APOLLINAIRE DE LAODICÉE
chez les modernes, c'est le rôle que Socrate et Sozomène lui attribuent lors de la crise suscitée par la fameuse loi de Julien, interdisant aux chrétiens l’enseignement de la grammaire et de la rhétorique. Sozomène et Socrate ne sont d’ailleurs pas d’accord sur la part qui doit revenir au père et au fils. Socrate (III, 16) nous dit que la loi de Julien « accrut la célébrité des Apollinaire ; car, comme ils étaient tous deux savants, le père en grammaire, le fils en sophistique, ils se rendirent utiles aux chrétiens dans l’occurrence. L’un en effet, immédiatement, étant grammairien de son métier, composa une grammaire d’un type chrétien (1) ; il adapta, dans le mètre que l’on appelle héroïque, les livres de Moïse, et tout ce qui dans l’ancien Testament a un caractère historique, se servant tantôt du mètre dactylique, tantôt de la manière tragique, en traitant les sujets dramatiquement ; il employa toutes les mesures rythmiques, afin qu'aucune forme de la langue grecque ne fût ignorée des Chrétiens. Le jeune Apollinaire, bien préparé à l’éloquence, exposa les évangiles et les croyances apostoliques sous forme de dialogues, à la manière de Platon chez les Grecs ». Sozomène ne parle que d’Apollinaire le jeune (V, 18), auquel il attribue la composition, en vue de remplacer la poésie homérique, d’une Histoire ancienne hébraïque jusqu’au règne de Saül, divisée en vingt-quatre parties (2), désignées par les lettres de l’alphabet. « Il fit aussi », ajoute-t-il, « dés comédies modelées sur les pièces de Ménandre, et il imita la tragédie d’Euripide ainsi que la lÿre de Pindare. Pour tout dire en un mot, REÉRAUE dans les saintes Écritures des sujets aptes àce qu’on appelleles sciences encycliques, en peu de temps il conçut des productions égales en nombre et en valeur par les mœurs, le style, le carac-
(1) D'esphoanôn ane de cette Mouton: vague est qu’Apollinaire, pour illustrer les règles, prit les exemples dans la Httérature
chrétienne.
(2) Évidemment pour imiter les 24 chants de l’Jliade ou de l'Odyssée.
tère et la composition, à celles des Grecs les plus réputés ». Il va jusqu’à dire que, sans le respect qu’on a pour l’antiquité, on mettrait au-dessus des anciens, dont chacun n’a excellé que dans son genre, Apollinaire qui les a égalés dans tous.
Qui faut-il croire, de Sozomène ou de Socrate, sur le
rôle respectif du fils et du père ? On dit généralement que c’est Socrate qui a dû se tromper, et que, le père ayant été grammairien, il n’y a lieu de lui attribuer que la Grammaire. C’est une vraisemblance, mais non un argument décisif. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas besoin d’avoir conservé l’épopée, les tragédies, les comédies ou les odes dont Sozomène parle avec tant d’enthousiasme pour être assurés que, si nous les lisions, nous trouverions médiocres ces improvisations si hâtives, qui ne furent inspirées que par une nécessité pratique. Tout ce que nous pouvons dire au sujet de cette tentative, c’est qu’elle atteste, de la part de l’un des Apollinaire ou de tous deux, une virtuosité qui fait penser aux tours de force qu'a célébrés Philostrate.
. C’est autre chose sans doute que ces « chansons versifiées » — chansons «de métiers ou detable», — dont Sozomène parle ailleurs (VI, 25), en disant qu’elles ont favorisé la propagande des Abpollinaristes. Est-ce à ces dernières ou aux poèmes réguliers, ou aux unes et aux autres à la fois, que Grégoire de Nazianze fait allusion dans l’une de ses lettres à Clédonios ? (Ep. 101). Il est assez malaisé de le reconnaître.
