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| : à eu ds Ai Nr : xér ie MTS ‘ 340 LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE .
est considérable la part que revendiquent les discours de cir-
constance, et combien réduite celle de l’exégèse ou
de la prédication morale. Mais il faut ajouter que, parmi ceux qui appartiennent à la période de Constantinople, figurent les grands discours théologiques.
Nous analyserons d’abord quelques-uns des discours que Grégoire a prononcés à Nazianze, aussitôt après son ordination ; nous donnerons ensuite un exemple de sa manière dans l’homélie exégétique, un autre de sa manière dans l’homélie morale ; nous étudierons ses panégyriques ; nous examinerons enfin les plus caractéristiques entre les sermons prêchés à Constantinople ; quelques mots sufliront pour le petit nombre de ceux qui sont postérieurs à son retour en Cappadoce.
Voyons d’abord Grégoire jeune, au moment où, bon gré mal gré, il se laisse consacrer prêtre par son père, et, presque aussitôt après, s’effraie de sa responsabilité, s’y soustrait par la fuite, finit enfin par se laisser ramener au bercail. Il revient, sans doute pour la fête de Pâques de l’année 362, du Pont où il s’était réfugié auprès de
Cest une homélie théologique) ; en 379, commence la série des discours prononcés à Constantinople : XXI, panégyrique d’Athanase, 379 : XXII, sur la paix (à propos du schisme d’Antioche), id. ; XXIIT, sur la paix, même sujet, postérieur de peu à XXII; XXIV, panégyrique
de saint Cyprien, septembre 379 ; XXV, panégyrique d’ Héron (affaire
de Maxime), fin 379 ; XXVI, à son retour de la campagne, après l’affaire de Maxime, milieu 380 ; XXVII-XXXI, ce sont les cinq Discours théologiques, 380 ; XXXII, sur la modération dans les controverses, 380-1 ; XXXIII, contre les Ariens, 379-80 ; XXXIV, sur l'arrivée des Égyptiens, 380 : XXXV, contre les Ariens, lors de la restitution des églises, 380 ;, XXXVI, après cette restitution, peut-être en présence de l’empereur, nov. 380 ; XXXWIII, pour Noël, 379, selon Usener, 380, selon Rauschen ; XXXIX, pour l'Épiphanie, 380 (Usener}, 381 (Rauschen) ; XL, pour le baptéme, suite du précédent, prononcé le lendemain ; XLI, pour Pentecôte, 381, selon l'édition bénédictine, 379 ou 380, selon Rauschen; XLII, dernier adieu, devant 150 évêques, juin 381, quand Grégoire résigna son évêché : XLIII, oraison funèbre de saint Basile, 381-2 ; XLIV, sur le dimanche de la Dédicace, 383, à Nazianze ; XLXV, pour Pâques, sans doute à Arianze, après 383 (n’est souvent qu’une reproduction de XXXVIII). — Aucun de ces discours n’est d’origine suspecte,
Basile, et il prononce son premier discours ecclésiastique (Or., I). C’est un sermon très bref, dont les idées sont tout ce qu’il y a de plus simple, tandis que la forme est extrêmement raffinée. L’orateur salue Pâques, saison du renouveau, qui vient apporter ses fruits à l’église de Nazianze. Le Bon Pasteur ressuscite, et il ne se contente pas de lui revenir tout seul ; il y aura maintenant deux pasteurs à Nazianze, l’ancien, que tous connaissent et aiment, et le nouveau, le fils en qui il s’est préparé un successeur et dont il fait don à son troupeau, comme il lui a fait don de l’église qu’il a bâtie. Le sentiment apparaît sincère, tout voilé qu’il est par un style artificiel, paré de tous les jeux de mots, de toutes les associations d'idées imprévues dont les sophistes ne pouvaient se passer.
