APOLLINAIRE LE JEUNE
Phonneur de Dionysos, et cet hymne débutait par l’invi-
tation rituelle aux profanes de se retirer. Les deux Apolli-
naire, ne voyant là qu’une formule, étaient restés, et sans doute d’autres chrétiens avec eux. Il est peu probable que Théodote en eût pris ombrage, s’il n’avait pas guetté un prétexte pour se débarrasser d’eux. Il les excommunia.
Mais au lieu de se fâcher, ils firent pénitence, et Théodote
dut continuer à souffrir leur présence dans la communauté. Sous son successeur Georges, qui était aussi un arien déterminé, lorsqu’'Athanase, en 346, passa par Laodicée, au retour de son second exil, les deux Apollinaire lui firent un accueil chaleureux. Georges à son tour les excommunia, et cette fois définitivement. En 361 sans doute, Apollinaire le jeune lui-même fut élu évêque de Laodicée (1). Saint Épiphane parle d’un bannissement qu'il subit pour avoir fait opposition aux Ariens, sans qu’on voie si cet exil lui fut infligé sous Constance ou sous Valens (2). Saint Jérôme (De Viris, 104) parle de lui comme d’un mort. Il a donc disparu avant 392.
Le caractère hérétique de sa doctrine sur l’incarnation ne fut pas reconnu du premier coup. L’ancienne amitié d’Athanase le protégeait ; il était d’ailleurs inattaquable sur le dogme de la Trinité, et il lui est arrivé de défendre l’homoousios avec plus d’intransigeance qu’Athanase. De bonnes relations avec Basile (3) le recommandaient aussi. Cependant Grégoire de Nazianze, à qui les Apollinaristes donnèrent du tracas dans ses derniers jours (4), fait remonter aux environs de 352 les débuts de leur hérésie. Ils gagnèrent des partisans nombreux à Antioche, où ils formèrent, à côté de l’église de Mélèce et de celle de Paulin, une communauté séparée, qui eut pour évêque Vitalis. Ils se répandirent aussi à Chypre, où Épiphane
(1) SozomÈèxe, H. E., VI, 25.
(2) C£, sur tous ces événements, LrerzmanN, p. 1-3. (3) Cf. p. 247.
(4) Cf. p. 369,
les combattit avec le zèle qu'il apportait aa CRE à défendre l’orthodoxie (1). Vers 373/4 cependant, quand
= Jérôme alla apprendre l’exégèse à son école, Apollinaire le
jeune enseignait — nous ignorons à la suite de quelles circonstances, — à Antioche ; (2) sa rupture avec l’Iiglise
n’était pas accomplie. Cependant, bientôt après, Rome ÿ
ouvrit les yeux et le condamna. Le concile de Constantinople en 381; dans son 1®T canon, après avoir proclamé intangible la foi de Nicée, anathématise spécialement, avec les Eunomiens ou Anoméens et les Ariens ou Eudoxiens, avec les Sabelliens, les Marcellieps, les Photiniens, l’hérésie des Apollinaristes.
L'œuvre. — L'œuvre d’Apollinaire était des plus étendues et des plus variées. Elle comprenait des écrits dogmatiques, exégétiques, apologétiques et des poèmes. Quand son auteur eut été déclaré hérétique, elle courut le péril de disparaître, et il put sembler qu’elle avait
disparu en effet, sauf quelques fragments exégétiques
dispersés dans les Chaînes, et une paraphrase en vers des Psaumes. Mais plus l’orthodoxie se faisait intransigeante, plus l’hérésie devenait tenace et cachottière. Le cas des Apollinaristes est des plus instructifs, et montre combien Ja critique — qui abuse parfois de ce droit — doit cependant, en principe, demeurer toujours sur ses gardes, quand elle opère sur le terrain de la théologie. Ils prirent pour tactique, afin de sauver quelques-uns au moins des traités de leur maître, de les attribuer à d’autres que lui, en faisant choïx naturellement de prête-noms d’une orthodoxie à toute épreuve. Ils les donnèrent pour du Grégoire le Thaumaturge, de l’Athanase, et du Jules Ier (évêque de Rome, 357-352) ; parfois encore ils empruntaient le nom d’un autre pape, Félix Ier (269-74 (3).
(1) Haær., 71.
(2) Ép. LXXXIV, 3.
