ÉCRITS POLÉMIQUES OU DOGMATIQUES
bref et trop purement critique. Eusèbe compléta son
œuvre par trois livres nouveaux, intitulés : Sur la théo-
logie ecclésiastique (1), titre qui indique son intention d'ajouter un enseignement positif à la polémique. Ces
trois livres sont précédés d’une lettre à Flaccillus, évêque arien d’Antioche (334-342), et la théologie qu’Eusèbe appelle ecclésiastique est, en réalité, une théologie à tendance arienne. Dans le livre Ier, Eusèbe insiste avec plus de force sur le sabellianisme foncier de Marcel, qui se donne cependant l’apparence de critiquer Sabellius. Il proclame que nier l’hypostase du Fils, c’est cesser d’être chrétien. Il ramène les erreurs des hérétiques à quatre
principales : docétisme — négation de la préexistence —
négation de la divinité du Fils — incarnation du Père ; et 1l montre qu’à chacune de ces doctrine fausses, il manque l’un des éléments essentiels de la foi, ou le Fils, ou le Père, ou l’Homme-Dieu. On voit déjà par ce mor-
ceau comment Eusèbe mêle ici à la polémique l’exposé
de sa propre doctrine. Ce caractère se marque plus fortement encore dans la fin du premier livre, qui nous renseigne utilement sur la position dogmatique prise par Eusèbe en ses dernières années.
Le début du livre II insiste encore sur le lien de Marcel avec Sabellius. C’est, dit Eusèbe, « comme si nous voyions le fantôme de Sabellius sortir de terre ». Il discute ensuite l’idée que Marcel cherche à nous donner du Verbe préexistant, qui reste « dans je ne sais quel repos », et il soutient que le Dieu de Marcel est, comme celui de Sabellius, à la fois Père et Fils (Yiorérowp). En expliquant luimême en quel sens l’Église professe « la monarchie »,
(1) Pour le C. Marcel et la Théologie, la source unique est le Marcianus 496, auquel nous devons aussi Théophile d’Antioche et Adamantius ; éd. princeps avec la Démonstration, par Monracurius, Paris, 1628 ; éd. Gaisford (avec le Contre Hiéroclès), Oxford, 1852 ; éd. Krosrermanx, Leipzig, 1908 (tome IV des G. C. S.). Je ne crois pas à l’authenticité des 14 homélies en latin — sur divers sujets dogmatiques — publiées par Sirmon», Paris, 1643, et reproduites dans P. G. XXIV ; leur origine est encore mal débrouillée,
bit entre l’un et l’autre par le fait que le Père est seul
ulte » La en insistant sur la différence qui s’éta-
sans principe, tandis que le Fils est né, il marque nette-
:'10 ment une subordination du Fils par rapport au Père ;
à dans la fin du chapitre I, il travaille, il est vrai, à
embrouiller de nouveau un peu les choses. Il en revient ensuite à montrer que Marcel entend le Verbe en un sens purement humain, et lui oppose la théologie qui se déduit du prologue de saint Jean : un Verbe substantiel,
non pas sans principe, mais dans le principe (IT).
Le livre III est particulièrement consacré réfuter l'exégèse de Marcel, en commençant par le fameux texte des Proverbes (VIII, 22). Après avoir examiné un certain
nombre de passages, et insisté sur l’erreur de Marcel
relativement au royaume de Dieu, Eusèbe termine par
une conclusion très simple : il y aurait encore mille choses à relever dans le traité de Marcel, mais ce qui vient d’être dit suffit largement. :
Les discours et panégyriques. — Eusèbe a joui d’une réputation d’éloquence, puisqu’à plusieurs reprises 1l a été choisi pour prendre la parole dans des fêtes solen-
puenes. Il est cependant aussi médiocre orateur que mé-
diocre écrivain (4). L'écrivain, en lui, est même encore préférable ; il est passable, en effet, quand il se borne à exposer des faits, à commenter des textes, à ré-
futer l’opinion d’autrui, et quand sa phrase reste courte. Cependant, même quand il s’applique à ces tâches précises, il cède volontiers à la tentation d’allonger sa période, comme le font trop volontiers ceux qui ont l’habi-
(4) Il n’y a pas de travail d'ensemble sur le style et la langue d'Eusèbe ; ce travail — qui ne serait pas passionnant — pourrait être utile ; on peut tirer parti des indices que contiennent les volumes parus pe la collection des Griechische christliche Schrifisteller ; cf. aussi E. Frirze, Beitræge zur sprachstylistischen Würdigung des Eusebius, Borna-
‘Leipzig, 1915 ; ce n’est encore qu’une étude partielle, qui porte princi-
palement sur l’Hist. ecclés. et la Vie de Constantin.
