‹ Histoire de la littérature grecque chrétienneChapitre 110 sur 200 · PORT · texte numérisé non relu

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du premier de ces problèmes les cinq beaux sermons qui lui ont valu plus que tous les autres son surnom de Théologien.

3 Ils ont été prononcés en 380, et ne durent pas tarder à être publiés. Ce ne sont point des improvisations, mais des œuvres méditées et achevées. Ils sont dirigés spécialement contre l’anoméisme, comme le traité dei Basile contre Eunomios. Grégoire, comme Basile, est indigné par la prétention qu'Eunomios avait héritée d’Aèce de donner, par les seules clartés de la raison, selon la méthode dialectique, une analyse précise de J’essence divine, qui ne laisse subsister aucune obscurité ;

les plus ignorants et jusqu’ aux simples artisans. Îl pose donc en principe, dans le premier des cinq discours,

(1) Le terme est appliqué, par Grégoire lui-même, au moins aux » quatre derniers (Or., XXVIII, 1) ; édition spéciale de Mason, Cam- #& bridge, 1899.

la communauté nicéenne de la capitale, a été nécessai-

et il a vu naître la crise apollinariste. C? était le moment trine du Saint-Esprit, laissée trop vague par le concile

Constantinople a conduit Grégoire à consacrer à l'exposé

il est désolé par cette fureur de controverse qui a gagné |

que l’étude et l'interprétation de l’Écriture, et par conséquent celles du dogme, qui n’a pas d’autre fondement, ne sont pas l'affaire du premier venu et devraient être réservées à ceux qui ont pris la peine de s’y préparer comme il convient (1). La première condition de cette préparation est, nous le savons déjà, la purification morale poussée aussi loin que possible. Une telle condition, si elle était observée, serait un frein suffisant à l’ardeur inconsidérée de tant d’orgueilleux. Mais Grégoire n’ignore pas que peu de gens s’y soumettront, et, bien assuré qu’il ne guérira pas en un jour ses auditeurs de la manie de discuter, il les invite à mieux employer le talent qu’ils croient avoir, en le tournant à la réfutation du polythéisme populaire, là où il survit encore ; à la polémique contre la philosophie, contre la magie et les autres formes de la superstition, toutes matières moins périlleuses que la théologie proprement dite.

Ces précautions prises, il pourra commencer, dans le second discours, l'exposé de la saine doctrine. Ce second discours est consacré à la notion de la divinité en général. Grégoire y prend exactement le contre-pied de la thèse eunomienne, en restituant ses droits au mystère. Il reconnaît que le spectacle du monde, la considération de l’ordre que nous y voyons régner, nous suggèrent l’idée d’un Dieu créateur. Mais nous sommes incapables de définir son essence. Quand nous cherchons à le faire, nous parvenons seulement à lui attribuer des qualités négatives ; nous disons qu'il est infini, incorporel, etc. Nous n’atteignons aucune conception positive, ou bien nous sommes contraints de parler un langage anthropomorphique qui a les plus graves dangers ; car nous avons

beau savoir qu’alors nous nous servons d'images, nous

(1) On se rappelle qu'Eunomios, avec sa fierté d’intellectuel, proclame, au contraire, à la fin de son Apologie, que rien ne prévaut sur la raison, et que dans une controverse la dignité et le rang ne comptent pas.

risquons de l'oublier en pratique et de devenir finalement dupes de nous-mêmes, en tombant dans l’idolâtrie. Même les plus hauts esprits, favorisés exceptionnellement par la grâce divine — les Prophètes de l'Ancien Testament ou les Apôtres du Nouveau — n’ont connu Dieu qu’in-

complètement. Notre raison est si courte que nous ne

réussissons pas à comprendre toutes les merveilles de la création ; comment prétendrions-nous comprendre le Créateur ? L’Anoméen est un téméraire et un impie.