(3) Grégoire le Thaumaturge était l’auteur d’un symbole resté fameux en Asie ; les relations d’Athanase avec Apollinaire le désignaïent tout naturellement au choix de ses disciples ; on voit moins
APOLLINAIRE DE | LAODIGÉE
ARS aide Nr URe pendant assez longtemps, et da même de bons esprits (1). Elle fut cependant découverte, en particulier grâce à l’auteur du traité Contre les fraudes des Apollinaristes, qui porte le nom de Léonce Ë de Byzance (2). La critique moderne avec Caspari (3), Voisin, Lietzmann, a réussi à son tour à débrouiller passablement une tradition falsifiée.
… L'œuvre dogmatique. — On trouvera dans le 127 volume de Lietzmann —le seul paru — tous les ouvrages dogmatiques qui nous sont ainsi parvenus par une voie irrégulière, et les fragments des ouvrages du même genre qui se sont perdus. Les plus importants, parmi les premiers, sont : La for par articles (rar pécos miorx) qui nous est arrivée sous le nom de Grégoire le Thaumaturge ; les traités sur l’union dans le Christ du corps avec la divinité, sous le nom de Jules de Rome; sur la foi et lincarnation, sous le même nom (le début conservé seulement en syriaque) ; il faut y joindre un certain nombre de lettres, par exemple, la lettre à Jovien, celle aux Évêques qui sont à Diocésarée, deux lettres à un certain Denys. Parmi les écrits dont nous n’avons que des extraits et dont il est inutile de donner ici intégralement la liste, le plus considérable et le plus connu était la Démonstration de l’Incarnation divine selon la ressemblance de l’homme, dont Grégoire de Nysse, en le réfutant dans son Antirrheticos, nous a laissé une analyse détaillée.
Ce dernier titre révèle assez clairement, comme Grégoire n’a pas manqué de le remarquer, le côté suspect de la doctrine d’Apollinaire. Cette doctrine, en restant animée du même esprit, paraît avoir pris deux formes différentes. Selon la première, le Christ n’avait de l’homme que le
clairement pourquoi ils recoururent à Jules et à Félix) et s’ils eurent d’autres motifs que leur qualité de papes.
(1) Cf. le livre de LrEeTzmaANN, p. 91.
(2) Par exemple Cyrie, P. G., LXXXVI. Sur cet QUvriee) sa date, son auteur, Loors, Leontius von Byzanz, T. U., IIL.
(3) Alte und neue Quellen zur Geschichte des Taufsymbols.
corps, le Verbe tenant lieu d’âme. Selon la seconde, plus raffinée, et qui suppose une explication trichotomiste du composé que nous sommes, l'élément humain comprenait avec le corps, l'âme; le Verbe tenait seulement la place de l'Esprit (Noûs). Ce qu’'Apollinaire déclarait ne pas pouvoir comprendre, c'était la fusion en un seul être d’un être humain complet et d’un être divin complet ; ilne voyait en une conception de ce genre qu’une rêverie, une fantasmagorie (1). Il en arrivait, pour maintenir sa thèse, à des précisions dont ses adversaires concluaient — quoiqu'il s’en défendît — qu'il faisait la chair consubstantielle au Père. « La doctrine sur laquelle s’accorde l'Église et la foi qui garantit le salut du monde, est la croyance en l’incarnation du Verbe, qui s’est donné à une chair humaine, qu’il a reçue de Marie, mais qui est demeuré dans l'identité et n’a subi aucune transformation, aucun changement divin, mais qui a été mêlé, uni à la chair selon la ressemblance humaine, de façon que la chair a été unie à la divinité ; la divinité ayant enlevé à la chair, en l’accomplissement du mystère, sa faculté de pâtir, après la dissolution qu’amène la mort, la chair sainte a l’impassibilité perpétuelle et l’immorta. lité immuable ; elle revêt la beauté humaine primitive en la puissance de la divinité et la procure à tous les hommes qui s’approprient la foi (2) ». Apollinaire garde d’Athanase l’idée que la foi chrétienne se résume dans la doctrine de l’incarnation, mais, si Athanase, tout tourné contre l’arianisme, n’a pas prévu le péril monophysite, en sorte que certains lui ont reproché — non sans excès — d’avoir employé des formules voisines de celles d’Apollinaire, celui-ci a très nettement proclamé l'unité de nature : « Il n’y a qu’une nature, puisqu’une personne ne peut être partagée en deux (3) ».
(1) Eusrarwe Le Moine, Contra Monophysitas, lui prête cette formule : « Le simple est un; le composé ne peut être un. » LIETZMANN, p.237.
(2) Kara pépos tort.
(Shure Ép. à. Denys, 2,