C’était là seulement une entrée de jeu, pour faire connaissance avec son troupeau, dans des circonstances délicates. Un peu plus tard, Grégoire se sentit obligé de justifier plus sérieusement sa conduite. Dans son Apologie (Or., I) il veut prouver qu’il ne s’est dérobé que momen-
tanément, et nullement par lâcheté ou égoïsme ; il a obéi
à des motifs plus désintéressés et plus nobles. Le premier était le souci de son perfectionnement intérieur, dans la solitude : « Rien ne me paraît préférable à l’état de l’homme qui, fermant ses sens aux impressions extérieures, échappant à la chair et au monde, rentrant en lui-même, ne gardant plus aucun contact avec aucune des choses humaines que quand une nécessité absolue l'exige, s’entretenant avec lui-même et avec Dieu, vit au-dessus des choses visibles, et porte en lui les divines images, toujours pures, intactes de tout mélange avec les formes fugitives d’ici-bas ; devenu vraiment, et devenant chaque jour davantage, le miroir sans tache de la divinité et des choses divines ; récevant leur lumière en sa lumière, leur clarté resplendissante en sa clarté plus faible ; cueillant déjà dans ses espérances le fruit de la
vie future; vivant dans le commerce des anges, encore -
Fa
et LS
| sur cette terre, et cependant hors d’elle, porté jusque pe A À dans les régions supérieures par l'Esprit. S'il est un de . vous qui soit possédé par cet amour, il sait ce que je veux <: M . ES SE … dire et il pardonnera à ma faiblesse (1). » Belle page, où
la pensée, en s’élevanf, se dépouille de tout ornement
| superflu et rayonne de sa propre lumière. Grégoire fait | valoir une seconde excuse : il éprouve un dégoût amer, à voir tant d’autres se ruer vers des dignités qui séduisent © Jeur ambition, et dont il voit, lui, la charge et les res-
à ponsabilités. Il lance alors la première de ces invectives | que sans cesse, dans ses discours ou ses poèmes, il renou- | vellera, tantôt avec une âpre ironie, tantôt avec une indini gnation éloquente, contre ce clergé insuffisant ou indigne, ‘ qui, depuis le triomphe du christianisme, se recrute trop souvent parmi ceux qui vont toujours du côté où passent : Miles honneurs et les profits. « Les chefs », dit-il, « sont | aujourd’hui plus nombreux que ceux qu’ils gouvernent.» Pour lui, au contraire, quand il s’est vu appelé à la prê- 1 trise, il a pensé avec effroi aux conditions qu’il faut réunir pour être un bon prêtre. Car il ne suffit pas de ne pas | être un mauvais prêtre, 1l faut être un prêtre excellent. Il faut être capable de devenir le médecin des âmes, et si la médecine qui soigne le corps est déjà un art singu- - lièrement complexe et difficile, que sera-ce de celle qui soigne l’âme, alors que le médecin ne dispose que d’un | remède, la persuasion, et que le malade, au lieu de chercher la guérison, s’y dérobe par tous les artifices ? Et il ne s’agit pas seulement de corriger les mœurs ; il faut enseigner la doctrine, ce qui est le vrai moyen d’amé- ‘à Jiorer les mœurs elles-mêmes. Comment ne pas trem- bler à la pensée d’une telle tâche, en un temps où 3. tout est confusion dans les esprits, où, de toutes parts, l’hérésie pullule, où tout le monde se mêle de raisonner ? Grégoire fait alors le premier exposé théologique que nous ayons de lui, et il emploie déjà des formules qu'il répé-
ao. 4. pété OR. À. Se tnt mie nl er be.
