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LES POÈMES

Grégoire aimait la poésie. On lisait beaucoup les poètes dans les écoles, ou tout au moins certains poètes ; Mais au rve siècle et depuis longtemps déjà, on les lisait sur-

tout pour connaître les légendes qu'ils avaient chantées,

ou le vocabulaire et le style poétiques. Il semble que l'intelligence véritable de la grande poésie fût assez rare. Par sa brillante imagination et par sa vive sensibilité,

Grégoire était lui-même un poète, capable de goûter pour leurs vrais mérites Homère, les Tragiques ou les Lyriques ; capable aussi non seulement d’imiter adroite-

ment leur facture, mais de donner à ses sentiments une expression originale en les revêtant de la forme poétique. La plupart des théologiens et quelques philologues ont traité avec un dédain excessif l'énorme bagage poétique de Grégoire. Il y a du fatras certainement dans ces milliers d’hexaïnètres ou de trimètres, auxquels se mêlent certains poèmes composés en mètres plus rares (1). La vraie poésie n’en est point absente. À part ceux qui sont de simples artifices didactiques, tous nous révèlent, plus librement encore que les Discours ou les Lettres, les aspects si variés et les nuances si délicates de l’âme de Grégoire. Cela suflirait à leur prêter un vif intérêt. Mais,

de plus, Grégoire a cherché à mettre une grande variété.

dans la forme de son œuvre, et, sans avoir besoin de faire plus que d'écouter son inspiration naturelle, il a rencontré des accents nouveaux, qui font pressentir en quelque mesure notre lyrisme moderne. C’est un des mérites de Villemain, dans son Tableau de la Littérature chrétienne au IVe siècle, que d’avoir éprouvé vivement et rendu

heureusement cette impression. De nos jours, Wilamo-

witz n’a pas moins bien compris qu'il y a chez Grégoire un art et un talent qui méritent de retenir notre attention.

(1) Plus de seize mille vers en tout, presque dix-sept.

La plus grande partie des poèmes de Grégoire appartient aux dernières années de sa vie, après sa renonciation à l'évêché de Constantinople. Un certain nombre cependant peuvent remonter à sa jeunesse (1), et quelques autres se distribuer dans la période intermédiaire. Grégoire jeune, en composant des vers, pensait peut-être surtout à montrer que sa virtuosité s’étendait à tout, et ce sentiment ne lui était sans doute pas devenu tout à fait étranger pendant sa vieillesse. Mais d’autres stimulants contribuaient alors à exciter son talent. Il nous

a exposé ses raisons dans une des pièces qu'il a écrites.

vers 382 (2). La première est une de ces plaisanteries où Grégoire se complaît, quand il parle de lui-même : il confesse qu’il est trop fécond, et se soumet à la contrainte des vers pour entraver sa facilité. Il a ensuite une intention didactique : « En second lieu, aux jeunes gens, et à ceux qui ont le grand amour des lettres, je veux offrir comme un doux breuvage, et, par la persuasion, les conduire à des pensées plus utiles, en adoucissant par l’art l’âpreté des préceptes. La corde de la lyre, elle aussi, aime que sa tension se relâche. Si tu en es d'accord, prends ceci, tout au moins, comme tu ferais de chants ou de notes de la lyre. Je t'offre un jeu, s’il te plaît de jouer, pour te garantir contre le danger de l'effort continu vers le bien. En troisième lieu, j'ai le sentiment que voici — c’est peu de chose peut-être, et sans importance; toutefois, j’ai ce sentiment — je prétends que ceux qui sont étrangers à notre croyance ne nous surpassent pas même par le talent d’écrire ; je parle

(1) Voir quelques indications dans Dusepour, De Gregorii Nazian-

zeni carminibus, Paris, 1907, La question serait à reprendre de plus près. C’est surtout parmi les épigrammes (Epitaphia) que semblent se trouver des œuvres de jeunesse. — Pour les poèmes de la vieillesse, qui sont de beaucoup les plus nombreux et où de nombreuses allusions dénoncent la date, les Bénédictins ont généralement fait le travail d’une manière satisfaisante.

(2) IT, I, xxxix, 33 et suiv.

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est ns leur parure, quoique fr | pour nous la vraie beauté soit dans la contemplation. Voici donc le jeu auquel je me suis livré, pour vous, les habiles ! Sachons avoir de la grâce, comme en a aussi le lion. En quatrième lieu, j’ai trouvé, dans ma souffrance, ce remède à mon mal, comme un cygne vieill, de me faire entendre à moi-même le murmure de mes ailes. Ce n’est pas un thrène, c’est comme l'hymne du départ ». L’intention didactique est naturelle à un chrétien. Celle de rivaliser avec la poésie profane a été étrangère aux fidèles des premiers temps, mais tenait grandement à cœur à ceux du 1v® siècle. La défense promulguée par Julien, l'exemple d’Apollinaire ont contribué à fortifier l’une et l’autre dans l’âme de Grégoire. Mais il n’eût certainement pas écrit tant de vers s’il n’y avait trouvé d’abord le charme qu’il avoue lui-même, si la poésie n'avait été pour lui une consolatrice. C’est à ce dernier $ sentiment qu'il a dû ses meilleures inspirations. Qu'il s’agisse dés incidents, graves ou mesquins, qui ont troublé sa vie, ou de.cette angoisse plus profonde que cause à tout homme bien né le mystère de la destinée humaine, la confidence est pour lui un besoin irrésistible. « Je | laisserai ma parole déborder hors de mon âme, comme | un flot intérieur poussé par un vent violent, qui parcourt les fissures souterraines, murmure sourdement, et un beau jour fond sur la plaine, quand la bouche s’ouvre et le laisse passer. Voilà ma manière : je ne puis contenir au dedans de moi ma colère. Souffrez que je tienne un langage mordant, fils de mon souci. C’est un remède à la souffrance que de la crier à même la face du ciel (1) » Nous avons assez vu déjà comment Grégoire s’est mis constamment lui-même en scène dans ses discours pour n’avoir pas besoin d’insister.

