SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE. TRAITÉS
tisans ; c’est à la fin de sa vie seulement qu’il avait compris le danger de la doctrine d’Apollinaire, et ses ennemis avaient abusé contre lui des relations amicales qu’il avait entretenues avec ce dernier. Grégoire, qui se considérait comme le dépositaire de sa pensée, a repris le combat contre Eunomios et mené contre les Apollinaristes une lutte à laquelle il avait probablement le droit de penser que Basile l’aurait encouragé, s’il avait vécu plus longtemps.
Le traité contre Eunomios avait, sous sa forme définitive, une étendue considérable ; les livres dont il est composé n’ont pas été rédigés d’un seul trait ; mais la tradition manuscrite en laissait mal apercevoir la rédaction successive, dont nous pouvons ee seulement depuis quelques années les étapes, grâce à quelques recherches bien conduites qui ont abouti à l'édition récente de V. Jæger (1). Grégoire écrivit, dès l’année qui suivit la mort de Basile, un livre destiné à réfuter le premier livre de la réplique d'Eunome à Basile (2), réplique qui était intitulée : Apolôgie de l’Apologie. Peu de temps après, il écrivit un second livre contre le second livre d’Eunome. Un nouvel ouvrage du docteur hérétique provoqua, entre 381-383, la composition par Grégoire d’un troisième livre, divisé en dix tomes, qu’on prenait naguère pour des livres indépendants. En dernier lieu Grégoire réfuta plus brièvement l’Exposition de la foi présentée par Eunomios au concile de Constantinople, en 383 ; il utilise fréquemment dans cette réfutation
ses trois livres antérieurs (3).
(1) Pour cette édition, voir la bibliographie ; les études antérieures sont celles de M. Azserrz, Untersuchungen über die Schriften des Eunomius, Wittenberg, 1908, et de Fr. Direxamr, Byzantinische Zeitschrift, 1909. Voir aujourd’hui surtout la préface du second volume de l'édition de Jæcer.
(2) Sur Eunome et Basire, cf. p. 279 sq.
(3) Les éditions antérieures à celle de JÆGEr donnaient, après le livre I du grand traité, cette réfutation de l'Ez8es:< comme livre II ; les 10 tomes du livre III venaient ensuite, numérotés comme fee
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Le principal intérêt (Ar. traité de ont est qu'il nous permet une restitution presque intégrale de l'ouvrage
qu il réfute (1). L’Apologie de l’Apologie était, à tout .
D cnûro: une œuvre remarquable. On y retrouvait cette logique tranchante qui distingue l’A pologie elle-même (2) ; la forme avait moins de sécheresse ; elle prend parfois même une assez belle ampleur (3). Le style est soigné, plus sans doute que celui de Grégoire de Nysse luimême dans ses écrits théologiques, mais non pas plus
que celui de Basile, et beaucoup moins que celui de
Grégoire de Nazianze. Il ne faut pas prendre à la lettre la caractéristique qu’en donne Grégoire à plusieurs reprises.
La thèse d’Eunome, nous l'avons vu, exprimait
larianisme le plus radical, et elle était un scandale
pour tous ceux qui suivaient la tradition d’Athanase.
La dialectique, subtile et vigoureuse tour à tour, avec
laquelle il la soutenait, faisait impression sur les esprits. Certaines déclarations lui donnaient l’apparence de satisfaire la raison, en écartant le mystère. Mais la prétention de ne poser aucune limite à notre intelligence et de la rendre capable de définir avec exactitude la nature de l'essence divine, choquait le bon sens de la plupart. En définissant l’essence même du Père par la propriété d’être inengendré. (àyewmaix), Eunome était obligé de subordonner le Fils au Père, de faire de lui une créature, quoiqu'il le mît à part de toutes les autres, et 1l acceptait cette conséquence avec une sorte d’allégresse. Il avait de plus conduit la discussion contre Basile avec un sentiment assez vif de sa propre autorité, sans se laisser aucunement éblouir par celle du grand docteur; il avait lancé contre lui des paroles dures, et avait pris un plaisir
, ‘À indépendants de III à XII ; le livre IT était placé à la fin£comme livre XII ou livre XIII.