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tion (1). Nous possédons aussi, dans une version syriaque,
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LA VIE DE cv STANTIN
tude de l’enseignement Ra et aussi ceux qui, ayantla mémoire un peu trop chargée d’érudition, voient s’évoquer dans leur esprit trop d’associations d'idées. Alors le style d’Eusèbe s’enchevêtre et nous fatigue, d'autant plus que l’expression reste toujours chez lui quelconque (1). Dans ses discours d’apparat, l’affectation nous déplaît et la verbosité nous ennuie ; il connaît les procédés de la rhétorique, mais il s’en sert sans adresse ; de talent -PÉTR sonnel, aucune a à
et par souci de sa propre gloire qu’il l’a inséré dans son Histoire ecclésiastique, quandil ÿ a ajouté le dixième livre, c’est-à-dire quand il en a rédigé l’avant-dernière édi- y
un discours en l'honneur des martyrs (2); nous avons perdu le discours prononcé pour les Vicennalia de Constantin (3), le discours sur le Saint-Sépulcre (4), un discours sur la pécheresse, mentionné par Ébed-Jésu.
La vie de Constantin. — Il faut faire une place à part à un écrit assez difficile à classer, mais qu’il convient autant de rattacher aux discours qu'aux écrits historiques. C’est celui qu’on cite d’ordinaire sous le titre de Vie de Constantin, et qui était peut-être plutôt intitulé Pour la vie du bienheureux empereur Constantin (5). C’est
(1) Cf. ScnwanrrTz, loc. cit., 1406.
(2) Qui fait suite, dans le manuscrit, au livre sur les Martyrs de la Palestine ; édité par Wricur, Journal of sacred Lüteratur, 1864 ; ci. Scawanrrz, ibid., 1408.
(3) Vita Cotas TA f
(4) Ibid., IV, 33. On peut joindre aux Discours les Lettres. Celles que nous connaissons ne sont pas nombreuses ; j’ai mentionné la lettre à Flaccillus ; la lettre à Carpianos ; la lettre à Euphrantion ; une lettre à Alexandre, l’évêque d'Alexandrie, une autre à Pimpératrice Constantia sont, comme cette dernière, citées dans les Actes du concile de Nicée de 787 ; elles étaient plus intéressantes pour déterminer les rapports d’Eusèbe avec l’arianisme qu’au point de vue littéraire.
(5) Edition Rene FE le tome I de l'édition des G. C. S., cf. Pas-
un des ouvrages les plus importants d’Eusèbe, par le sujet,
et ce n’est certainement pas le meilleur. Il est, en tout cas,
très difficile à utiliser, comme le prouvent suffisamment les discussions auxquelles il a donné lieu’; mais il est équitable, pour le juger, de ne pas oublier qu’il ne vise pas à être une biographie complète ; c’est plutôt un panégyrique, et un panégyrique limité à la piété de l'empereur. Eusèbe a voulu célébrer le premier empereur chrétien dans l’esprit où il a célébré le triomphe du christianisme, à la fin de son Histoire ecclésiastique et dans ses ouvrages apologétiques. |
Le caractère laudatif est fortement marqué au début. C’est Dieu seul qui serait capable de louer Constantin, et on ne pourra le louer dignement que si l’on est inspiré par Dieu. Constantin a été le ministre de Dieu sur terre et Dieu l’a récompensé de sa docilité par le succès ; Constantin est le plus grand homme de l’histoire ; il dépasse Cyrus ou Alexandre (1). Ces thèmes sont exposés en périodes longues et soigneusement rythmées, à grand renfort de mots poétiques. Précisant son intention au: chapitre x1, Eusèbe nous dit qu'il laissera de côté la plupart des exploits militaires de son héros, ainsi que le bien qu’il a fait par son administration et sa législation, et que le plan de l’ouvrage (2) qu’il se propose de com-
QquALI, Hermes, 1910 ; Heixez, dans sa préface ; J. Maurice, Bulletin de la Société des Antiquaires, 1913 ; Scnwanrrz, loc. cit. L’édition princeps avait été donnée par R. EsTrENNE (avec l'Histoire ecclésiastique, cf. supra) ; il faut rappeler aussi l'édition de H. pe Vazors, Paris, 1659. — Cf. encore Heixez, Kritische Beitræge zu den Konstantinschriften des Eusebios, T. U., XXXWNI, 4, Leipzig, 1911; P. Mever,. De vita Constantini Eusebiana, Rome, 1882 ; F. Leo, Die griechischræmische Biographie, Leipzig, 1901. — Pour le titre, cf. la préface de Heïkez, p. XLV. La forme primitive n’est pas tout à fait sûre, et, au fond, importe assez peu. Qu’on choisisse l’une ou l’autre, l'ouvrage n’est exactement ni une biographie, ni un panégyrique.
(1) C’est une synkrisis (comparaison), selon la terminologie des rhéteurs ; la synkrisis est un élément essentiel du panégyrique.
(2) Le mot employé par Eusèbe est rpayuarela, non pas À6Yoc ; il y a déjà là une indication que, tout panégyrique qu’il est, Lourrase n’est pas seulement cela,