PT Or. IT, 7,
son gré, avoir commencé par Sanaa son âme te nn possible ; on n’atteint le pur (c’est-à-dire Dieu) que si lon est pur. C’est une idée platonicienne, devenue, après Platon, commune dans presque toutes les écolés | “ philosophiques : rien ne peut être connu de par son. semblable. La seconde difficulté, une fois qu’on est parvenu à la possession de la vérité, est de la communiquer " à la foule, à ce monstre multiforme, plein de préjugés et d’ignorance. Or, c’est quand l’œuvre est si malaisée, que
. tant d’incapables s’offrent indiscrètement à l’accom- __ plir ! Les uns ne réussiront jamais à se former ; les autres, NE ceux qui ont quelques ressources, mais ne ue aucunement préparés, ne se formeront qu’au détriment du troupeau, à force d'échecs et de maladresses. Voilà les
. périls qui intimident Grégoire ; mais aux timides comme 1 lui on objecte que l'Évangile prescrit de ne pas tenir la st lumière sous le boisseau. Grégoire réplique qu’il ne faut | pas semer maladroitement et perdre la semence. Sur ce, Ja satire recommence, en un tableau inexorable du dé- . sordre qui s’est mis à régner dans la société chrétienne. C’est le chaos ; c’est le combat dans une nuit obscure ; c'est comme une bataille navale en pleine tempête (1). Les prêtres ne valent pas mieux que les laïques. L'Église est un scandale pour les derniers païens, etle théâtre même * raille ses vices ou ses ridicules. Julien a été moins redoutable pour elle que ne IS sont certains de ses membres. __ L’orateur revient ensuite à définir la mission surnatu- “A __ relle du prêtre, qui n’est rien moins qu’une médiation * entre l’homme et Dieu. Comprendra-t-on maintenant que, s’il a fui, c'était devant lui-même, et non devant les fatigues ou les soucis de la charge ; c'était devant la | crainte d’ être au-dessous d’elle ? D’ailleurs il est revenu ; ce qui l’a ramené, c’est l’âge des vieux parents ; c’est ta
(1) Métaphores familières à Grégoire, et aussi à Basile ; cf. supra, p. 294.
34h . LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE
crainte aussi de désobéir à la volonté divine. Il tâchera
de suivre une voie moyenne entre celle des téméraires et
celle des faibles, et 1l compte que l’aide de Dieu saura
l'y maintenir. C’est dans la solitude qu’il a réussi à comprendre enfin son devoir ; il avait besoin d’elle pour voir clair en lui-même, et sa retraite momentanée n’a -pas besoin d’une autre justification.
L'apologie est complète, digne, convaincante. S1 le premier discours était bref, le second est trop long pour avoir été prononcé tel que nous le possédons. Outre qu'il dépasse les proportions raisonnables d’une homélie, certains développements y sont d’une finesse qui ne peut être pleinement goûtée que quand on les lit à tête reposée. Il est clair que Grégoire a développé après coup sa défense, pour lui donner une portée plus générale. Son Apologie est devenue l’esquisse d’un traité du Sacerdoce ; c’est à ce titre qu'elle a été fort admirée, et saint Jean Chrysostome y a trouvé assez largement son profit, quand il a composé son ouvrage célèbre sur ce sujet.
Dix ans après, l'affaire de Sasimes, en 372, a fourni à Grégoire l’occasion de nouveaux épanchements, et l’a obligé à une seconde apologie. Il a prononcé alors, en présence de son père et de Basile, un premier discours (Or., IX), où, en conservant encore des tentations de regimber, il accepte le fardeau que Basile lui impose. Mais, comme il s’est ensuite dérobé, il dort en prononcer un second (Or., X), où il déclare qu’il revient « vaincu par l'amitié », où il se met de nouveau à la disposition de Basile, « donne congé à sa colère », excuse « sa folie et son désespoir ». Basile a voulu avoir en lui un Tite, un Timothée, un Barnabé ; Dieu fera bien voir s’il a trouvé ce qu’il cherchait. En réalité, Grégoire n’est guère apaisé. Le ton du sermon trahit l’amertume, et
- plus encore celui du discours XI, provoqué par une inter-
vention de Grégoire de Nysse, qui risqua d’avoir des effets tout contraires àjceuxique Basile en espérait. On peut rattacher à ces trois discours le XITI®, où Grégoire,
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de. OUT
bien décidé à ne jamais aller à son évêché, se résout, par compensation, à devenir l’auxiliaire de son père. C’est la conclusion de cette misérable affaire de Sasimes.