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(4) IT, I, xx, 20 et suiv. Le ton âpre du passage s'explique parce que la pièce est adressée aux évêques du concile de Constantinople. — Le dernier vers cité est l’écho d’un thème fréquent dans la tragédie ; cf. par exemple, Sornocre, Électre, 86 et suiv.

Les Bénédictins ont classé 1 poèmes de Grégoire en deux grandes sections : théologique et historique, et di-

visé la première en deux classes : poèmes dogmatiques et poèmes moraux ; la seconde en deux : poèmes sur

lui-même, poèmes relatifs à d’autres. Étant donné la

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manière de Grégoire, cette division prête à certaines réserves ; on peut toutefois l’accepter en gros pour la commodité de l’exposition, sans se croire obligé de s’y conformer. servilement. Il n’y a pas à tenir compte de la tragédie de la Passion (Xpiorès racywy), qui est certainement très postérieure à l’âge de Grégoire ; il faut

mettre encore à part les iambes à Séleucos (I, 11, cvut), qui paraissent devoir revenir à Amphilochios d’Iconium.

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L’intention didactique est sensible principalement dans | la première section (1). Il est certaines pièces, parmi celles que les Bénédictins ont rangées dans la catégorie dogma- +22 ’ tique, qui ne sont que des éléments d’un cours d’ensei- a

gnement religieux versifié. Ce ne sont même parfois que de simples vers mnémotechniques, par exemple la

liste des livres authentiques de l’Écriture ; celle des

patriarches ; celle des plaies de l'Égypte ; ou les dix préceptes du Décalogue, ete. Les poèmes plus étendus qui, au lieu d’énumérer des faits matériels, exposent une

doctrine théologique, ne sont pas sans monotonie, mais

ont déjà plus d'intérêt. La grandeur des sujets y est un stimulant pour le talent de Grégoire ; sa vive imagination réussit parfois assez bien à donner une forme

concrète aux idées les plus abstraites et à les revêtir de couleurs brillantes, par exemple, dans cette description

du monde des essences spirituelles par laquelle s’ouvre

la pièce I, 1, VII, Où l'inspiration néo-platonicienne se mêle à l'inspiration chrétienne. Les morceaux brillants ne manquent pas non plus dans ces deux poèmes moraux qui contiennent des conseils aux moines ou aux vierges,

{i) Cf. W. Acxermann, Die diduktische Poesie des Gr. V. N. Leipzig, 1908. e l \ er

ou bien l'éloge des principales vertus chrétiennes, et

‘où apparaissent aussi fréquemment les emprunts à la

philosophie profane. Mais, quoiqu'il faille se garder de prononcer contre toute cette partie de l’œuvre de Grégoire une condamnation trop sommaire, le caractère pédagogique y domine et fait tort à la poésie.

Les véritables réussites de Grégoire sont ailleurs. Son

mérite principal est d’avoir su trouver dans la concep-

tion chrétienne de l’homme et de la vie humaine la source d’une inspiration lyrique qui l’apparente parfois à Lamartine. C’est, à un autre point de vue, d’avoir tenté au moins quelquefois de renouveler les formes poétiques, en un âge où elles étaient toutes fâcheusement vieillies et épuisées. C’est aussi d’avoir mis dans les pièces qui ont pour thème les événements de sa vie cette sincérité et cette fraîcheur d’impression qui furent son privilège, et qu'il ä conservées jusque dans l’extrême vieillesse.

Villemain a déjà reconnu avec un goût très sûr ceux de ses poèmes où il n’est pas arbitraire de soutenir qu'on peut entendre un accent nouveau. Certains morceaux de l’Anthologie montrent, il est vrai, que les élégiaques païens ont su exprimer avec force la vanité des choses humaines et la misère de notre condition. Mais la foi chrétienne apporte dans les méditations de Grégoire un élément qui les renouvelle. Elles sont parfois encadrées — comme telle page de ses discours — dans une description de la nature. La plus expressive est celle que contient le poème XIV de la seconde classe, dans la première section de l’édition bénédictine (1) : « Hier, tourmenté par mes chagrins, seul, loin des autres — j'étais assis dans un bois ombreux, rongeant mon cœur. — Car je ne sais pourquoi j'aime ce remède à ma souffrance — de m’entretenir en silence avec mon propre cœur. — La

(1) Villemain l’a traduite, avec une assez grande liberté ; j’ai gardé seulement de sa traduction une ou deux expressions particulièrement heureuses,