Le troisième discours aborde le dogme de la Trinité ;

il est, ainsi que le suivant, consacré au Fils, et aussi

au Père, dans la mesure où les deux notions se commandent l’une l’autre. L'objet de Grégoire est d'expliquer, autant que faire se peut, la nature de la génération divine, toujours plutôt négativement que par des précisions positives. Grégoire écarte donc toute interprétation qui l’assimilerait à la génération humaïne, et impliquerait par conséquent l’antériorité du Père par rapport au Fils. La subtilité des Eunomiens s'était particulièrement exercée sur ce problème, et Grégoire l’examine sous certains des aspects même par où ils l’avaient envisagé, par exemple si le Père engendre le Fils par un acte de sa volonté ou non ; ou bien si, le Fils étant engendré et le Père inengendré, il est permis de soutenir qu'ils sont l’un et l’autre de même nature. Aux dilemmes que les Anoméens aimaient à poser, Grégoire réplique par des textes scripturaires, ou, quand il est trop embarrassé, en faisant appel à la foi, qui doit avoir le dernier mot contre la dialectique.

Le discours IV continue la discussion selon la même méthode. Grégoire y passe en revue les textes auxquels les Ariens faisaient appel, et tout d’abord le fameux texte des Proverbes,. VIII, 22, où l'interprétation du mot àpyn était si discutée ; ceux où le Christ est qualifié d’esclave ; etc.

Le cinquième discours a pour thème le Saint-Esprit. C'était alors-la question brûlante. En la traitant, Gré-

goire n’avait plus à faire face seulement aux Eunomiens ; il devait prendre des précautions avec la majorité

des fidèles, qui n'avaient pas encore d'opinion nette, et

à qui il fallait se garder de présenter brusquement comme une nouveauté l’éclaircissement nécessaire que réclamait : la doctrine de Nicée. Nous avons vu quels ménagements, 1 parfois excessifs, semble-t-il, aux yeux même dé Grégoire, Basile avait toujours gardés à ce sujet dans ses homélies. À Constantinople, le parti des adversaires du Saint-Esprit (Pneumatomaques) était nombreux ; on les désignait ordinairement sous le nom, plus ou moins justifié, de Macédoniens. Ils arguaient que l’Écriture n’offrait pas un seul texte où l’Esprit fût qualifié, sans condition, par le terme de Dieu (dec). Grégoire, malgré sa répugnance à paraître innover, aboutit, après une discussion assez subtile, à une sorte de théorie de la révélation progressive ; de même que l’on est passé

de l’ancienne à la nouvelle alliance, de même que, si le

judaïsme avait fortement établi la doctrine du Père, il avait ignoré celle du Fils, de même, maintenant que. la doctrine du Fils est parfaitement définie, le temps est venu de tirer au clair celle du Saint-Esprit, que l'Écriture laisse seulement entrevoir.

La théologie que Grégoire expose dans les quatre pre- | miers discours est en somme celle d’Athanase et de Basile. La difficulté, pour lui comme pour Basile, est, après avoir fortement défendu le dogme d’un seul Dieu en. trois personnes (1) (hypostases),de caractériser l'individualité de chacune des personnes. Il se reconnaît incapable d’y réussir; il renonce à des métaphores souvent employées par d’autres et qu'il juge périlleuses, celles du. soleil, du rayon, de la lumière. Il serait plutôt tenté de |

(1) Le terme de personnes n’est pas du langage de Gregoire, qui. défend la formule pla oûaix ëv tplaiv bnostaseouv, et attribue la difii-. eulté de s’entendre entre Occidentaux et Orientaux à la pauvreté de la langue latine, qui n’a d’équivalent ni pour l’un ni pour l’autre de ces termes. ;

| SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE. HOMÉLIE chercher une analogie dans la triplicité de nos facultés : intelligence (vo) ; parole (Acyos) ; esprit (rue). Mais cette explication risque de ramener au sabellianisme,

et Grégoire ne la pousse pas très loin. Il en revient à

définir la première personne par l’&yewmoia (elle est inengendrée) ; la seconde par la yémwrox (elle est engendrée) ; la troisième par l’éxropevois (son mode d’existence est

la procession). Par ce dernier terme, qu’il a fait adopter, il va plus avant que Basile, et, si on compare ses for-

mules à l’orthodoxie telle qu’elle s’est définitivement

exprimée, 1l n'y manque que la mention plus précise du

Filioque (1).