Tout cela s’est perdu, et devait se perdre, — si ce n’est qu'il nous est parvenu, sous le nom d’Apolinarios (1), une transposition (ueraéppaoi) des Psaumes, que Turnèbe a publiée le premier à Parisen 1557,et dont A. Ludwich a donné une soigneuse édition en 1911. Cette traduction est-elle bien d’Apollinaire — c’est-à-dire d’Apollinaire le Jeune ? car c’est à lui et non à son père qu’il
(1) Les Grecs écrivent généralement ce nom avec un seul }.
APOLLINAIRE DE LAODICÉE Den
convient de penser en l’absence de toute indication
contraire. L’authenticité en a été mise en doute par Godefroy Hermann, dans sa dissertation sur l’auteur des Argonautiques orphiques (1); Hermann a vu dans celui de la Métaphrase un élève de Nonnos, donc un poète quelque peu postérieur à Apollinaire, et Bandini a voulu voir l’empereur Marcien dans le personnage du même nom à qui elle est dédiée. Ludwich a commencé par adhérer à cette double thèse, dans un article de 1878, et il est revenu ensuite, dans la préface de son édition, à l’opinion traditionnelle. Enfin Gansziniec (2) a tiré un argument, contre l’authenticité, du vers 3 de la Préface où l’auteur dit : « aveugle que je suis, j'apporte une autre lumière ». Prenant le texte à la lettre, il en a conclu que le poète était un aveugle, ce que ne fut pas Apollinaire (3).
La tradition manuscrite s’accorde pour donner le nom d’Apolinarios, et crée ainsi un préjugé en faveur de l’authenticité. Il est plus difficile de tirer une conclusion nette de la préface, en 110 hexamètres, où l’auteur explique son dessein. Cette préface manque dans certains manuscrits, mais elle est dans le plus ancien (4) et dans un certain nombre des meilleurs, et par ses caractères intrinsèques, comparés à ceux de la Métaphrase, elle ne prête pas au soupçon (5). L'auteur écrit à la requête d’un certain Marcien, qu'il appelle : Père (6), ce qui ne permet guère de penser à l’empereur, avec Bandini. D’autre part il a
(1) De Argonauticorum Orphicorum scriptore ; voir son édition des Orphica, Leipzig, 1805.
(2) Cf. sur tout cela l’édition de Lupwicm, p. vrnt-xi.
(3) Byzantinisch-neugriechische Jahrbücher, 1920.
(4) Mais le mot est pris sans doute au sens figuré ; le participe ysyzs n’a d'ordinaire pas d'autre valeur chez l’auteur que celle de. @v et ne signifie pas étant devenu aveugle. L'auteur entend: tout aveugle que je suis (en tant qu'homme), je suis éclairé par le lumière divine.
(5) L’Ottobonianus V ; cf. Lupwicn, p. xx et xxIx.
(6) Vers 6,
été l'hôte de ce Marcien à tes U) : ; nous ne savons rien d’un séjour d’Apollinaire dans cette ville ; mais sa biographie nous est, on l’a vu, très mal connue. Ce qui est plus notable, c’est que l’auteur ne fait aucune … allusion à la loi de Julien ; il écrit pour obéir à la requête : de Marcien, et pois que le Christ soit célébré dans la : «langue ionienne », c’est-à-dire dans la langue de l’épopée,
comme dans toutes les autres. Si done cet auteur est bien Apollinaire, on ne devrait pas faire remonter à 362-3 la Métaphrase des Psaumes, que Socrate et Sozomène ne mentionnent pas. Elle serait probablement postérieure, ‘et aurait pu être composée en vue de cette propagande apollinariste qu’aidaient beaucoup, nous dit Grégoire de Nazianze, les nouveaux psautiers de la secte, devenus
pour elle un troisième Testament (2).