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brise murmurait de concert avec les oiseaux chanteurs — et du haut des rameaux dispensait une douce torpeur, — douce surtout à un cœur abattu. Sur les arbres —, de leur poitrine musicienne, les cigales au chant clair, amies du soleil — babillaient et faisaient retentir le bois tout entier. — Tout auprès une eau fraîche venait me baigner les pieds — et coulait paisiblement à travers le bois mouillé. Moi cependant — je portais ma lourde

peine, comme je pouvais la porter. — Je ne faisais pas

attention à tout cela ; car l’esprit, quand il est enveloppé — par le chagrin, ne veut pas aller au devant du plaisir. — Moi donc, dans le tourbillon de mon cœur agité, — je tenais ce débat, en paroles contradictoires : — Qu’ai-je été ? Que suis-je ? Que serai-je ? Je n’en sais rien —, et celui-là ne le sait pas mieux, dont la sagesse dépasse la mienne. — Mais caché sous un nuage, de cl de là — j’erre sans rien avoir, même en songe, de ce que je désire. — Car nous sommes tous attachés à la terre, tous errants, tous ceux sur qui — pèse le sombre nuage de la chair épaisse. — Et celui-là est plus sage que moi, — qui a su mieux que les autres tromper le mensonge complaisant de son cœur (1). — Je suis. Dismoi ce qu'est l’être ? Une part de moi est déjà passée, / — j'en suis une autre maintenant, J'en serai une autre, si je suis encore. — Rien n’est stable. Je suis le cours d’un fleuve bourbeux — qui toujours s’écoule, sans jamais se fixer. — De tout cela, que suis-je ? que suis-je, à ton avis, plutôt qu'autre chose? Enseigne-le moi. — Je suis ici en ce moment; prends garde que je ne t’échappe. — Tu ne traverseras pas deux fois, pareil à ce qu'il était ‘d’abord, — le cours d’un fleuve, et tu ne reverras pas le mortel que tu viens de voir. — Je fus d’abord en la chair de mon père; puis ma mère me reçut, — et J'ai été formé de l’un et de l’autre. — Ainsi je suis devenu une masse confuse, — sans apparence humaine, une laideur sans

(1) Vers obscur, dont le texte même n’est pas sûrement établi,

nous connaissons la PA nés que nous sommes pou

mourir. Cette vie — que je parcours, c’est, je le vois, "6

une consommation de mes années, — qui a versé sur moi - la funeste vieillesse. Si, au sortir d’ici — une existence qui ne finira pas doit m'accueillir, comme on le dit — dis-moi si la vie n’est pas une mort — et si la mort ne devient pas pour nous une vie, au rebours de ce que tu crois ». Peut-on mieux fondre, en une harmonie qui reste

toute grecque, les éléments les plus divers ? En ce bois .

frais, où bruissent les cigales d'Homère et de Théocrite, la méditation de Grégoire reprend le thème de l’instabiité des choses, tel que l’avait formulé Héraclite, et pose de nouveau la question mystérieuse qui s’était présentée à l’esprit inquiet d’Euripide (1), pour trouver la réponse ‘ dans l’espérance chrétienne.

Grégoire s’est élevé dans cette pièce à une perfection

qu'il n’a plus atteinte ailleurs. Mais, dans un certain nombre d’autres qui sont moins bien venues si on les considère en leur ensemble, on retrouve d’heureuses.

tirades où s’expriment les mêmes motifs. Le désir ardent de s’approcher de Dieu et de s’unir à lui, le poids que ‘le corps fait peser sur l’âme, le contraste entre'la subli-

mité de l’esprit et la bassesse de la chair, la mélancolie

qui naît de ce conflit, « la blessure intime du cœur », tout cela constitue un état d'âme particulier et nouveau, que caractérise une sorte de pessimisme religieux. Cette poésie procède d’une inspiration analogue à celle d’où sont sortis ceux des psaumes qui n'avaient point

une destination liturgique, et où s’épanche seulement

le sentiment individuel. Mais le ton et la forme en sont tout à fait différents; elle est avant tout hellénique ; elle n’est intelligible que chez un homme formé par la philosophie, et habitué, par sa familiarité avec les clas-

(1) Les deux derniers vers cités sont un écho de deux vers célèbres:

du Polyidos d'Euripipe (Naucx, fr. 638).

ment lui-même à une discipline, à ie d’intelli-

gence, sans que l'analyse et la réflexion lui enlèvent sa spontanéité et sa fraîcheur ; car Grégoire sait mieux que personne qu'il reste toujours dans le sentiment individuel une part d° incommunicable, ce qu’il appelle « les mystères d’un cœur endolori » (1). M Grégoire n’est pas seulement poète par cette ALES ï mélancolie, qui prend son origine dans les pensées les. plus hautes de son esprit. Il l’est par cette vivacité d’i im- 7 pressions qui lui a rendu si sensibles les moindres évêénements au moment où ils se produisaient ; ; ces impressions | lui sont restées toujours présentes, grâce à la force de son imagination. C’est pourquoi la seconde section de son œuvre poétique, dans la classification bénédictine,

outre qu'elle contient un certain nombre des dernières pièces auxquelles nous venons de faire allusion, reste intéressante, même quand le thème y est pris seulement

dans la vie de Grégoire ou dans ses relations avec ses”

amis. Je dirai peu de chose des poèmes qui composent la seconde division de cette section, de ceux qui, selon la formule de Dom Caillau, « sont relatifs aux autres ». On y trouve une léçon d’ascétique adressée à Hellénios +

‘une supplique pour l’allègement des impôts, adressée à

ce Julien que les discours nous ont déjà fait connaître; une exhortation à Vitalianos, qui, sans raisons graves,