L’exposé que contiennent les cinq discours est à peu

près reproduit, quoique moins complètement, dans plusieurs autres. Grégoire n’hésite pas, quand il a trouvé

des formules qui le satisfont, à les répéter partout où il en a besoin. Son dernier sermon, prononcé à Arianze, après sa retraite définitive, reprend des passages en-

tiers, et fort longs, de ceux qu’il avait tenus à Constan-

tinople, en nous apportant cependant en plus des vues sur la rédemption, qui manquent dans ceux-ci. En cette

matière, de nouveau, il écarte plutôt les opinions fausses qu’il ne propose des solutions personnelles. Il est très

nettement hostile à l’idée d’une rançon payée au diable, idée qu’il considère comme grossière ; ce qui ne saurait guère nous surprendre de sa part.

Les cinq grands discours de Constantinople représentent ce que l’éloquence chrétienne a produit de plus original au rv® siècle, dans le domaine de l’homélie théologique, comme l’Hexæméron de Basile montre le degré le plus élevé qu’elle pouvait atteindre dans l’homélie exégétique, et comme les sermons de Chrysostome à Antioche,

entre lesquels on n’aurait que l’embarras du choix, nous

la présentent arrivée à sa perfection sous la forme de

l'instruction morale. Pas plus que dans les autres œuvres

(1) Cf. Hozr, Amphilochius von Ikonium, p. 170,

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de Grégoire, l’artifice n’y fait défaut ; les morceaux à effet y abondent, et l’on retrouve parmi eux jusqu’à cette fameuse description du paon (1) que tous les sophistes ont recommencée, de siècle en siècle, depuis Dion Chrysostome. Le style est paré de toutes les figures de rhétorique en usage. Mais l’orateur sait aussi élever le ton et l’égaler à la grandeur de son sujet: Là même où notre goût moderne trouve excessif le manège de sa coquetterie, se reconnaît la verve naturelle d’un talent abondant et facile, qui laisse bien loin derrière lui l’exaltation convenue d’un Himérios ou la froide élégance d’un Libanios.

Les épreuves qui bientôt assombrirent l’apostolat de Grégoire à Constantinople le ramenèrent à certaines habitudes de ses premières années. De nouveau il reprit le ton de l’apologie personnelle, ou s’abandonna devant ses auditeurs à d’intimes confidences. En retournant à cette manière qui lui avait été si familière, il y apporta l’ampleur et la force d’une éloquence qui était allée chaque année grandissant. La confidence est pleine de charme dans un sermon comme le Discours XXVII, prononcé à la suite de la tentative de Maxime, et l’apologie est d’une émouvante noblesse dans le discours d’adieux adressé au concile (Or., XLII).

Au moment où Maxime prétendit se faire porter à l’épiscopat par les marins d'Alexandrie, Grégoire était malade. Quand il reparut devant les fidèles, pour épan-

cher la joie qu’il éprouvait de les retrouver, il prononça

une homélie qui est un véritable poème en prose. Après leur avoir dit, dans une exorde affectueux, combien il désirait les retrouver vite, et les avoir assurés qu’il n'a jamais douté qu’eux-mêmes aient éprouvé autant d’impatience, après avoir exprimé l'espoir qu’à la communauté de foi qui déjà les unissait s’ajoute maintenant

(1) Dans le second (Or., XXVIIT), 25. Élie de Crète n’a pas manqué de la signaler à l’admiration des rhéteurs,

