L’HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE
dans l’amas des documents. Eusèbe n’avait pas le talent littéraire et l’art de composition qui lui eussent permis de triompher de cette difficulté, et de marquer fortement les étapes par lesquelles il nous mène au but qu’il poursuit. Mais il ne va pas au hasard, et son Histoire, comme sa Chronique, est une œuvre apologétique, destinée à montrer les progrès du christianisme jusqu’à son triomphe. Il ne les montre pas par dés phrases, mais par des documents, et c’est ce qui fait la valeur inestimable de son livre.
Le dernier éditeur de cette Histoire, Édouard Schwartz, a fort bien établi (1) les rapports entre la méthode d'Eusèbe et celle des grammairiens d'Alexandrie ou de Pergame, qui ont travaillé à constituer une histoire de. la littérature profane ; car l’histoire générale n'apparaît, chez Eusèbe, qu’à travers l’histoire littéraire et par le moyen de l’histoire littéraire. Recueillir patiemment les textes, les lire la plume à la main, et y découper les pages qui contiennent des faits précis et des dates, telle est sa pratique ; il dresse des listes de succession d’évêques, comme les grammairiens dressaient des listes de succession pour les chefs des grandes écoles philosophiques, ou réunissaient les didascalies qui consacraient le souvenir des représentations dramatiques. C’est un travail de manœuvre, si l’on veut, mais auquel l’histoire : doit plus qu’à d’ambitieuses vues générales.
L'ouvrage compte dix livres. Le premier, plus particulièrement apologétique, montre que la venue du Verbe avait été prédite ; que le Verbe s’est manifesté avant de s’incarner ; pour quelles raisons il ne s’est pas incarné plus tôt. Tout cela est presque identique à certaines parties de la Démonstration évangélique, à laquelle l’auteur finit d’ailleurs par renvoyer expressément. Ce fut son habitude, pendant toute sa vie, d'emprunter large-
(1) Voir les dissertations que contient le troisième volume de son editio major.
ment à ses ouvrages antérieurs, 0 sur un nouveau plan. Puis :l fait, S
et avec des confirmations tirées de Josèphe, une his-
, toire de Jésus et de sa prédication, pour terminer en racontant la légende d'Abgar. Ce premier livre done, s'il est indispensable pour connaître les intentions d’Eu- sèbe, n’est pas celui où l’histoire moderne a le plus à puiser. C’est à partir du second, et plus particulièrement ; de la seconde moitié du second, que la documentation |
réunie par Eusèbe devient précieuse. Plus il approche de son propre temps et plus cette documentation est lle . : :
riche, plus aussi il s’abandonne à sa tendance de laisser
parler les textes qu'il a rassemblés, de s’effacer lui-même ‘4 Dies RER , 0 derrière eux. Un exemple caractéristique peut être .
2 à L] L2 - x : + " ourni par le livre VII, qui n’est presque composé que |
d'extraits de Denys d'Alexandrie. Dès le début, Eusèbe se plaît à nous prévenir que « le grand évêque d’Alexan- drie Denys va rédiger avec lui » — ïil pourrait dire $ pour lui — « le septième livre de l'Histoire ecclésiastique ». f or Fe, , : GE nt" \Ilest probable que la première rédaction de l’ouvrage ’arrêtait au 30 avril 311, c’est-à-dire à la date où fut publié l’édit de tolérance que signèrent les quatre empereurs. C’était là sans doute « cette aide du Seigneur », x que mentionne, après la persécution et les martyres, le k préambule. Mais les événements qui devaient combler Houites vœux d'Eusèbe et même les dépasser, allaient se succéder avec une rapidité inouïe. Constantin triomphait de Maxence, en 312 (28 octobre) ; Licinius, de Maximin en 313 (30 avril) ; enfin Constantin, de Licinius, en 323 (48 septembre). Le christianisme n’avait pas seulement obtenu la tolérance ; il devenait maître de l'empire. Comment Eusèbe n’eût-il pas repris sa prenuère rédaction, achevée sans doute en 311-12 (1), pour la compléter, et,
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(1) Nous ignorons quand il l’a commencée ; mais le livre a pu être | composé assez vite ; car il est clair qu’Eusèbe en avait réuni auparavant tous les éléments, et la rédaction de ses ouvrages a toujours été improvisée, |
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| comme nous dirions Le ban la mettre. au courant FL E. Schwartz croit pouvoir discerner encore jusqu’à quatre formes successives de l'ouvrage. La dernière, celle que nous lisons, et qui nous est parvenue par une tradition excellente, dont nous avons rarement l’équivalent, doit | | avoir été terminée en 324 ou 325. Le X® livre, dédié à 27e ; Paulin, évêque de Tyr, est tout entier consacré à la narration des événements les plus récents. Eusèbe SET entonne « un cantique nouveau » ; il célèbre la défaite “