Nous pourrions suivre Grégoire pas à pas, dans toute la suite de sa vie, en éclairant sa conduite par le témoignage de ses discours. Nous risquerions de trouver qu’il ne s’oubliait pas assez lui-même, surtout si nous le comparons à Basile et à Chrysostome. Mais ce serait méconnaître le mérite d’un grand chrétien qui, en se plaignant un peu trop, n’en a pas moins fait son devoir, et souvent plus que son devoir. Examinons quelques-unes de ses œuvres d’un caractère plus désintéressé, et surtout considérons-le dans ses luttes à Constantinople, où :l souffrit davantage, se plaignft tout autant, mais souffrit et se plaignit pour de grandes causes.
L'homélie XIV porte dans les manuscrits le titre : Sur les soins à donner aux pauvres. L’exorde inviterait plutôt à l’intituler plus simplement : De l'amour des
pauvres. Il est vraisemblable qu’elle a été prononcée en 373, à Césarée, sous l’épiscopat de Basile, et elle traite.
un thème familier, nous l’avons vu, à ce dernier. Elle commence, hélas ! par un mot d’esprit, d’ailleurs assez innocent: « Je vais vous parler de la pauvreté; que Dieu m’accorde de vous en parler richement !» L’orateur se demande ensuite quelle est la meilleure des vertus, et procède, pour le déterminer, à une énumération qui prouve trop bien qu'il avait parfaitement appris à l’école des sophistes par quels procédés on amplifie un thème donné. Tout cela est écrit en phrases courtes, avec beaucoup d’anaphores (1). Le procédé de l’énumération sert de nouveau pour un catalogue des diverses sortes de pauvreté. La description des estropiés est une ecphrasis, et la peinture véhémente de la douleur d’une mère séparée de ses enfants commence par être un de ces tableaux
(1) C'est-à-dire de répétitions du même mot en tête des phrases, ou des membres de phrase qui se suivent.
5 tbécques où le goût 13 tonigé se plaies mais J’accent y devient plus Er et plus capable de nous émouvoir, quand Grégoire s’émeut lui-même, pour mon-
trer avec force que l’une des pires conséquences de la
misère est la destruction de la famille. Du reste, si ces
‘deux morceaux portent manifestement dans leur forme
la marque de la rhétorique, il faut penser, pour être
juste envers Grégoire, qu’ils lui ont été inspirés par la réalité même, en sorte qu’il ne laisse pas d’être sincère,
tout en faisant ses preuves de virtuose. Ce sermon a été prononcé un jour de fête, probablement à la campagne,
dans quelque chapelle de martyr, et, comme parfois Ba-
sile, Grégoire a sans doute vu de ses yeux, aux alentours du sanctuaire, quelque horrible exposition d’infirmes ; il
a traversé, pour y parvenir, la foule des mendiants, de ces pauvres qu’on chasse de partout, qui s’écartent
d'eux-mêmes, en temps ordinaire, par honte de leur
détresse, et reparaissent en masse, aux jours des grandes
solennités religieuses, pour réveiller au cœur des riches le remords endormi. En une série d’antithèses émou-
| vantes, quoique toujours un peu trop habiles, l’orateur
oppose à cette peinture celle des riches, et termine cette partie de son discours par ce cri, qui vient du cœur : « Puissé-je n’être jamais riche, puissé-je n'être jamais en bonne santé, tant que subsisteront de telles infortunes ! »
La seconde moitié du discours est d’un moraliste pénétrant, qui discute pied à pied les sophismes par lesquels
nous voulons nous débarrasser du devoir de charité, en répétant que les pauvres sont malheureux par leur faute ; que l’ordre du monde a été établi par Dieu, qui fait
bien ce qu’il fait, etc. ; toutes raisons plus mauvaises