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SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE. DERNIERS Discours 361

la communauté de l'épreuve, il explique quels sont les devoirs du bon pasteur, et, revenant bientôt de ces généralités à la situation présente, il demande à ses ouailles et se demande à lui-même : qu'avons-nous fait dans cet intervalle, vous et moi ? Montrez-moi si vous êtes restés fermes dans la foi, si vous avez progressé dans la charité. Et moi-même, qu’ai-je fait dans ma solitude ? Il répond qu’il a médité, et il conte sa méditation en l’encadrant

dans le récit d’une promenade au bord de la mer, thème P ;

usé, assurément, déjà mille fois traité par la littérature

chrétienne elle-même, mais qu'il a su renouveler en

unissant à un vif sentiment des beautés de la nature cette mélancolie par laquelle il plaît à notre goût moderne, et dont nous retrouverons l’heureuse expression dans plus d’un de ses poèmes.

J’ai déjà cité cette page curieuse du discours XLII où, en prenant congé de ses fidèles, Grégoire n’oublie pas de mentionner les succès oratoires qu'il remporta dans sa petite église d’Anastasie. Mais 1l faut lire en entier cette apologie pleine de dignité, que, dans son exorde, Grégoire a placée sous le patronage de saint Paul, parce que l’Apôtre, après le succès extraordinaire de ses premières missions a été obligé, lui aussi, de rendre des comptes, et d’aller s’expliquer avec les autres Apôtres à Jérusalem. Grégoire peut bien rendre des comptes, puisque saint Paul a rendu les siens. Il s'explique donc, en s’adressant tantôt aux évêques du concile, tantôt aux fidèles eux-mêmes. Il rappelle les persécutions de Julien et de Valens, et il décrit le misérable état où se trouvait réduite la communauté catholique de la capitale, quand elle l’a appelé à la diriger. Il la montre maintenant telle qu’il l’a développée, non point encore agrandie au point où 1l le souhaiterait, mais suffisamment accrue et fortifiée cependant pour que ces premiers progrès garantissent qu’un jour elle comprendra de nouveau toute la ville. Il se réjouit d'avance d’un avenir qu’il a droit de prévoir, et qui sera le fruit de ses discours, de ses discours que

eu

des indignes ont raillés (1). Il se glorifie surtout parce

que grâce à lui c’est l’orthodoxie la plus exacte qui règne aujourd’hui dans ce troupeau, et il trouve dans cette

J 1 2 , ; | ; ; PTE nn.

LA LITTÉRATURE GRÉCQUÉ CHRÉTIENNEÉ

déclaration l’occasion de refaire une dernière fois l'exposé de la doctrine qu’il a professée ; 1l donne comme un résumé des cinq discours théologiques. Voilà son apologie ; il a droit de demander maintenant sa récompense, et il est facile de lui accorder celle qu'il réclame. Il ne souhaite en effet que de se voir rendre sa liberté. Croit-on que lui, le paysan cappadocien, il se plaise dans la vie tumultueuse de la grande ville; qu’il puisse supporter «les courses de chevaux, les théâtres, ce délire qui entraîne chacun à rivaliser avec les autres de dépenses et de passion pour de tels plaisirs (2) »? Il est las, à son âge, de se conduire comme un vieillard qui se mêlerait aux jeux des adolescents sur la place publique. « Ce qui amuse les autres l’ennuie, et ce qui l’amuse ennuie les autres. » Il sait bien qu’on lui a reproché de ne pas être un évêque, parce qu’il ne veut pas tenir table ouverte, porter des vêtements fastueux, montrer de l’arrogance dans son attitude (3). Il a le tort d'ignorer que l’évêque de la capitale doit « rivaliser avec les consuls et les préfets, avec les plus illustres généraux, qui ne savent que faire de leur argent ». Il préfère, lui, prêcher la Trinité. Hé bien ! qu’au nom de cette Trinité dont il a été l'apôtre, on lui délivre sa lettre de congé! (4) « Adieu, souverain, adieu, palais, et tous les serviteurs et toute la maison du

(1) Il est intéressant de noter que Grégoire reproche à un de ses ennemis, dont il parle très durement, d’avoir dit que son éloquence avait des charmes de courtisane. Il a le droit de s’indigner d’un pareil jugement, parce qu’il le considère du point de vue moral. Nous pouvons trouver, si nous nous plaçons au point de vue littéraire, que son censeur avait au moins bien compris qu’il y a dans la manière de Grégoire trop de concessions à la sophistique. Le passage que je vise est au chapitre xil. | |

(2) xxx.