était en désaccord avec ses Sn furite ; un compliment

de noces, mêlé de conseils, pour Olympias ; une missive

à Némésios, encore païen et que Grégoire tente de con- vertir, et surtout deux jolies Épîtres fictives, l’une écrite par Grégoire, sous le nom de Nicobule le Jeune, en vue d’obtenir de son père l'autorisation de ‘quitter la Cappadoce, pour allér étudier la rhétorique dans des écoles plus renommées que celles du pays ; l’autre, représentant

l'accent pressant que Grégoire, se reportant aux SOUVenirs de ses jeunes Menu à su prêter à son petit-neveu, quit ne souhaite qu’une chose, une seule en compensation de toutes les autres, le talent de l’éloquence », et qui n’hé-

site pas — n'oublions pas que c’est Grégoire lui-même

qui le fait parler — à citer à son père l'exemple rassurant de son grand oncle, de cet orateur fameux, qui, après avoir acquis par tous les moyens son extraordinaire

talent, est venu en faire hommage (1) au Christ. La

seconde corrige ce que l’exaltation du jeune Nicobule

aurait pu paraître avoir d'un peu compromettant pour

Grégoire, s’il l’avait prise entièrement à son compte. Les poèmes relatifs à Grégoire lui-même ont été provoqués pour la plupart par les diverses mésaventures que nous avons déjà suffisamment exposées ; nous n’en signalerons donc que deux, le 1°7, composé de 634 hexa-

mètres dactyliques, qui contient déjà les éléments d’une

autobiographie, arrêtée peu d’années après la mort de Césaire (2), et le XI® qui reprend avec plus de précision le même thème,en poursuivant le récit une dizaine d'années plus avant. Ce dernier poème, qui ne comprend pas moins de 1949 trimètres fambiques, débute

ainsi : « L’intention de cet ouvrage, c’est d’exposer la

carrière de mes malheurs, aussi bien que des événements

qui m'ont été favorables » (3). Nous lui avons déjà fait.

(1) Grégoire fait tenir à Nicobule (cf. 192) un langage qui s’inspire de la fameuse supplication adressée à Agamemnon par l’Iphigénie d’Euripide, mais en spécifiant que Nicobule l'Ancien ne sera vraiment son père que « s’il devient le père de son éloquence ». je

(2) Les Bénédictins la datent de 371.

(8) Cette idée directrice est analogue à celle qui a servi à Libanios, dans l’Oratio I, pour conduire l’exposé de sa propre biographie. Il . n’est pas nécessaire, pour expliquer ce rapport, que Grégoire ait connu : une première rédaction de ce discours, repris et complété par l’auteur à diverses périodes de sa vie. Il suffit que Libanios et lui aient eu la même formation, les mêmes habitudes d'esprit. — On a rapproché avec moins de justesse les deux poèmes de Grégoire des Confessions de saint Augustin (Miscm, Geschichte der Autobiographie, Leipzig et

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Mer réponse di père. La enr est fort curieuse, pa Ar

trop d'emprunts pour y insister longuement de nouveau. Le lecteur peut se rappeler combien sont vivants les récits de Grégoire sur ses années de jeunesse, ou sa peinture du concile de Constantinople et des difficultés qui le décidèrent à renoncer à la charge que le concile et Théodose lui avaient régulièrement octroyée.

L’art de Grégoire se montre particulièrement dans le souci qu’il a pris de varier la forme de ses poèmes. Laissons la variété des mètres, sur laquelle nous reviendrons, ou plutôt n’en parlons pour le moment que dans la mesure où elle sert à caractériser un genre littéraire et à indiquer immédiatement le ton. Les poèmes théologiques, en hexamètres dactyliques, ont le ton épique ; ils ont de l’analogie avec l’hymne homérique ou avec la poésie hésiodique. Les méditations ont généralement la forme de l’élégie. L’iambe sert à la narration familière des événements, où, de par le tempérament de Grégoire, entre d’ailleurs un élément satirique qui n’est pas sans importance. Les hymnes sont des poèmes lyriques. Mais à cette variété qui vient du mètre et du ton que le mètre implique, s’en ajoute une autre qui est due à la conception d’ensemble et au mode de composition. Nous avons vu un exemple d’une méditation encadrée par un paysage. Ailleurs, Grégoire a cherché à se rapprocher du genre dramatique, en montrant une prédilection pour cette forme du débat que l’antiquité finissante paraît avoir goûtée et qui a fait fortune au Moyen Age. Le poème I, 11, xr (section des Moralia) est un dialogue entre l’auteur et le monde ; le xxiv®e de la même classe, contre ceux qui ont l’habitude de jurer, procède par interrogations et réponses (1). D’autres inventions contribuent à bannir la monotonie qu’aurait l’emploi continu du récit ou de l’exposition didactique.

- Berlin, 1917). Cf. sur ces poèmes, DE Jonce, De Gregorii Nazianzeni carminibus quæ inscribi solent rec? autod, Amsterdam, 1910. (1) Cf. aussi I, 11, vu.

25, —1t. II

je Mons le poème XVI ÉV a la première classe des poà

: historiques, Grégoire présente certains de ses plus cher souvenirs de Constantinople sous la forme d’un songe,

‘qui évoque cette! chapelle bien aimée, l’Anastasie (la

* Résurrection), où il commença à prêcher (1).