les unes que les autres, grâce auxquelles, dit fortement Grégoire, «nous posons en loi la barbarie ». En somme, une homélie très brillante, riche d’idées, pleine tour à tour de finesse et de pathétique ; mais ces idées ne sont pas assez ramenées à un principe ; la pensée, infiniment
délicate et ingénieuse, n’a pas la vigueur ni la hardiesse
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de aus de Bas. Par la virtuosité, LE atteint ou dépasse les plus habiles païens de son temps. Le discours XXX VII, qui est une homélie exégétique,
a moins d'éclat. Il appartient d’ailleurs à une période plus avancée de la carrière de Grégoire ; il date de Constantinople, et il prouve que Grégoire, à côté des grands”
sermons théologiques ou des discours de parade qu'il a alors prononcés, a gardé une place pour un ensei-
gnement plus simple, qui reste à peu près dans la
tradition de l’homélie la plus ancienne. L’orateur y commente le verset 1 du chapitre xix de l’Évangile de
Mathieu, qui est relatif à la question posée par les Pha- %
risiens à Jésus sur le divorce. Dans son commentaire, il
fait une certaine part à l’histoire, en cherchant à rendre raison des déplacements de Jésus en Galilée et en Judée;
mais il vise surtout à tirer du texte une instruction sur le mariage chrétien, dont il proclame la grandeur, tout en le maintenant au-dessous de la virginité. Ce sont, dit-il, deux belles choses, dont l’une est encore plus belle que l’autre. La parole de Jésus sur les eunuques volontaires est expliquée de manière à la tourner à un précepte de totale purification intérieure, de haute spiritualité.
Quelques allusions sont faites çà et là aux mœurs contemporaines, par exemple aux factions du cirque. Gré-
| goire se préoccupe peut-être un peu moins que Basile de : l'explication littérale, sans abuser toutefois de l’allégorie. Dans la dernière des homélies qu’il ait prononcées (Or., XLV, sur la Pâque), il a défini plus nettement qu'ailleurs ses principes sur cette question ; ils consistent à se tenir également éloigné de ceux qui se contentent d’interprétations trop épaisses, et de ceux qui en poursuivent de trop subtiles.
Il n’est guère douteux que Grégoire n’ait dû pro-
noncer, au cours de sa longue carrière, d’autres homélies du même genre que les deux précédentes : instructions morales, ou commentaires de l’Écriture. Mais ce ne furent sans doute que des improvisations auxquelles il
ol
attachait peu d'importance, puisqu'elles ne se sont pas conservées. En général, il a fallu à Grégoire — quand il. ne traitait pas les grands thèmes dogmatiques où nous verrons bientôt qu'il excelle — l’aiguillon des circonstances extérieures, même quand elles ne le touchaient pas aussi directement que dans les cas où nous l’avons vu obligé de faire son apologie. L'homélie XVI, qui est un beau modèle d’exhortation préssante, comme la XIV®, a été provoquée par la stérilité d’une année où la grêle et d’autres intempéries avaient mis à mal les récoltes. La XVIIe et la XIXE nous sont un témoignage, ainsi que certainés des Lettres, qu'à l'exemple de Basile il a cherché à obtenir pour ses concitoyens les ménagements possibles dans la perception des impôts. Il s’est entremis en particulier auprès d’un magistrat, Julien, qui était
son ami, et c’est ce Julien qui, en récompense des concessions qu’il lui a accordées, a exigé de lui le premier de ces deux discours; car il était ami de l’éloquence. Grégoire lui’ donne satisfaction, dans une homélie bien équilibrée, où la première partie, qui s’adresse aux fidèles, prèche les bienfaits de l’épreuve et l’obligation de se soumettre à la foi, et où la seconde s'adresse aux magistrats, pour les inviter à l’indulgence : « Car la loi du Christ vous soumet, vous aussi », dit-il à Julien, « à mon pouvoir et à mon tribunal (1) ».