(3) xxiv.

(4) xxv.

SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE. DERNIERS biscours 363

souverain ! Etes- -vous fidèles à votre roi ? je l’ignore ;

je sais bien que pour la plupart vous ne l’êtes pas à Dieu. Battez des mains ; criez à tue-tête ; applaudissez l’ora-

teur que vous aimez. La langue que vous trouviez

mauvaise et bavarde va se taire, ; elle ne se taira pas entièrement ; elle combattra, à l’aide de la main et de l'encre ; et cependant, aujourd’hui, elle se

tait. » Elle ne se tait pas, sans avoir encore prononcé

Res paroles aigres-douces, en exprimant l'espoir

que Constantinople deviendra meilleure et comprendra

qu’il n’y a pas de honte à se convertir, que la persévé:

rance dans le mal au contraire conduit à la ruine ; en faisant allusion aussi au schisme d’Antioche, et à la conjuration de l'Occident qui s’est formée à cette occasion (1): Ses derniers mots sont une invocation aux anges et à la Trinité : « Surtout et avant tout, c’est vous que j'invoquerai ! Adieu, anges qui veillez sur cette Église, qui avez veillé sur mon séjour et veillerez sur mon absence, si tout ce qui nous concerne est dans la main de Dieu ! Adieu, Trinité, ma pensée constante et ma gloire ! Puissent-ils te conserver, et, toi, conserve-les, conserve mon peuple (car il reste mon peuple, même,

sous un autre gouvernement), et que partout on te prêche,

on t’exalte, on te fasse régner et par la parole et par la conduite qui sy conforme! Mes enfants, gardez mon dépôt (2) ; souvenez-vous des pierres que j'ai reçues (3). Que la gas de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous ! Amen. » Si dans le poème sur sa vie, écrit plus

tard, on sent partout l’amertume que laissa dans son! 2/0

cœur l’ingratitude, ce discours d’adieux, aussi brillant que . pathétique, nous fait comprendre avec quel zèle il s’était | dévoué à la tâche acceptée et combien il avait aimé son petit troupeau. On lui donna en Nectaire le successeur que

(1) xxvn; je n’ai pas traduit le passage, qui présente quelques obscurités,

(2) Souvenir de I Tim., vi, 20.

, (3) Souvenir de, Ép. aux Col., 1v, 18 ; ci. p. 333, note 1,

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EL Serre

ses ennemis souhaitaient, le prélat homme de cour, le haut fonctionnaire. Il fut, lui, l’annonciateur de saint Jean Chrysostome, qui, vingt-cinq ans après, sur le même siège, devait soutenir des combats encore plus durs et subir une défaite aussi injuste.

On a vu la variété et la richesse de cette œuvre oratoire ; on à pu voir aussi, je l’espère, que, si l’on peut être tenté d’abord de craindre, en constatant la place qu'y tient la personne même de Grégoire, que ce qui en

fait aujourd’hui l’intérêt littéraire en ait diminué jadis la

valeur d'efficacité substantielle, cette impression serait trop sommaire et peu équitable. On a pu se rendre

compte que, si le talent de l’orateur a été formé par

les méthodes de la sophistique et nous paraît aujourd’hui paré de trop d’artifices, Grégoire joint à cet art trop raffiné une inspiration fraîche et jaillissante, l’imagination la plus colorée et la plus vive, la passion la plus sincère et la plus émouvante. Il joint aux défauts qui furent ceux de son temps quelques-unes des qualités les plus

précieuses qui, en tout temps, ont fait le grand orateur.

