut; le jeu de la pensée prévaut sur la sensation. Quand le poète nous montre, dans un beau passage des Sepf, Typhon « dont l'haleine enflammée s’échappe en une sombre vapeur », la beauté descriptive de l'expression grecque nous fait voir ce que le poète lui-même a conçu ; mais quand il ajoute que celte vapeur est la « sœur tourbillonnante du feu » (xidknv musès x4ow), l’idée trop ingénieuse détourne l'esprit et affaiblit l'impression. Hâtons-nous de dire que cela est rare chez Eschyle. S'il est ingénieux, ils’en faut de beaucoup qu'il ne soit bel esprit. L’imasination puissante et une sorte de naïveté de génie dominent tout et couvrent de leur jeunesse éclatante ces légers abus de la pensée.
Les mots chez Eschyle sont, comme les choses qu’ils traduisent, brillants et complexes, sonores et ingénieux. Nul n’aime plus que lui les composés?; il les crée avec