C’est une circonstance particulière aussi qui est à l’origine des Panégyriques ; ils sont en assez forte proportion dans l’œuvre de Grégoire, et nous permettent, mieux qu'aucune autre catégorie de ses discours, de. mesurer tout ce que son éloquence doit à la rhétorique profane. Qu'il connaisse les lois de l'éloge, de l’oraison. funèbre, de la monodie, de toutes les espèces, en un mot, en lesquelles les rhéteurs avaient subdivisé le genre du panégyrique, de bonnes études l’ont mis en évidence. Elles ont besoin d’une contre-partie toute-
A) Or, XVII, 8.
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re :
fois. Non seulement Grégoire renouvelle le panégyrique ou l’oraison funèbre en y introduisant les idées chrétiennes ; mais, par le fait même qu’il les y introduit, il est conduit à modifier assez profondément le plan et le caractère général de l’un ou de l’autre. Beaucoup de
développements appellent une comparaison directe avec
la manière des orateurs profanes. L'ensemble garde une réelle originalité (1).
Un premier groupe de ces discours se rapporte à la famille même de Grégoire. C’est d’abord l’oraison funèbre de Césaire (2), ce frère qui fut un médecin et un savant ; un fonctionnaire aussi, fort bien en cour, et qui sut résister aux cajoleries que l’empereur Julien multiplia pour le séduire ; qui échappa miraculeusement au tremblement de terre de Nicomédie, en 368, pour mourir peu de temps après de maladie. Grégoire a loué avec quelque grandiloquence ce frère qu’il aimait ; mais toute la partie de son discours qui correspond à l’élément--que les rhéteurs dénommaient ræpauvbix (consolation) est d’un bel accent chrétien (3). C’est, quelques années après (4), celle de sa sœur Gorgonie, qui avait été mariée à [conium, et qui avait eu deux fils et trois filles, dont l’une, Alÿypienne, épousa un Nicobule et eut un fils du même nom, que la correspondance de Grégoire nous fait connaître. Après avoir développé dans son exorde cette idée que l’orateur ne doit pas s’interdire de louer ses parents, puisque les éloges qu’il distribue alors sont, s’il est consciencieux, les mieux justifiés par une information exacte, il peint dans Gorgonie l’idéal de la femme chrétienne. Aux mor-
(1) Pour les rapports avec la rhétorique, ci. X. Hürra, De Grek gorii Nazianzeni orationibus funebribus, Strasbourg, 1907.
(2) Éditée par l’abbé F. Boulenger, avec celle de Basile, dans la collection LEsAY. , |
(3) Je mentionnerai particulièrement le chapitre xix (développement sur le thème : Vanité des vanités, qui prélude au célèbre exorde de saint Jean Chrysostome). ;
(4) Ce discours est postérieur à la mort de Césaire, et antérieur à
celle de Grégoire l'Ancien.
ceaux pathétiques (1) aëst Fe ton se PDeobe de “rte de la monodie, telle qu’on l’a pratiquée dans les écoles | païennes depuis Aristide jusqu'à Himérios ou Libanios,
se mêlent des anecdotes familières (2) ou des récits de miracles (3), ou des peintures touchantes comme celles de la pieuse mourante, qui, au moment d’expirer, retrouve assez de force pour psalmodier un verset de psaume (4). La plus intéressante de ces oraisons funèbres familiales est encore celle de Grégoire l’Ancien (Or., XVIII), qui contient tant de détails curieux sur la famille de l’orateur ou sur l’histoire de Nazianze, et qui ressuscite pour nous avec une précision si pittoresque le vieil
‘évêque qui avait adoré Hypsistos avant de se convertir
au Christ. Le mérite des discours funèbres de Grégoire est d’ailleurs que son imagination, qui est toujours vive et qu’aiguillonne alors plus que d’ordinaire la sensibilité, évoque pour nous tantôt avec charme, tantôt avec émotion, les événements qu’il décrit ou les personnages qu’il met en scène. Tout y est plein de vie et de vérité.