La correspondance. — Moins instructive que celle de Basile comme témoignage historique, la correspondance de Grégoire de Nazianze a au contraire un très vif intérêt pour l’histoire littéraire (1). Elle comprend 243 lettres dans l’édition des Bénédictins, 244 dans la Patrologie de Migne ; Mercati en a publié une nouvelle, en 1903 (2).

{1} Voir principalement M. Guiener, Les procédés épistolaires de saint Grégoire de Nazianze comparés à ceux de ses contemporains, Paris, 1911, et G. Przvcnookt, De Gregorii Nazianzeni epistulis quæstiones selectæ, Cracovie, 1912.

(2) Dans Studi e Test, XI, Rome, 1911,

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Presque aucune ne prête à la suspicion (1). Grégoire luimême, pour répondre au désir que lui avait exprimé son neveu Nicobule, en avait publié un recueil, dans lequel elles étaient précédées de lettres de Basile (2). Cette publication a dû avoir lieu seulement après la mort de Basile (3), et dans les dernières années de la vie de Grégoire. Mais comme c’est précisément pendant ces dernières années que sa correspondance a été le plus nourrie, il n’est pas. probable que la collection qui nous est parvenue ne contienne rien de plus que ce que contenait le premier recueil. Elle ne représente évidemment qu’une assez faible partie du total des lettres que Grégoire a réellement écrites au cours de sa vie ; les allusions que l’on trouve parfois dans certaines de celles qui la composent suffisent à le prouver. Le souci qu'avait Grégoire de sa réputation littéraire fait aussi présumer que lui-même avait fait un choix, et livré seulement au publie les morceaux qu’il regardait comme pouvant lui faire le plus d’honneur.

La rhétorique, qui avait déterminé des règles précises

(1) Le n° 243 (lettre au moine Évagre) est tantôt attribué à Grégoire de Nazianze, tantôt à Grégoire de Nysse, tantôt à Grégoire le Thaumaturge, et on peut hésiter entre les deux premiers. Aucun manuscrit ne donne toutes les lettres. Les trois meilleurs, au jugement de Przychocki, sont le Vaticanus 435 (xrri° siècle), qui en donne 234 ; le Laurentianus, IV, 14 (x£ siècle), qui en donne 221, et le Parisinus 506, (x siècle), qui en donne 231. Les plus importantes, au point de vue théologique, sont habituellement classées parmi les discours.

(2) Ép. LIII. Il s’agit de Nicobule le jeune, petit-neveu de Grégoire, non de Nicobule l’Ancien, père de celui-ci, et neveu de Grégoire, dont il avait épousé la nièce, Alypienne.

(3) Grégoire n’a pu évidemment se croire autorisé à publier les lettres de Basile qu'après la mort de son ami. La date de 372 adoptée par les Bénédictins pour les Ép. LI-LIII est donc trop ancienne. Nicobule avait demandé à son oncle (Ép. LIT) de lui envoyer « Le plus grand nombre possible » de ses lettres ; le recueil a donc sans doute été déjà assez étendu, en ce qui concerne celles-ci ; mais quant aux Lettres de Basile, que Grégoire avait placées avant les siennes (Ép. LIII), nous ignorons s’il s’agissait seulement de lettres de Basile à Grégoire, ou si Grégoire s’était procuré aussi et a publié des lettres écrites à d’autres, comme l’a supposé l’abbé Bessières.

