t. III
fixe sa naissance aux environs de 347 ou de 344 (1). Il était dans toute la force de l’âge et du talent ; le traité du Sacerdoce nous montre quelle haute idée il s’était faite des devoirs du prêtre, et nous atteste qu’il était aussi bien préparé que possible à les remplir. Flavien était âgé et plus zélé qu’éloquent. Il confia à Jean le ministère de la parole. Dans cette grande cité, la troisième par l'importance de l'Orient grec, dont la population, qui n’était sans doute pas loin d’atteindre 200.000 âmes (2), était en majorité chrétienne et très attachée aux grands souvenirs des temps apostoliques, mais contenait, même parmi les chrétiens, beaucoup d’éléments turbulents, c’était une belle tâche, et une tâche difficile. La situation était particulièrement délicate, tant que se prolongeait le schisme, et que les anciens adversaires de Mélèce s’obstinaient à former une église à part, sous la direction de Paulin. Jean apporta à cet apostolat un dévouement qui ne se démentit jamais. Il prèchait tantôt dans la Grande Église, construite par Constantin, et que nous connaissons par la description d’Eusèbe (3), tantôt à l’Ancienne (la Palée), moins belle, mais que latradition faisait remonter jusqu’au temps des Apôtres, souvent aussi aux environs de la ville, dans quelque chapelle consacrée à quelque martyr. Il prêchait à toute époque de l’année, chaque semaine, au moins le dimanche, parfois le samedi et le dimanche, et plus fréquemment en certaines périodes, surtout pendant le carème. Il s’adressait à la communauté tout entière, les grandes villes, sauf Alexandrie, n'ayant pas été primitivement divisées en paroisses. Parfois, cependant, il limitait son auditoire, soit qu'il prêéchât à des catéchumènes, soit qu'au contraire 1l eût en vue un public d'élite, capable de recevoir un enseigne-
(1) Tillémont est pour 347, Stilting pour 344.
(2) C’est ce qu’on peut conclure de quelques textes de Chrysostome (Panégyrique d’Ignace, 5 ; Contre les Juifs, I, 4), ou de Libanios (Ep. 1137). |
.(8) Vie de Constantin, TIT, 50.
de
ment plus élevé (1). Tantôt il faisait de la théologie et de la polémique contre les sectes (Anoméens, Juifs, ete.) ; le plus souvent, il faisait de l’instruction morale, en prenant son point de départ dans le commentaire de l’Écriture. Parfois des circonstances exceptionnelles venaient lui fournir la matière la plus propre à développer une éloquence passionnée et dramatique. La sédition d’Antioche en 387 en reste l’exemple le plus fameux.
Pour donner une idée de la richesse de cette prédication, nous rapporterons brièvement l'essentiel du classement chronologique que Rauschen a tenté pour les homélies qui appartiennent à cette période (2). En 386, après son discours inaugural, prononcé sans doute vers le commencement de l’année, Chrysostome prêche contre les Juifs (trois discours ; contre les Anoméens (cinq discours) ; plusieurs discours perdus, destinés à célébrer des martyrs ; l’homélie de non anathematizandis rudibus ; le panégyrique de Philogone ; un sermon pour’ Noël ; en 387, il continue sa campagne contre les Anoméens et les Juifs, prêche pour l’Épiphanie, pour la fête du martyr Lucien, sur la résurrection des morts ; puis, à partir de fin janvier, viennent la célèbre série des homélies sur les Statues, un sermon sur la divinité de Jésus-Christ; un autre sur le Psaume XLI. Les discours qui ont suivi la crise de la sédition sont parfois moins faciles à classer dans leur ordre de succession ; mais il est au moins'assez aisé de reconnaître la plupart de ceux qui ont encore été prêchés à Antioche. De ce nombre sont, pour ne citer que les séries de quelques importance, les cinq homélies sur Anne et les trois homélies sur Saül et David, qui semblent être aussi de 387, les quatre-vingt-dix homélies sur l'Évangile de saint Mathieu (390 environ) ; les quatre-vingt-huit homélies sur l'Évangile de saint Jean ; les homélies sur les Épîtres
(1) Les homélies sur l'Évangile de saint Jean paraissent appartenir
à cette catégorie.
(2) P. 564 et suiv.