Malgré certaines qualités de second ordre, l’œuvre est médiocre. Tillemont (3) a dit que « c’est une traduction fidèle, exacte et noble ». Elle est fidèle et exacte (4), en ce sens qu’elle tâche de ne pas allonger le texte et de ne pas le raccourcir ; elle emploie généralement deux vers pour rendre les deux lignes d’un verset. Elle est naturellement noble, puisqu'elle prend le ton homérique. Mais la
fidélité et l'exactitude sont purement extérieures ; car
: les grandes images du texte hébraïque sont affaiblies et
décolorées ; un verset donne bien deux vers, mais l’effet produit par le parallélisme est atténué ou disparaît. La noblesse est trop uniformément répandue sur l’ensemble, et les plis majestueux du vêtement homérique dissimulent la structure nerveuse et l’allure brusque de l’original. Les mots consacrés du langage religieux, les mots
(2) Or., LII.
(3) Maires. VII, p. 613.
(4) Naturellement l’auteur tjhaiquik sonde si c’est bien lui, sût l’hébreu ; cf. supra), suit la Septante ; sur la difficulté de déter-
miner quelle forme de texte il avait sous les yeux, cf. la Préface de Lupwicu.,
qui sont devenus nee bles à la piété ibrétienne, cèdent la place à d’autres, quand la versification l’ exige. Il arrive qu ‘à l’éléison du Psalmiste soit substitué le sois propice (has cins) (1) des Gentils ; il arrive pis,
quand le Seigneur devient un Essène, ce qui signifie
proprement : le roi des Abeilles et désigne, à Éphèse,
. un collège de prêtres d’Artémis (2). En général, le poète
a mieux réussi à rendre les effusions destinées à célébrer
la toute-puissance divine ou les beautés de la création,
que les angoisses de la conscience troublée et les appels tragiques du pêcheur. On le lit avec moins d’impatience
? quand il s'inspire du Cælienarrant gloriam Dei (Ps. XVIID),
que quand :il paraphrase le De profundis (Ps. CXXIX). La versification est assez adroite ; elle a un rapport
| manifeste avec la manière de Nonnos, sans qué toutes. les subtilités de celle-ci soient strictement pratiquées. Ce caractère indécis peut s’expliquer tout aussi bien au
cas où l’auteur serait un précurseur de Nonnos, que s’il
. était, selon l’opinion de G. Hermann, un de ses disciples.
La langue a peu de charme, comme il arrive pour presque toutes les œuvres de la poésie grecque depuis l’époque
: impériale, sauf les bluettes de l’ Anthologie. On loue l’érudition de l’auteur, qui a sans cesse présente à la mémoire la locution homérique dont il peut faire une transposition plus ou moins heureuse, et qui n’éprouve pas d’embarras, quand il en est besoin, à puiser dans le vocabulaire des
. poètes alexandrins, Apollonios, Callimaque ou Nicandre.
Mais tous ces emprunts constituent l’ensemble le plus
hétéroclite et le plus désagréable qui puisse être. La . morphologie est un chaos, aussi bien que le vocabulaire, . et la tâche du versificateur qui, sans aucune pudeur à
éviter les chevilles, sans aucun souci de donner à son
(1) Début du Psaume L ; cf. aussi le début du Psaume CXV, où le verset : Credidi, propter quod locutus sum, est étrangement affadi. (2) Cf. Cu. Prcann, Éphèse et Claros, p. 190-197 ; mais CALLIMAQUE,
. Hymne à Zeus, 66, avait appelé Zeus Bswy Esoñva,