L'étude du style et celle de la versification suggèrent

à la fois des éloges et des critiques, qui, sur certains points, ne pourront être exprimés qu'avec une certaine réserve, tant que nous ne posséderons pas une édition vraiment critique (2). Toutefois, si bien des détails restent incertains, une impression générale se dégage avec une suffisante clarté. La langue de Grégoire varie selon les genres ; elle est, comme il convient, plus simple dans les iambes que dans les mètres dactyliques ou lyriques. Mais elle garde toujours un caractère très com-

posite. Elle est puisée à toutes les époques. Par exemple le fond en est fourni, dans le genre épique, par la langue

homérique; celle d’'Hésiode y apporte aussi sa con-

“tribution : celle des poètes alexandrins n’y est pas étran-

gère ; celle des poètes postérieurs — ceux de l’époque romaine, comme Oppien — y a également sa part. Elle atteste donc de vastes lectures, une érudition étendue ;

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mais bien que le goût naturel de Grégoire lui fasse éviter |

certains contrastes qui seraient trop choquants, elle

manque d’unité et d'harmonie. Des éléments d’origine trop diverse y sont trop fréquemment rapprochés ; des

termes ou des formes rares y sont trop fréquemment ï employés, pour faciliter le métier du versificateur (3). «

(1) Ce ne sont là que quelques indications, qui auraient besoin d’être complétées.

‘ (2) Les meilleurs manuscrits semblent être le Clarkianus 22 (à

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Oxford) et le Laurentianus VIT, 10 (à Florence) ; une collation de ‘ ce dernier a été donnée par un savant hongrois, R. Varr, dans la revue

Egyetemes philologiai, Küzlüny (1896-1900). Quelques poèmes figurent dans l’Anthologia græca carminum christianorum, de Cnrisr et ParaniKAs. Pour les deux poèmes accentués, cî. Wizuezm MEYER, Gesammelte Abhandlungen zur müttelalterlichen Rythmik, tome IT, p. 141-152.

(3) Sur tous ces points, des recherches plus précises seraient

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à présumer qu'il n’en possédait plus très délicatement le sentiment instinctif. Mais il se rend trop volontiers

la tâche plus aisée que de raison par l’abus de toutes les

licences, dans les cas où elles étaient tolérées, comme

par leur extension à d’autres cas moins légitimes. Ces ‘imperfections du style et de la métrique ont probablement contribué plus qu'autre chose à la sévérité des jugements que des lecteurs trop pressés ou des philologues trop stricts

ont souvent portés sur la poésie de Grégoire.

La pratique de Grégoire, dans l’emploi de chaque mètre, aurait besoin d’être étudiée plus exactement

qu’elle ne l’a été. Elle ne contredit point à l'impression qu'il nous donne habituellement d’un talent souple et ingénieux ; elle porte toutefois souvent la marque d’une improvisation trop rapide. Le choix varié des mètres est plus digne d’attention. Le plus grand nombre de pièces est composé en hexamètres dactyliques (39), ou en trimètres fambiques (74) ; les sujets en sont assez divers et l’étendue assez inégale. Viennent ensuite celles

qui sont en distiques élégiaques (49) (1), au sujet des-

quelles on peut faire la même remarque. Il est arrivé s ë 2 - Re 5 :

une fois à Grégoire d’associer deux éléments dactyliques

dont le premier correspond à trois dactyles et demi,

c’est-à-dire au premier membre d’un hexamètre arrêté

à la coupe hepthémimère, et le second à deux dactyles et demi, c’est-à-dire à ce premier membre coupé à la

nécessaires ; sur ceux qui suivent, on peut citer : P. Sroppez, Quæstiones de Gregorii Nazianzeni poelarum. scenicorum imitatione et arte

meirica, Rostock, 1881 ; un article de Hanssen, dans le Philologus

(supplément de 1885) ; J. Berrezs, De pentametro inscriptionum

| græcarum quæstiones ; Münster, 1912 ; quelques indications très som-

maires dans la thèse de Dubedout, déjà citée, ou dans l’article de CarauDeLLa (Atene e Roma, 1927).

(1) Dans ces divers calculs, je laisse de côté les Épitaphes et les

: Épigrammes,

s défauts analogues. Grégoire a trop de savoir pour ignorer théoriquement la quantité, s’il est

penthémimère (1). Il a combiné de même des éléments iambiques, parfois d’une manière assez particulière, par exemple dans la pièce dialoguée contre ceux qui ont Phabitude de jurer (1, II, xxiv), composée en distiques alternés, le premier distique étant formé d’un trimètre, et d’un dimètre complet, le second d’un trimètre, et d’un monomètre augmenté d’une syllabe. Le poème XXX de la 17e classe des Historica, l'hymne à lui-même, est en distiques formés d’un dimètre complet et d’un dimètre hyper-catalectique (de trois pieds). Grégoire accouple aussi des séries dactyliques et des séries fambiques assez étrangement, par exemple, dans le poème LXVIITI de la même classe, un pentamètre dactylique avec un trimètre jambique. D’autres arrangements assez singuliers sont ceux où l’on trouve : un distique élégiaque, suivi de 8 hexamètres (I, 11, xv) (2) ; des hexamètres auxquels se mêlent deux fois des couplets de trimètres iambiques (ibid, xvrir (3) ; deux hexamètres, suivi de distiques élégiaques (4) ; deux distiques encadrés entre deux hexamètres (1b., xxv). Le poème XII de la même classe présente le maximum de complication : 8 hexamètres ; — 1 distique élégiaque ; — 1 hexamètre ; — 2 trimètres fambiques ; — un distique élégiaque ; — 12 trimètres ; — 1 distique ; — 1 trimètre, — 2 distiques ; — 5 trimètres. Aussi bien est-ce un tour de force que mettre en vers la liste des livres de l’Ancien et du Nouveau- Testament.