Il en est de même des meilleures pages de l’Éloge de
Basile, soit que Grégoire peigne, avec tant de détails curieux, la vie universitaire à Athènes, soit qu’il nous fasse assister aux luttes de Basile pour la foi, à ses fondations monastiques ou charitables, soit qu’il analyse
ses ouvrages. Ces pages animées, fraîches, instructives,
compensent largement la répugnance que nous éprouvons pour des hyperboles trop fréquentes ou la fatigue que nous impose la longueur des parallèles que l’orateur établit entre l’évêque de Césarée et tous les saints de l'Ancien Testament, ainsi que du Nouveau (5).
I y a des qualités analogues dans le panégyrique
1) Ainsi le chapitre x1v, tout en exclamations, 2) Un accident de voiture, par exemple (ch. xv). ) Ch. xvrr-x vit.
} Ch. xxnt.
\ C’est un des éléments du panégyrique, tel que le comprennent les rhéteurs, la comparaison ou oüyxprats ,
banni dans phatique parfois pour notre goût, produit cependant
quoique Grégoire, s’il nous a épargné la description
ie
| lettre ce qu’il dit lui-même (4) — deux invectives d’une
à le récit SE retour r triomphal de l’évêque sa ville épiscopale, quoique verbeux et em-.
une impression forte ; dans celui des Macchabées (1),
réaliste des supplices, ait abusé du second procédé auquel recourent si souvent les rédacteurs d’ Actes, Ua celui des longs discours prêtés aux martyrs ; dans celui
de Cyprien, où il a commis la faute assez étrange de, confondre l’évêque de Carthage avec le magicien d’Antioche, mais où l’aventure de ce second Cyprien avee
Justine l’a intéressé, 1l le confesse, par son charme roma-
nesque (2); dans l’éloge même d’Héron, dont le nom
déguise ce cynique Maxime (3) qui récompensa si mal
Grégoire de sa candide bienveillance, mais où le tableau
| d’une émeute antichrétienne à Alexandrie, sous le préfet Palladius et l’évêque Pierre, est aussi saisissant que celui
pere
du triomphe d’Athanase. #
L'invective est comme le revers du panégyrique, et le rhéteur Théon, dans ses Progymnasmata, après avoir donné les règles de l'éloge, se borne à en dire qu’il faut s’y servir des procédés contraires à ceux qu'il vient de
prescrire. Grégoire a composé, vers 365, — de compagnie avec son ami Basile, s’il fallait prendre à la
(1) Éditions spéciales de Sommer, Paris, 1891 ; de Vérin, Paris,
4 1892, 1903 ; étude de Th. Sinxo, De Gregorii Nam laudibus
Muhabedran dans la Revue Æos, 1907.
(2) Tu. Sinxo, De Cypriano martyre a Gregorio Nazianzeno laudato, Cracovie, 1916 .— H. Derenave, Analecta Bollandiana, 1921,
(3) Cette interprétation, appuyée sur le témoignage de Jérôme, a été contestée par 1. Saspax, Quæstiones Nazianzenæ, I, dans la Revue Eos, 1909.
(4) Invect., Il, 22 ; article de R. Asmus, dans la Zeitschrift für À Kirchengeschichte, 1910. — Grégoire devait être auprès de Basile,
| quand il a composé ces /nvectivés, et, en souvenir de leurs années com- 1 munes d'Athènes, il a tenu
x Et
à l’associer à son œuvre ; mais celle-ci
. porte bien tous les caractères de sa manière propre.