er

ur 4 a (. Basile Miendraib pas ses s préceptes, 1 etilest facile de constater qu'il les observe principalement : quand il écrit à de grands personnages ou à des lettrés. “és = Mais le plus souvent il traite d’affaires importantes rie.) prend pour parler de chacune d'elles le ton qui convient, 4 et la riche substance de ses lettres les distingue déjà de la lettre proprement sophistique, où l’art consiste de préférence à « faire quelque chose de rien ». La correspondance de Grégoire n’est pas aussi vide que celle de Libanios, mais celles de ses lettres qu’il a voulu trans- mettre à la postérité ont été polies et limées avec un soin de virtuose. Elles datent d’ailleurs presque toutes | des périodes où, retiré de la vie publique, il a eu tout le loisir et toute la liberté d’esprit qui lui permettaient d'y mettre la perfection dont il était capable. Il n’a même pas négligé de nous faire entrer dans le secret de son travail, et l’une de ses lettres à Nicobule est un petit traité, assez concis, mais très précis, de l’art épistolaire (2). Les règles qu’il établit ne sont pas de son invention ; il les a ÉRPTSE dans les écoles. Mais il fait un choix entre celles qu’on lui a enseignées (3), et son goût personnel se révèle dans l'importance relative qu'il accorde aux diverses qualités que les rhéteurs exi- geaient d’un bon épistolier. Méthodiquement, il com- . mence par examiner quelle doit être l’étendue d’une lettre, et, tout en recommandant en principe d'éviter une longueur exagérée, il conclut sagement qu’elle doit toujours être proportionnée au sujet. La seconde qualité à laquelle il faut s’attacher, après la concision (ouvyrouix), est la clarté (saprveræ) : CII faut éviter, autant que pos-

Er.

ET

en tt litton de 7: “and A

nn 5 à

(1) Voir les ouvrages indiqués de Guicner et de Przycocki, et lintroduction de Wercmerr à l'édition des —émot ëmierohtxo{ et

éruatoAuuator yapaxtmoec Demetrii et Libanii qui feruntur, Leipzig, 1910,

(2) Ép. LI.

(3) Voir, sur ce point, Przychocki,

Per 0 7

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DE NAZIANZE. |GORRESPONDANCE 367

sible, ne! ton di done. hi see plutôt vers celui de” la conversation ; pour tout dire, en un mot, la meilleure des lettres et la mieux réussie sera celle qui sera capable

de persuader à la fois le profane et le lettré, et qui sera

comprise du premier coup, si fine qu’elle soit. Car il

est aussi bien hors de propos qu’une énigme soit intelligible et qu’une lettre ait besoin de commentaire. Le troisième mérite des lettres est la grâce. Nous la possèderons

si nous n’écrivons pas sèchement et sans charme, ou sans

ornement, sans parure ni soin, comme l’on dit ; en nous

passant, par exemple, de sentences, de proverbes, d’apophtegmes ou de plaisanteries et d’énigmes, qui donnent de l’agrément au style ; ou, au contraire, en paraissant

en abuser ; car nous tomberions dans la rusticité ou dans

la prodigalité. Nous admettrons des figures, mais en

petit nombre, et qui ne soient pas provocantes. Quant aux antithèses, aux membres de phrase de longueur égale

ou approximative (1), nous les rejetterons, ou, si parfois nous les admettons, nous le ferons plutôt en nous jouant

que sérieusement. Pour conclure, 1e dirai ce que J'ai

entendu dire à quelqu'un, à propos de l'aigle, au temps

où les oiseaux se disputaient la royauté et s’étaient présentés au concours parés à qui mieux-mieux, que sa plus grande beauté était de ne pas se donner pour beau. C’est cette absence d’affectation qu’il faut observer plus

que tout dans les lettres ; il faut y demeurer le plus près

possible de la nature, Voilà ce que je t’envoie, comme par une lettre, sur l’art d’écrire des lettres ; et peut-être

n'est-ce pas mon affaire, à moi qui ai des occupations plus sérieuses. Le reste, la pratique te l’enseignera ; car

tu as des aptitudes naturelles, ou bien tu l’appprendras de ceux qui sont habiles en cette matière. » Le reste, ce

sont, en particulier, les distinctions que faisaient les

rhéteurs entre les différentes catégories de lettres, suivant leur destinataire ou leur sujet ; ils avaient établi