Celles de ces diverses combinaisons qui n’avaient pas eu d’antécédents à l’époque classique ne répondent guère qu’à un désir d'innover, ou de rendre plus aisée une tâche ingrate ; elles n’ont pas de valeur d’art. Grégoire

(1) C’est le poème II, 1, xxx (contre le Malin). : (2) C’est le poème où le Décalogue est mis en vers ; le distique est une introduction aux préceptes.

(3) T1 y a des raisons analogues.

(4) C’est ici l'inverse d’un des cas précédents ; les hexamètres sont une introduction, une sorte de titre,

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s’est en outre servi assez volontiers d’un vers fort populaire aux temps de l'antiquité finissante : le dimètre anacréontique, par exemple dans un hymne à Dieu (I, I, xxx), et dans l’hymne à son âme (IL, I, Lxxxvurr). Dans le premier de ces poèmes, les anacréontiques se présentent sous la forme où le premier pied est anapestique, dans le second, sous celle où il est fambique ou spondaïque. Dans l’une et l’autre, les petits vers paraissent groupés deux à deux.

Certains autres groupements sont à signaler. Dans les poèmes gnomiques, Grégoire associe les sentences deux par deux ou quatre par quatre ; le XXXII® de la classe des Moralia est ainsi en distiques élégiaques, tandis que le XXXIIIS est en tétrastiques iambiques. En certains cas, il a recouru au procédé de la série alphabétique, par exemple dans le XXXE de la même classe, qui se compose de 24 maximes, chaque trimètre commençant par une des lettres de l’alphabet selon leur ordre. En d’autres cas, il a employé l’acrostiche ; ainsi, dans le poème XIV de la 17e classe des Historica, où les trimètres fambiques sont précédés d’un distique élégiaque qui fournit la formule de l’acrostiche.

Enfin on ne saurait s’étonner qu’un esprit aussi curieux et aussi raffiné que le sien ait eu la pensée de chercher au moins une ou deux fois sa voie dans une direction toute nouvelle. Deux de ses poèmes échappent aux règles de la métrique classique, et le rythme y dépend d’un autre principe que de la prosodie. Ces deux poèmes sont l’hymne vespéral (I, [, xxx), et l’exhortation à une vierge (I, II, m1). L’hymne est une invocation au Christ, Verbe de Dieu, lumière de la lumière, créateur du monde, qui illumine par sa sagesse l’esprit de l’homme comme il illumine le ciel par les astres ; une prière pour qu’il nous accorde un sommeil bref, qui n’interrompra -pas longtemps la prière ; un sommeil qui ne soit traversé que de pensées pieuses. L’Exhortation, quatre fois plus longue, célèbre, selon le mode habituel à Grégoire, la

virginité, vertu céleste, qui prime le mariage sans que le mariage doive être blâmé ; mais le mariage convenait à l’ancienne alliance, et la virginité est l’apport le plus précieux de la nouvelle. Ce sont ensuite des conseils pour la conserver, en sachant éviter tous les périls qui

pourraient la compromettre.

Il est manifeste que, dans ces deux poèmes, 1 quantité n’est pas observée (1). Pas plus que l’hymne de Méthode, on ne peut non plus les rythmer en substituant simplement à la syllabe longue de l’ancien temps fort une syllabe accentuée. La transformation de l’ancienne métrique ne s’est pas faite avec une régularité aussi sommaire. Partons du poème sur la Virginité, non seulement parce qu’il est le plus long, mais parce qu’il est précédé dans les manuscrits d’une note destinée à appeler l’attention sur sa singularité. Cette note d’ailleurs reste obscure pour nous ; car elle rapproche le procédé de Grégoire de

celui de Sophron, le Syracusain, auteur de ces mimes

que Platon admirait, dit-on. Or les mimes de Sophron,

dont il ne reste que des bribes, sont une des énigmes

les plus difficiles à déchiffrer, parmi toutes celles que nous pose l’histoire de la littérature grecque. Le scholiaste nous dit en tout cas que Grégoire a dédaigné ici la régularité métrique, et fait emploi de certains rythmes et de certains membres. Il s’agit donc d’un rythme autre que le rythme prosodique, et qui ne peut guère dès lors être donné que par l’accent ; il s’agit aussi d’une étendue égale ou à peu près égale des éléments constitutifs du poème. En fait comme l’a montré W. Meyer, on peut diviser les deux poèmes en longs vers d’une étendue qui varie de 14 à 16 syllabes ; c’est-à-dire l'équivalent approximatif d’un’tétramètre (iambique ou trochaïque); ces longs vers se décomposent en deux hémistiches, dont le premier comprend de 7 à 9 syllabes, le second presque toujours 7,

(1) Voir l’étude de Wizuecm Meyer, l. c., p. 48-51 ; Meyer donne une édition critique du texte, p, 144-152,

8 exceptionnellement. Il y a 25 longs vers dans l'hymne, | et 100 dans l'Exhortation. L'influence de l’accent se fait sentir à la fin du vers ; on peut considérer comme de F règle que l’avant-dernière syllabe doit être accentuée (1). | La popularité de l’œuvre poétique de Grégoire este

attestée par l'importance des commentaires qui lui outre | été consacrés à l’époque byzantine, ceux de Cosmas de Jérusalem, au milieu du vire siècle (2), ceux de FAR

er.

