LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE AU 1V® SIÈCLE
chez les chrétiens que chez les païens. Les grandes fêtes
du cycle liturgique commençaient à s'organiser, et la commémoration des grands événements qu’elles rappelaient exigeait des discours. Le panégyrique des saints, celui des martyrs, étaient l'accompagnement obligatoire des cérémonies qui célébraient leurs anniversaires. Les évêques étaient en relation trop étroite avec le pouvoir civil pour n’être pas tenus de faire, à l’occasion, celui des empereurs ou des plus hauts magistrats. |
Ces discours solennels, bien différents de l’humble ser-
mon primitif et pour lesquels toutes les ressources de. l’art étaient non seulement permises, mais nécessaires, étaient prononcés dans ces magnifiques édifices qui, depuis Constantin, s’élevaient dans les grandes villes de l'Orient (1), à Constantinople, à Antioche, à Jérusalem, et partout ailleurs. Il n’y avait pas encore de chaire, mais l’ambon (2) en tenait lieu. Un public immense se pressait autour de l’orateur ; de grands personnages venaient l’entendre. Des sténographes de métier recueillaient ses paroles, que souvent aussi des auditeurs bénévoles notaient au vol, et, parmi les discours qui ont été conservés, il en est un bon nombre qui n’ont pas été publiés et revus par l’auteur lui-même, mais qui nous sont parvenus par cette voie, tels qu'ils ont été improvisés ou tout au moins prononcés. Comment le prédicateur n’eût-il pas mis en œuvre, en de telles conditions, tout le talent que la nature lui avait départi avec tout l’art que l’école lui avait appris ? Pendant les jours tranquilles, il n’apportait pas seulement à ses auditeurs l’enseignement de l’Église ; il leur faisait goûter une joie de l’esprit, et souvent, quand il était bien inspiré, on l’encourageait d’un murmure Î
(1) L'église des Saints Apôtres en 337 ; la grande église d’Antioche
en 341 ; Sainte-Sophie, un peu plus tard ; pour les édifices de Jéru-
f salem, voir l'ouvrage des PP. Vincenr et Amex, Paris, 1914-1926. — Sur les constructions de Constantin en général, voir le III® livre de
sa Vie, par EusÈse.
(2) Chrysostome du moins, selon Socrate, préchait à l’ambon.
A EE | 1 ue " L ; flatteur, ou même, malgré ses protestations, on l'applaudissait. Dans les périodes critiques, comme en 387, à.
Antioche, lors de la grande sédition, on accourait auprès
de lui pour chercher un réconfort, une espérance. Parfois le prédicateur, emporté par son zèle apostolique, entrait en lutte avec le pouvoir civil et le défiait (1).
Issus souvent de familles riches et cultivées, formés par les meilleurs maîtres païens, les orateurs chrétiens du iv® siècle n’eurent aucun scrupule à employer leurs pro-
cédés et à rivaliser avec eux, quoiqu'ils continuassent, par acquit de conscience, à professer le mépris de l'art et
de la vaine littérature. Cette alliance ne fut pas entière-
ment heureuse. Les chrétiens nempruntèrent pas seule-
ment aux sophistes leurs qualités, mais aussi leurs dé-
fauts. Le contraste fut parfois choquant entre la simpli-
cité de la parole évangélique, qui fournissait leur thème aux discours, et les développements ampoulés ou brillantés qui la dénaturaient. Surtout l'emploi fréquent de la mauière asiatique, telle qu'Himérios la pratique, nous choque aujourd’hui. L’asianisme, qui, avec ses petits
membres de phrase balancés et rythmés, dissout la
grande période d’Isocrate ou de Démosthène ; qui, par
l'abondance et la hardiesse des métaphores, essaie de
rivaliser avec la poésie ; qui, par les exclamations mul-
tipliées et l'abus des figures de rhétorique les plus tumul-
tueuses, simule l’enthousiasme, répond à un goût littéraire qui sacrifie la force de la pensée, la vigueur du raisonnement, la clarté et la cohérence de la composition au pittoresque, au désordre, à la fantaisie des impressions et à l'intensité des sentiments. Certaines tendances, propres au christianisme lui-même, ont parfois contribué à renforcer ces défauts : l'amour du paradoxe, qui remonte jusqu’à saint Paul, celui du merveilleux, une excessive facilité à s’extasier devant le miracle, trop de complai-
{1} Voir principalement infra, le chapitre sur Saint Jean Chrysostomne. $
ns
sance à substituer l’émerveillement au raisonnement,
parce que la toute-puissance de Dieu explique tout.
De là des tares, que nous serons obligés de constater |
dans l’éloquence des prédicateurs, même les plus grands ; dans celle même de saint Jean Chrysostome parfois.
Elles sont peu de chose, quand on considère, d'autre. part, le prodigieux essor de cette éloquence ! Ce qui avait causé la décadence de l’éloquence païenne, c’est que les grands sujets lui avaient manqué, à partir du jour où la liberté politique avait disparu. Tacite a dit le mot décisif, en constatant la médiocrité des orateurs de son temps.
« Ce qui nourrit l’éloquence, comme la flamme, c’est une ! matière (1). » La liberté politique ne pouvait pas ressus-
citer. Mais, à côté de l'État, à côté de la société civile, !
s'était élevée l’Église, une société religieuse dont l'antiquité
païenne n’avait pas connu l’équivalent, et qui maintenant
offrait aux esprits l'aliment que la philosophie, les lettres et
les arts leur donnaient à l’époque classique, et aux âmes des attraits que les cultes helléniques n'avaient jamais été! capables de leur présenter. Célébrer les croyances chré- | tiennes, commenter les pages les plus expressives des | livres sacrés, faire le panégyrique des héros de la foi
véler ses faiblesses, ses fautes, l’amener à constater son impuissance et à faire appel au secours d’en haut, c'était !
ouvrir, aussi largement que possible, les sources d’une
parole élevée, grave, éclatante ou pathétique. C’était
donner à l’éloquence une matière dont l'intérêt surpasq :
sait celui de l’éloquence classique, d'autant que le pro-.
blème de la destinée humaine surpasse celui même de
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- mettre sans cesse l’homme en face de lui-même, lui ré-
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