(1) Ce sont les figures imaginées par Gorgias,

Nr PL 4 ÿ Res £ \ ! L eo" 363 LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE

toute une classification très détaillée en variétés, qui peuvent facilement être ramenées à des espèces plus vénérales. Grégoire n’en dit rien ici; mais il n’ignorait pas plus cette partie de l’art que les autres ; et il le montre, soit dans sa pratique, soit par des allusions qu’il ‘y fait en d’autres endroits (1). :

La théorie que Grégoire expose à Nicobule, dans l'Ép. LI, est à peu près irréprochable. On peut noter cependant, qu’il ne considère, dans l’art épistolaire, que la forme. Il ne dit rien sur le ton qu’il convient de prendre selon les circonstances, ou selon les personnes auxquelles on s’adresse. Il a pensé sans doute que cet ordre de considérations appartenait plutôt à la rhétorique générale, et que Nicobule devait déjà être familier avec lui. Il est facile de voir, presque à chaque page de sa correspondance, que lui-même en tenait le plus grand compte. Pour le style, auquel il s’est uniquement attaché, il conseille très justement, en principe, de conserver le plus possible le tour de la conversation ; mais il veut aussi qu’on ne néglige pas l’ornement ; il souhaite qu’on fasse usage des proverbes ou des maximes, et, s’il paraît d’abord bannir les figures à la Gorgias, il leur rouvre

ensuite la porte, quoique avec discrétion. Il se conformait

ainsi au goût de son temps, à un goût si invétéré que personne n’eût compris qu'il y substituât une véritable simplicité, et il s’y est conformé, en pratique, plus encore qu’on ne l’imaginerait, si on prenait tout à fait à la lettre les préceptes qu’il adresse à Nicobule. Il résulte des analyses très précises de M. Przychocki que la langue dont il se sert est aussi soignée que possible ; elle est d’un alticisant qui ne recourt que par exception aux formes communes ou aux tours post-classiques, dans les cas seulement où les partisans les plus stricts de l’atticisme

(1) M. Przychocki a relevé les passages où, dans des lettres autres

que la 512, Grégoire mentionne d’autres préceptes relatifs à l’art épistolaire,

és

n’en étaient point choqués. Le style est moins pur que

la langue, parce que, dans tout ce qu’il a écrit, Grégoire nous offre ce contraste, que son maître Himérios et beaucoup d’autres encore présentent aussi, d'employer un vocabulaire et une syntaxe d’une pureté remarquable pour le temps, mais de mettre ces éléments matériels de l’éloquence au service du goût asiatique le plus aventureux. Les figures de presque toute sorte sont donc assez abondantes dans ses lettres ; même les antithèses ou les parisa. L’hiatus est évité avec vigilance, et les clau- sules sont harmonieusement rythmées selon le principe nouveau, semble-t-il, qui tendait à prévaloir, c’est-à-dire selon l’accentuation. On ne saurait nier cependant que ces procédés y soient mis en œuvre avec moins d'abus que dans les Discours, et, notamment, que dans les Panégyriques. Il y a bien une manière épistolaire de Grégoire, assez différente de sa manière oratoire, et suflisamment en accord avec la théorie exposée dans l’Épitre LTe(1):

Certaines lettres de Grégoire équivalent à des actes. Elles marquent un épisode de la lutte qu’il a soutenue, comme Basile, pour la défense de l’orthodoxie. Elles appartiennent à la période de sa retraite, après que, découragé par son échec à Constantinople, il eut renoncé à l’action, mais non à la parole ou à la plume, comme il l'avait annoncé dans son discours d’adieux. Les deux plus importantes, adressées au prêtre Clédonios, ont trait aux progrès de l’apollinarisme, qui l’avaient déjà grandement préoccupé pendant qu'il résidait dans la capitale, et qui, depuis son départ, s’y marquaient davantage encore, tandis qu’ils commençaient à devenir inquiétants dans la Cappadoce elle-même. Elles datent de 382. La première (2) a été consacrée par l’usage qu’en ont fait

(1) C’est une nuance que M. Przychocki n’a peut-être pas assez marquée, dans les conclusions de son excellent travail. (2) Ép. CI.

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