(1) Jæcer a promis d'en donner une édition.
(2) Cf. p. 411, note 2.
(3) Par exemple dans le long morceau cité livre IT, tome IIT, 45,
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de raisonnement et de ces faiblesses FSI qui HAN à personne. Tout cela devait blesser pro-
. fondément Grégoire et explique aisément le soin minu- | tieux aussi bien que le Aie ardent qu’il a mis à composer sa réplique.
En citant littéralement une grande partie de l’Apologie
de la Foi, Grégoire a rendu à l'historien le même service eu
qu’Origène, quand il a si largement apporté en témoi- gnage le texte même de Celse. Il en est résulté aussi
pour son propre livre le même défaut, et ce défaut
y devient plus sensible parce que Grégoire n’a pas une force d’esprit qui puisse être comparée à celle d’Origène; il en est résulté que la discussion, qui a le mérite d'être aussi détaillée et aussi complète que possible, est trop asservie à la démarche même de l’adversaire. Les objec-
tions principales de celui-ci n’y sont-pas présentées
avec assez de netteté ; ses idées directrices ne sont pas * assez mises en lumière. Le travail d'analyse que Grégoire accomplit sous nos “yeux aurait dû être un travail
préparatoire, qu’un effort de synthèse aurait ensuite transformé en une exposition plus cohérente de la doctrine critiquée et en une réfutation dont les articula-
tions seraient mieux marquées. L’argumentation reste en général lente, traînante, diffuse. Parfois la convic- * tion de Grégoire lui inspire d’assez beaux accents (1) ; * mais ce bonheur est assez rare. Il faut bien avouer qu’une lecture attentive du Contre Eunome est une des tâches les plus pénibles que rencontre celui qui se propose . d'écrire l’histoire des lettres chrétiennes au 1v® siècle.
à Le Contre Apollinaire. — À une époque assez postérieure à celle où il écrivit le Contre Eunome, Grégoire
| conçut le dessein de réfuter selon une méthode analogue le traité d’Apollinaire de Laodicée. Il s'était adressé d’abord à l’évêque d’Alexandrie, Théophile, pour lui
(1) Par exemple le morceau du livre III, tome IV, ch. xxurr, Ms
demander d’entreprendre cette œuvre, et le petit écrit
Contre Apollinaire qu’il a composé à cette occasion ne peut être antérieur à 385, date de l’avènement de Théo-
phile. Bientôt après sans doute il composa son grand.
traité (1).
Comme dans le Contre Eunome il se reporte en principe
au texte, mais assez fréquemment il le résume, au lieu de le citer intégralement, en sorte que son témoignage est à peu près aussi précieux pour la reconstitution du
système apollinariste que pour celle du système euno-
mien. Îl part du verset 14 du premier chapitre de l'Évangile de Jean : Et le Verbe s’est ‘fait chair comme de la parole où est incluse en abrégé toute la doctrine orthodoxe sur l’incarnation. Or, selon lui, Apollinaire n’admet pas que ce soit Dieu qui se soit révélé à nous dans la chair, € mais il invente pour le Verbe je ne sais quelle incarnation divine, expression dont je ne comprends pas le sens, soit qu’elle exprime une modification de la
divinité passant de sa nature simple et incomposée à la
matérialisation de la chair, soit que, l’essence divine restant telle qu’elle est, il imagine quelque autre incarnation divine intermédiaire entre la nature divine et la nature humaine, qui ne soit ni homme ni Dieu, mais
participe en quelque façon de l’un et de l’autre, en tant
que, parce qu’elle est incarnation, elle est apparentée à l’homme, tandis que, parce qu’elle est divine, elle lui est supérieure ». Mais le Jésus d’Apollinaire ne peut être ni Dieu, puisque Dieu est simple, ni homme, s’il lui manque l’âme. Le titre du traité d’Apollinaire est, sous sa forme complète : Démonstration de l’incarnation divine, selon la similitude de l’homme. Ce titre même est inintelligible selon Grégoire, parce que l’incarnation ne peut être à la similitude de l’homme ni avant les siècles, quand l’homme n'existait pas, ni à la fin des jours, à cause de
la naissance virginale. Après avoir résumé ensuite le
(1) Texte dans P. G., XLV,
de prouver que c’est l’élément divin de Jésus qui a subi la mort, non son élément humain qui a été exposé à la souffrance ; que c’est la nature impassible et immuable
qui s’est modifiée pour participer à la passion ; et il réfute cette théorie scandaleuse. Le Christ, dit Apollinaire,
est Dieu par l'esprit qui s’est incarné, et homme par la chair que Dieu a revêtue. Mais Apollinaire ne veut pas que l’âme qui anime cette chair soit complète et comprenne un noûs (principe supérieur de l'intelligence). Il
‘établit une division tripartite du composé humain en
corps, âme et noûs, qui souvent, reconnaît Grégoire, est exposée en termes assez innocents, mais qui recèle une
intention hérétique. À la thèse apollinariste, Grégoire
oppose la doctrine de Nicée, et dans un assez beau mou-
vement (1), il s’écrie : « Voilà ce qui est prêché par-.