Nicétas David, un évêque paphlagonien de la seconde, moitié du 1x (3). Ce premier indice est confirmé par ‘* È < : : 11008 l'existence d’une traduction en syriaque des poèmes

fambiques (4).

Mae

| | V pa 4 Conclusion. — Si Basile est devenu pour l'église grecque \ 8 … Basile le Grand, Grégoire a été pour elle par excellence le Théologien. En effet, bien que Grégoire se soit toujours effacé devant son ami dans le domaine de l’action, bien que, dans celui de la pensée même, il ait voulu toujours à le reconnaître comme son maître, cependant d’abord parce qu’il était moins politique et se résignait moins aisément à certains ménagements, ensuite parce qu'il a L. vécu plus longtemps, il a mené plus loin que lui l’œuvre # commencée. I a proclamé comme lui, en des termes

(1) Les quelques exceptions sont parfois explicables ; ainsi dans l’Exhortation, vers 23, ÆEiv& est un nom propre : 34, un otnÀn

) nayñs 46, est une citation scripturaire ; il y en a deux autres, qui ne se justifient pas de même ; on pourrait les écarter aisément,

la première par l’interversion des deux derniers mots ; la seconde par celle des deux hémistiches ; mais il est un peu hardi de corriger

Et

des textes sur lesquels nous sommes si mal informés.

» (2) Publiés par Mar, Spicilegium romanum, II ; reproduits dans P. G., 88.

(8) Publiés par DRONKE, Gœttingen, 1840 ; P. G., ibid.

j (4) Éd. Bozzie et Gismonpr, Beyrouth, 1895-6. M. l’abbé Chabot retrouve le traducteur dans la Nestorien Rabban Gabriel (var- TA ixe siècles, Journal asiatique, 13898). qi rh

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analogues aux siens, l’unité de la substance et la trinité des hypostases. Mais il a été plus précis sur certains points

où Basile ne se décidait pas volontiers à parler net, et,

comme il a vu prendre tout leur développement certaines controverses qui, tant que Basile a vécu, ne se sont encore qu’ébauchées, il en est d’autres qu’il a été le premier à éclaircir. Dès avant la mort de Basile, 1l appelait sans ambages le Saint-Esprit Dieu (1). Il avait le droit de dire que, lui, il ne prenait pas de précautions pour faire triompher la vérité, et qu’il la prêchait ouvertement, en toute franchise. Il n’a pas seulement ainsi hâté l’avènement de la doctrine orthodoxe sur la troisième personne. Il a défini plus exactement le rapport entre les trois personnes et le caractère spécifique de chacune d'elles, sans craindre au besoin « d'innover en matière d'expressions, pour le besoin de la clarté » (2), sans craindre « de créer des mots ». La première personne se définit par le fait d’être inengendrée ; la seconde est engendrée ; la troisième procède (3). Ce terme de procession (éxrcpevois) a fait fortune, et les théologiens notent seulement que Grégoire n’est pas allé jusqu’à une parfaite exactitude dans l’explication de cette procession. En un mot, il n’a pas encore proclamé clairement le Filioque (4). De même le problème des deux natures, dans la personne du Christ, n’a été envisagé que sommairement par Basile, qui, dans les dernières années de sa vie, a été plutôt préoccupé de se défendre personnellement contre le reproche que ses ennemis lui adressaient d’avoir été en bonnes relations avec Apollinaire que de présenter une solution rigoureuse. Grégoire a combattu l’apollinarisme dans ses discours, dans ses lettres et jusque dans ses poèmes.

(1) Or., XII, en 372.

(2) Or., XXXIX, 12:

(B)LOr RENAN à

(4) Voir à ce sujet le chapitre de Hotr sur la théologie de Grégoire dans son livre sur Amphilochios, et les observations de BARDEX HEWER dans sa Geschichte,

E- sontlèns HÉt

bd

Il a rejeté avec énergie l’idée que la partie supérieure de l'âme humnaie, le noûs, pût manquer au Christ, qui n'aurait possédé que le noûs divin, et il a montré avec force, en vrai chrétien, que la rédemption ne peut être accomplie que par un Jésus en la personne duquel les deux natures, humaine et divine, s’unissent sans qu’aucune des deux subisse aucune amputation (1). Sa lettre 101 notamment a servi de guide aux Pères des conciles d'Éphèse et de Chalcédoine.