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style la moindre harmonie, prend à pleines mains dans . le trésor infini, et singulièrement mêlé, des formes ou 1 des mots que, depuis plus de dix siècles, ses devanciers avaient accumulé, n’a même plus le mérite de la difficulté vaincue. Nulle part n’apparaissent, comme dans certains au moins des poèmes de Grégoire, la sensibilité et l'imagination qui font un poète. Les gaucheries même, parfois un peu ridicules, ne sont pas rares, et ne peuvent surprendre, au cours d’une improvisation si peu surveillée (1). Conclusion. — Cet Apollinaire tant loué, que Philostorge ‘semble mettre au-dessus de Grégoire et même de Basile, a pu éblouir ses contemporains par son talent universel et sa facilité prodigieuse, en même temps qu’il soulevait, par ses thèses surl’incarnation, des discussions passionnées. Nous avons le droit de dire que sa valeur, pour l’historien littéraire, est de second ordre. Son style manque d'originalité, de chaleur et de force. Des deux tendances qui caractérisent l'esprit hellénique et qui s’associent heureusement chez les plus grands des Pères du rv® siècle comme chez Platon, l’amour de la dialectique et celui du beau langage, c’est la première qui prédomine chez lui. Ïl est avant tout un disputeur ingénieux, un constructeur habile de syllogismes et de dilemmes. Il dérive d’Aristote plus que de Platon ; il a de la sécheresse. Si l’on pèse avec soin les termes dont se sont servis ses plus enthousiastes admirateurs au v® siècle, on verra d’ailleurs qu’ils ne contredisent pas notre jugement. Philostorge (2) dit qu'il a excellé particulièrement dans le genre du commentaire (rouvmuærèr eidos), qui réclame de l’érudition et de l’ingéniosité, mais nullement une distinction particulière du
(1) Y a-t-il rien de plus maladroit, dans le beau Psaume LI, que l'équivalent du verset 32 ? Les Septante disent : Ediÿnsey à buy mov mpôs tov Deèv Tdv Ewvta : Mon âme a eu soif du Dieu vivant. Apollinaire (ou l’anonyme) écrit : Z@ov éudv Ôibnos xatafowkut @eov Top, ce qui signifie littéralement : Mon cœur à soif de dévorer Dieu vivant. f
(2) Cité par Cyrizze D'ALEXANDRIE, De recia fide ad reginas, 10.
NEA LE INeL S'RUUE
=: L'ÉCOLE D’APOLLINAIR
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+’ K ” Apollinaire furent des admirateurs si zélés, est loué par La | : 21. a
Eunape moins pour son éloquence que pour d’autres - qualités, analogues à celles que l’on ne peut contester
* à l’évêque de Laodicée. NE
L'école d’ Apollinaire. — Apollinaire a eu de nombreux
4 disciples, et parmi eux des hommes de talent dont les uns” ont tâché de corriger dans un sens moins compromettant les idées du maître, tandis que les autres les ont poussées : à l’extrême. Ils ne nous sont point entièrement inconnus,
4 et Lietzmann a publié ce qui s’est conservé de leurs écrits. Vitalis fut le chef de la communauté apollinariste d’An- … tioche : on a de lui un fragment d’un discours ou traité
Sur la foi, qui est peut-être identique à la profession |
. de foi qu’il remit à Damase, quandil fit le voyage de Rome, | et que saint Grégoire de Nazianze ne trouva pas répréhen- sible (1). Polémon (2) représente l'extrême gauche de la … secte ; Maxime le Confesseur connaissait de lui un An-
tirrheticos, et il adressa au moins six Épitres (3) à Timo- -
ï thée, chef du parti modéré, qu'il prit vivement à partie. à passionnée, il fait contraste avec la froide dialectique de son maître. Voici un morceau de lui (4) «.. En disant que 7 le même fut à la fois Dieu et homme, ils ne roupgissent ê pas de professer une seule nature incarnée du Verbe, comme une seule nature composée. Si le même est parfaitement 1 Dieu et parfaitement homme, le même a donc deux | natures, comme essaie, de l’établir l’opinion novatrice
. des Cappadociens, ainsi que la présomption de Diodore |
» et d’Athanase et la morgue des Italiens, et voici que les nôtres feignent de partager le sentiment de notre . saint père Apollinaire, tandis qu’ils prêchent, comme les
(1) Ép. CII.
(2) Cf, Tanéonorer, Hæretic. fab. comp., IV, 9. Il y eut une secte de * Polémoniens. | … (3) Concile de Latran de 649 (cf. LrETzmANN, p. 275). (4) Lierzmann, p. 274.