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des ennemis de l’Église et l'avènement d’un empereur Chrétien. Le ton change tout à coup ; à la simplicité des premiers livres succède l'emphase du panégyrique. Le "M lecteur n’y gagne pas ; mais cette emphase est instruc- iù a tive de l'impression ressentie par les contemporains, } au moment où s ‘opérait cette transformation prodi- % #4 | À gieuse, et d’ailleurs, même dans cette partie de l Histoire 17 | 1 ecclésiastique, les documents précieux-ne manquent pas. Ce qui est moins louable, c’est qu'Eusèbe a supprimé, k de la rédaction précédente, ce qui, au moment où 1l pro- pos: cédait à sa dernière revision, aurait PHAUE de paraître È
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autre femme — avait joué un rôle très brillant dans la | seconde guerre contre Licinius, où il avait assuré la “A ‘prise de Byzance, grâce aux succès remportés par la flotte qu’il commandait. Eusèbe l’avait d’abord nommé Fe à côté de son père. Après le drame domestique dont nous savons mal les causes et où Crispus d’abord, Fausta, peu de temps après, ont péri, Eusèbe a effacé le nom du fils que le père avait condamné. Il lui était peut-être difficile de faire autrement, vu les mœurs du temps ; mais cette condescendance, qu’il eût pu s’épargner en n’étendant pas son récit jusqu'aux événements de la
veille, fut peut-être trop facile à l’évêque courtisan 120 . qu’il était devenu (1). a K
] (1) Pour la différence entre les diverses éditions, voir le chapitre 11 ; pue la préface de SCHWARTZ fans T1, 3). / 100
La vie de Constantin nous renseignera mieux encore sur la manière dont Eusèbe entendait l’histoire contemporaine. L’extrème prudence — pour ne pas dire plus — qu’il y apportait, pourrait nous donner des craintes sur la sincérité et l’impartialité de son œuvre même dans les parties anciennes (1). Il faut reconnaître cependant que celles-là ne paraissent pas prêter à de trop graves soupçons. Il est assez probable d’ailleurs que, pour l’époque primitive, il ne disposait pas de beaucoup plus de documents qu’il n’en a cité. En tout cas, il en a cité un grand nombre, et nous a ainsi fourni à nous-mêmes les éléments d’un jugement.
Écrits sur les persécutions. — Les persécutions, les martyres tiennent, on l’a vu, une place considérable dans l'Histoire ecclésiastique. Avant de l’écrire, Eusèbe avait soigneusement rassemblé toutes les informations sur la matière, et il fait allusion, à plusieurs reprises (2), au ‘Recueil des anciens martyres (Evvayoyñn T@y dpyaiwy aprupiy), qu'il avait déjà composé. Le recueil s’est perdu, et sans doute pour cette raison même que l’essentiel en était passé dans l’Histoire.
Il contenait les « martyres anciens ». Mais la Hi et dure persécution, dont Dioclétien avait donné le signal, en avait ajouté d’autres à la liste. Eusèbe en raconta un certain nombre dans un ouvrage spécial, intitulé : Sur ceux qui ont témoigné en Palestine, qui est inséré dans l'Histoire ecclésiastique, tantôt après le VIII livre, tantôt après le Xe. Nous le possédons en deux recensions, dont la plus courte est celle que nous fournissent les manuscrits de l'Histoire, tandis que la plus longue est
(1) Je dis : anciennes ; car, à mesure qu’Eusèbe approche davantage de son propre temps, nous devenons moins sûrs de lui. Nous avons unepreuve au moins, non qu'il ait altéré des faits, mais qu’il en aït passé sous silence, quaad ils pouvaient le gêner ; c’est qu’il n’a même pas nommé Méthode, sans doute parce que l’évêque d’Olympe avait combattu Origène.
(2) IV, 45,47; V; prooimion, 2, k, 3, 21, 5.
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représentée par une version syriaque (1), et, fragmentairement, ‘par quelques morceaux en grec (2). La première a dû être rédigée avant la chute de Maximin en 313: la se-
conde n’a reçu, pour le fond, aucune addition impor-
tante ; mais la dernière partie surtout a pris une forme plus oratoire.
L’intention primitive d’Eusèbe était de raconter seulement les martyres dont il avait été lui-même témoin oculaire, c’est-à-dire ceux qui avaient eu lieu à Césarée,
et c’est en ces termes qu'il annonce son ouvrage au.