Si Grégoire, homme de pensée et de sentiment, a moins aimé l’action que Basile, nous avons vu cependant qu’il a su, quand le devoir le lui commandait, sacrifier son goût pour les lettres et la solitude à l’accomplissement des tâches que Dieu lui imposait. Nous pourrions être assurés, même sans en avoir de témoignage positif, que, dans sa chaire de pasteur, à Nazianze, soit pendant les années de jeunesse où ik servit de coadjuteur à son père, soit lorsqu'il retourna finir sa vie en Cappadoce, sa charité fut féconde en bonnes œuvres. Ce que nous savons de ses interventions, pendant la première période, dans les difficultés avec lesquelles Basile s’est trouvé aux prises, ce que ses lettres nous font entrevoir de son rôle pendant la seconde, nous le garantissent d’ailleurs clairement. Si, à Constantinople, il ne montra point ce sens pratique, ce talent d’organisateur et de chef qui mettaient hors de pair l’évêque de Césarée, et s’il se laissa décourager par les injustices dont il fut victime, l’ardeur avec laquelle il commença son apostolat, la délicatesse des scrupules qui le mirent en désaccord avec le concile, sont entièrement à son honneur. Qui sait d’ailleurs si Basile lui-même n’eût pas été exposé à des échecs, dans ce milieu si périlleux de Constantinople, où, après que Grégoire avait été meurtri, saint Jean Chrysostome fut brisé.

Ce grand théologien, ce grand chrétien, cet homme

(1) C£, surtout Poème I, II, 1 ; Or., XXX et XXXVII ; Ép., 101,

excellent malgré les défauts dont il fut surtout victime lui-même, offre cette singularité que, né avec un amour des lettres aussi vif, aussi profond qu'on puisse le ressentir, il a su rester et a voulu rester, pendant toute sa vie, un grand lettré, au sein d’une Église qui avait été longtemps hostile à l’éloquence et à la poésie, et qui conservait encore de la défiance envers elles. Sans doute Grégoire a eu l'intention bien arrêtée, dès sa jeunesse, de mettre. son talent au service de la foi, et il a tenu la pro- messe qu’il en avait faite à Dieu. Rien de profane dans son œuvre; qu’il prêche, qu’il écrive des lettres, qu’il compose des vers, ce sont toujours des thèmes religieux qu’il traite. Mais il les traite avec l’art le plus subtil et le plus conscient. Il n’obéit pas, comme tant d’autres, aux habitudes une fois prises ; il n’est pas guidé par le souci de s’adapter aux conditions du monde où il vit ; il ne pense pas à prouver, pour le profit de l’Église, qu’un chrétien est capable de rivaliser avec les païens les plus distingués dans le domaine même qui a toujours été proprement le leur ; ou du moins ces divers mobiles ne sont chez lui que secondaires. Il suit la pente qui lui est naturelle ; il satisfait un besoin de son esprit. Il aime les lettres aussi spontanément qu’il aime Dieu ; il voit en elles un don du Verbe, et il regarderait comme un crime contre la religion elle-même de les condamner, si l’on en fait bon usage.

Non seulement Grégoire a appris dans les écoles helléniques tout ce que l’on pouvait y apprendre ; mais il a choisi pour maîtres ceux qui poussaient à l’extrême les artifices de la sophistique. Il s’est formé à Athènes, mais dans une Athènes où l’éloquence asiatique régnait en souveraine, et où ce que l’on appelait atticisme se réduisait à un purisme de convention dans le vocabulaire et la syntaxe, sans qu'on eût conservé, au sens large du mot, la tradition de ce goût attique qui nous enseigne à préférer la netteté précise à l’abondance désordonnée ; la vigueur sobre à la véhémence déclamatoire ; la lumière

tte

É avr none DE NABANGE, CONCLUSION 395

ne: sereine à la bouieus brutale. Grégoire est un orateur asiatique, dans toute la force du terme. Toutes les recherches de couleur, de sonorité, de rythme, tous les procédés d'amplification, toutes les habiletés de dialectique que les sophistes enseignaient, il en connaît les secrets, et sait en user avec une adresse prestigieuse. Ce n’est pas | sans raison que Jérôme a dit qu'il imitait la manière de Polémon. Pourquoi cependant lisons-nous Grégoire avec intérêt et nous laissons-nous charmer par ses manèges, tout en y trouvant trop d'affectation et de coquetterie ? C’est parce que Grégoire est aussi riche d'idées et de sentiments que Polémon ou Himérios en sont dépourvus ; parce que tout ce travail raffiné du style, qui nous exaspère quand il masque la pauvreté du fond, s’excuse et souvent même se justifie, quand il contribue à exprimeravec des nuances plus délicates une pensée originale et subtile, ou des émotions aussi vives que complexes. Nous avons dit quelle popularité la poésie de Grégoire avait conservée à l’époque byzantine. Son éloquence a excité une admiration encore plus, enthousiaste. Le nombre et souvent aussi la beauté des manuscrits qui nous ont conservé son œuvre en témoignent. Ses discours ont été commentés avec autant de zèle que ses” poèmes, par Élie de Crète (au x® siècle), principalement

en philologue ; par Nicétas d’Héraclée (à la fin du x1),

. , PCA OL: À k os ASE en théologien. Psellos l’a considéré comme le Démos- ri thène chrétien (1). Les hymnographes byzantins se sont 2200

souvent inspirés de lui ; on a pu signaler des emprunts à ses homélies chez Jean Damascène aussi bien que chez Cosmas de Maïoume, et chez d’autres encore (2).

(4) Cf. le discours dout A. Mayer a donné une édition critique, Ho \ Byzartinische Zeitschrift, XX), et la dissertation de P. Levy, Michaelis Pselli de Gregorii Theologi judicium, Strasbourg, 1912. (2) Article de Saspax, de Gregorio Nuzianzeno poetarum chris- tianorum fonte, paru dans la revue Archiwum filologiczne I, Cracovie, 1917.

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