CHRÉTIENNÉ es ’ x" È 1 . FA
virulence extrême contre l’empereur Julien, dont il prétend avoir discerné la perfidie, dès le temps où il le ren- %
contra à Athènes. La passion qui les anime les a discréditées auprès de la critique moderne, et il faut recon-
naître qu’elles ne rendent que peu de services à l’historien soucieux d’impartialité. Grégoire n’a voulu tenir à peu près aucun compte à l’apostat de ses mérites réels, encore qu’il ne nie pas que dans l'administration de l'Empire, et particulièrement dans celle des finances, il ait pris des mesures qui ont été généralement approuvées : il raconte la guerre contre les Perses comme si ellé avait été dirigée par un fanatique sans prudence et sans talent militaire. Nous ne prenons plus un vif intérêt au récit des miracles qui troublèrent Julien dans certaines de ses pratiques religieuses, quoique la narration en soit faite avec cette couleur et ce mouvement dramatique que les panégyriques nous ont appris à connaître. Mais nous n’avons pas trop de peine à comprendre qu’indulgent à l’excès pour Constance (1), Grégoire ne trouve pas que ce soit assez, pour accabler Julien, que de faire de lui à la fois un Jéroboam, un Achab, un Pharaon et un Nabuchodonosor. Quoiqu'il ait parfaitement discerné que l’entreprise de l’apostat s’est produite à une date où la victoire du christianisme ne pouvait plus être sérieusement compromise, on voit cependant qu'il avait eu des craintes et qu’on en avait eu autour de lui. On s’explique ainsi qu’il se soit laissé emporter par une haine dont la véhémence pourrait surprendre dans une âme aussi douce qu'est habituellement la sienne, et qu’à peine en deux ou trois passages il ait mêlé quelques paroles de miséricorde à ce torrent d’injures furieuses. On s'explique aussi qu’il n’ait pas dirigé ses coups exclusivement contre Julien, qu’il ait maudit avec lui, sans faire cette fois les distinctions qu’il aimait à faire, la
(1) 11 en parle avec moins d'enthousiasme ailleurs, et cependant toujours avec plus de ménagements que de Julien ou de Valens.
* | SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE, INVECTIVES huis
| ation are tout entière, la philosophie antique
tout entière, avec Socrate, Platon, Aristote, avec les stoïciens et les cyniques, et qu’une bonne partie de ces deux discours ne fasse autre chose que reprendre, en l’aggravant encore, la polémique des anciens Apologistes. Voilà tout ce qui rebute aujourd’hui un grand . nombre de lecteurs, qui, à leur tour, risquent de ne pas se montrer tout à fait Justes, en n’accordant pas d’aitention à certaines pages où l'intelligence pénétrante de Grégoire et son élévation d’esprit se retrouvent. Par exemple, il a parfaitement montré ce qu’il y avait de vain à tenter d’insuffler une nouvelle vie au paganisme en opérant sur lui, si j’ose dire, une transfusion du sang, au moyen du sang chrétien; dans cet effort pour créer un clergé païen qui fût une sorte de contre-façon du clergé chrétien, une organisation de la charité qui fût capable d'entrer en concurrence avec la charité chrétienne, etc. Ce sont des pages vigoureuses que celles où il affirme que chaque doctrine a son esprit et que cet esprit porte ses fruits, différents pour chacune. Ce n’est pas que les doctrines ne puissent se corriger, se tempérer l’une par l’autre. L'histoire de la philosophie est pleine d'exemples de combinaisons, qui, tout illogiques qu’elles ont été, se sont révélées’ viables, et tout mon livre a assez montré, je l'espère, ce que nous devons à celle qui a incorporé dans le christianisme beaucoup d’éléments profanes. Mais le christianisme du 11° et du zrrr° siècles, avait, pour assimiler ces éléments empruntés, une force de jeunesse que le paganisme avait depuis longtemps perdue, quand Julien a cédé à l'illusion qu’il pourrait réussir en appliquant en sens inverse la même méthode.
Nous pourrions trouver, du point de vue même où Grégoire s’est ainsi placé, qu'il n’avait pas autant de droit qu'il en croit avoir de s’indigner contre l’édit de Julien excluant les chrétiens de l’enseignement des lettres profanes. Mais, en lisant précisément les pages où il s'applique à dissocier la langue grecque et l’art d’écrire