tout dans les églises ; c’est celui qui s’est incarné et qui s’est fait homme. Voilà notre thèse, ou plutôt celle de l'Église ». Où sont les témoins que peut invoquer Apollinaire ? Grégoire soutient que le texte de Paul, I Cor., XV, 17, ne lui prête aucun appui, ni Jean, VIII, 58, Heat 45 til Cor, MITT,16, nr Colass: LT °n1Za> charie, XVII, 7, ni Philipp., Il, 7. Parfois Apollinaire, pris de scrupule, semble atténuer ses opinions ; mais alors il risque de verser dans le docétisme. Tantôt,
comme un rêveur qui se met à parler, il revient à ex-.
poser sa doctrine de la chair qui date d'avant les siècles, lui qui traite de Juifs ses adversaires et de Grecs, et que Grégoire prétend contraindre, par son argumentation, à se
confesser arien ou à se contredire. Arius valait encore mieux
qu’Apollinaire ; Eunome lui-même est moins coupable. Quand Apollinaire explique comment la nature du Seigneur est une (2), «il entend l’unité au sens qui peut s’appliquer
à chacun de nous, composé, dit-il, d’un esprit, d’une :
(1) Ch. 1x.
(2) Ch. xxxv.
âme, etÿd’ un corps. Il nous enseigne Don la premi fois un nouveau genre d’unité, et nous apprend que ce qui est divisé en trois éléments hétérogènes est une monade ». Venons à ce qu’Apollinaire tient pour «des
n’est pas un noûs incarné, il devient Sagesse, qui illumine l’esprit de l’homme ; et cette sagesse est en tous les hommes. S’il en est ainsi, la venue du Christ n’a pas été le séjour d’un Dieu parmi nous, mais la naissance d’un homme ». C’est bien une sagesse, dit Grégoire, mais divine, et, après avoir reproduit un second syllogisme de son adversaire, il lui demande de quel droit 1l oppose la sagesse et le noûs. D’autres arguments d’Apollinaire se réfutent d'eux-mêmes, continue-t-il, et il n’en fait pas moins un long raisonnement mathématique pour en montrer la vanité (2). Apollinaire ne veut‘ pas que Hisle Monogène ait un noûs humain, parce qu’il cesserait alors d’être immuable; mais n’a-t-il pas une chair ? Et il faut que cette chair soit passible ; car une chair impassible ne saurait servir à la rédemption. D’autre part une
chair passible ne saurait être divine. La doctrine de n L a LA A. D!
l’évèque de Laodicée apparaît donc comme un mystère
confus et inconsistant. Pour Grégoire lui-même (3), «il
faut considérer ce qui se passe dans la mer: si quelqu'un y jette une goutte de vinaigre, cette goutte devient aussi la mer et se transforme de façon à en recevoir la qualité. C’est ainsi que le Fils véritable, le Dieu monogène, la lumière inaccessible, la vie en soi et la sagesse et la sainteté, tout ce qu’on peut trouver ou concevoir
de sublime, celui qui s’est montré aux hommes dans la
chair est tout cela ». L'image vaut ce que valent les images, en matière de théologie. Parfois aussi, par exemple au chapitre xLv, où il se trouve en présence d’une argu-