FER Te
468 LA tiTTÉRATURE GRECQUÉ CHRÉTIBNNE
aux Corinthiens, aux Galates, à Tite. I] est difficile de dire de quelle année sont les homélies sur la Genèse ; les homélies sur l’Épître aux Romains, au nombre de trentedeux, semblent plutôt appartenir à la période du séjour à Constantinople ; celles sur l'Épître aux Ephésiens, au
à a ht Tv
nombre de vingt-quatre, mettent la critique dans Vem- :
barras.
Pendant ses douze années de prêtrise à Antioche, Jean,
entouré d’admiration et de respect, n’a connu que des
succès. Son éloquence transportait la foule, et s’il lui arrive souvent de se plaindre qu’iln’obtienne pas des résultats aussi efficaces qu’il le souhaiterait, c’est qu'il avait placé très haut son idéal, et que la parole la plus | émouvante et la plus sincère risque de ne produire, sur la plupart des hommes, qu'une impression passagère.
Mais le temps des épreuves ne devait pas lui être épargné.
Le 27 septembre 397, l’évêque qui avait succédé à Grégoire de Nazianze sur le siège de Constantinople, l’aimable et insignifiant Nectaire, vint à mourir. Il avait remplacé un apôtre,qui avait été trouvé gènant. Une dizaine d’années s'étaient écoulées, et un apôtre n’effrayait plus les gens
de la capitale, désireux qu’un orateur de talent redonnât du lustre à leur évêché. L'homme qui s’entremit pour faire |
triompher la candidature de Jean fut l’'eunuque Eutrope, |
alors tout puissant sur le faible Arcadius, et qui devait
bientôt regretter de l’avoir appuyée. Il craignait alors un
refus, de la part d’un homme qu’on savait sans ambition
et fort attaché à sa ville natale, et, au dire de Sozomène,
il le fit enlever par surprise. L’évêque d'Alexandrie, Théo- : phile, surveillait jalousement la préparation de l’élection, et se disposait à faire adopter un de ses favoris, |
le prêtre Isidore. On le devança, et Jean fut choisi par
le clergé et par le peuple. Dissimulant sa rancune, Théo-
phile vint lui-même le consacrer, le 26 février 398. Nous savons, par l’histoire de Grégoire de Nazianze,
combien le milieu nouveau où Jean allait exercer son.
activité était périlleux. Il y continua sa prédication avec |
a, Ÿ sa Pre Faso à
"AR IIE Eva : 1 1
J'ardeur dont il avait donné l’exemple à Antioche, et
avec une assiduité remarquable, bien que les affaires de
toutes sortes dont il fut surchargé l’aient empêché d’y apporter une régularité aussi constante. Il y eut encore des périodes où il prêcha deux fois par semaine (1). En d’autres temps, il ne parvint pas à le faire plus d’une fois par mois, et il arriva même que le mois se passât sans qu’il eût pu paraître à l’ambon (2). Il prèchait à Sainte- Sophie, au centre de la ville, près du Sénat et du Palais,
ou dans cette église de la Résurrection (Anastasie) que
. Grégoire de Nazianze avait illustrée, ou à Sainte-[rène, ou,
comme jadis à Antioche, dans quelque chapelle rustique. Parmi les séries d’homélies qui appartiennent à cette période, se trouvent celles sur Les Actes, surles Psaumes, sur les Épîtres aux Thessaloniciens, etc.
Mais la prédication, si chère qu’elle lui demeure, n’est plus maintenant son seul moyen d’action. Ilest chef ;il est maître ; il peut réformer les abus, et, dès son arrivée
à Constantinople, il en constate partout. Sous Nectaire,
évêque grand seigneur, ceux des membres du clergé qui
rivalisaient volontiers de faste avec les magistrats civils
* s'étaient trouvés fort satisfaits. Ils montrèrent peu de ten-
dresse pour un évêque qui fermait sa porte aux mondains, faisait vendre les objets de luxe qui, à son gré, encombraient la maison épiscopale, mangeait seul, et menait, dit Palladius en rapportant leurs propos, « une vie de Cyclope » (3). Ils avaient pris l'habitude de détourner à leur profit les largesses des femmes charitables ; Jean ouvrit lés yeux à la plus riche d’entre elles, la veuve Olympias, et lui enseigna à mieux administrer ses libéralités. Il entreprit de tourner à une activité utile les moines fainéants, qui ne manquaient pas à Constan-
tinople. Il combattit vigoureusement la cohabitation des
(1) Homélie sur le Psaume XLVIII.
(2) Chrysostome préchait en se tenant à l’amhon (Socrate, VI, v), (3) Dialogue, ch, y,