‹ Histoire de la littérature grecque chrétienneChapitre 88 sur 200 · TURE G · texte numérisé non relu

TURE G

st o Dans son zèle pour toucher le cœur du riche, Basile emploie tous les moyens. D’autres pages, plus sobres, : | témoignent de cette fine pénétration, de cette expérience | x des hommes qui ont contribué pour une si grande part à l'influence exercée par lui; celles par exemple, où, p examinant d’un regard plus apaisé les effets moraux de la richesse, il convient que beaucoup de riches ne sont pas sans vertus. Îl en est qui sont pieux, qui sont sobres, qui sont chastes. Mais combien sont véritablement charitables ? La vertu la plus méritoire du riche, sa vertu | Ja plus difficile, c’est celle même qui paraîtrait devoir lui être la plus aisée ; c’est la charité (1).

Ë Basile était un administrateur et un homme d’action. On doit s’attendre qu’il n’ait pas compté uniquement, 1 pour guérir les maux d’une famine, sur le sentiment reli- __ gieuxetle sentiment moral. Ila dû se demander par quelles mesures administratives on pouvait espérer les atténuer. ne lui appartenait pas de les prendre, et il n’y fait au- cune allusion précise dans ses homélies. La sixième, celle qui parle du mauvais riche de l'Évangile de Luc, m’incline à penser qu’il n’eût pas été tout à fait du même avis que Libanios, qui a parlé à plusieurs reprises (2) des ! N famines dont Antioche a eu à souffrir, et des mesures de répression, parfois, rudes, que les magistrats décidèrent contre les boulangers. Libanios blâme catégoriquement ces . mesures ; il se vante de les avoir fait retirer au moins une

fois ; il leur attribue un effet contraire à celui qu’on sou-

“l EN

S haitait, et se félicite qu’au lendemain de son intervention le pain ait reparu comme par enchantement. Basile paraît

\ assez clairement juger que les manœuvres des accapareurs

F ne sont nullement étrangères sinon à l’origine, du moins à a laggravation du fléau. A-t-1l souhaité l’intervention des autorités ? Il ne nous fait aucune confidence à ce sujet. ji Mais il menace de la colère divine les riches qui ferment ne (4) Hom. VII, 3.

re (2) Dans le discours sur sa vie,

| leurs greniers. Il les somme, en évoquant la vision du

Jugement dernier, de les rouvrir : ; d’autre part, pour mettre fin à la longue sécheresse qui a nui aux récoltes, il fait

faire, à l’église, des prières publiques, auxquelles trop peu

de fidèles viennent assister : « Vous, hommes, vous vaquez à vos affaires, à part quelques exceptions ; vous, femmes

vous ne faites que les encourager à ce culte de Mammon. Il reste à peine quelques personnes autour de moi, et celles-là s’ennuient, bâillent, nè font que se retourner, attendant avec impatience que le chantre ait achevé les

versets, et que, délivrés de la prière, ils puissent sortir de l’église comme d’une prison. Quant à ces tout jeunes en-

fants, qui ont laissé leurs tablettes dans les écoles pour venir crier avec nous, ils prennent plutôt la chose comme une distraction et un plaisir ; notre chagrin leur est une

fête ; car les voilà débarrassés du maître et de l’ennui des

études (1). » pe

Un second groupe d’homélies est consacré à des vices plus individuels que sociaux : la colère (Hom. X), l’envie (Hom. XI), l'ivresse (Hom. XII). L’homélie XI est parfois comme une contre-partie des attaques passionnées que Basile dirige contre les riches. Basile y analyse avec sa ‘précision et sa finesse habituelles tous les aspects que peut prendre l’envie, et les maux qu’elle peut causer ; mais il insiste particulièrement sur celle que le pauvre éprouve contre le riche, sans oublier non plus celle qui s’attache au prêtre, quand il est trop bon orateur ou pour d’autres motifs. L’homélie sur la colère, à laquelle les populations de la Cappadoce, encore rudes, malgré les progrès que la province avait faits au 1v° siècle, semblent avoir été particulièrement enclins, est une de celles où l’influence de cette culture profane, que Basile possédait, apparaît sous une double forme : celle de la rhétorique — par exemple dans la description si pittoresque de l’homme en

(1) Hom. VIII, 8.

Die le uno, faculté dont Fr faut onde le Fe usage, et qu’il faut régler, non extirper.

Un dernier groupe est celui des homélies théologiques. Ce sont la IXe, que Dieu n’est pas cause des maux ; la XVe, sur la foi: la XVI®, sur le début de l'Évangile de saint Jean;

la XXIVE, contre les Sabelliens, les Ariens et les Ano- méens. La IX® résout le problème comme l’avaient déjà

résolu les Apologistes, et comme la Genèse invite à le ré-

soudre : il n’y a de mal véritable que le péché : le péché vient de nous ; il résulte du mauvais usage du libre arbitre d’abord par l’ange déchu qui est devenu le diable, ensuite

belle. Basile y combat, comme le fera Grégoire de Nazianze dans le premier de ses grands discours théologiques, la fureur de dispute qui, depuis l’origine de la controverse arienne, s'était emparée de tous, même des gens du

théologie, pour maintenir la bonne doctrine, et il re- doute de le faire, parce qu’il craint de trop bien répondre à l’attente et à la curiosité indiscrète de son public : __ « Toutes les oreilles sont ouvertes pour entendre parler de théologie, et jamais on n’est rassasié à l’éghse de ces sortes de discours (2). » Il rappelle avec éloquence quelles conditions il faut remplir pour oser les traiter et expose ensuite, très brièvement, la croyance orthodoxe sur la Trinité. La plus substantielle et la plus intéressante de ces homélies est la XXIVE. Les précautions infinies, dont Basile s’entoure dans la XV® et aussi dans la XVI, n’y manquent point; mais, après les avoir prises, il se décide à parler avec netteté et fermeté, sans excès de précision toutefois. Il se sait surveillé ; il sait qu’on s’emparera de la moindre parole imprudente pour la détourner de son

(1) Hom. X, 2. — Cf, celle de l’ivrogne, Hom. XII, 7, (2) Hom. XV, 1,

par l’homme. L’homélie XV est assez courte, mais fort

peuple, dans tout l'Orient grec. Il est obligé de parler

sin stt Du a ju À

D ane D

dans une fête solennelle) devait donc provoquer plus :

ser plus en détail. +0 “nl

vous ire entendre non ce qui vous plaît, mais Ha vérité Gp». Il fait front à la fois contre le sabellianisme et contre l’arianisme, en les accusant, l’un de renouveler le judaïsme, c’est-à-dire le monothéisme pur, auquel il. fait retour en interprétant la frinité comme une simple apparence ; et l’autre, de renouveler au contraire le pole HER hellénique. Ce sont des idées communes à tous les. Cappadociens ; nous les retrouverons dans les traités dogmatiques, qui nous donneront l’occasion de les expo-

Les Panégyriques. — De toutes les formes du discours qu chrétien, le panégyrique est celle qui avait le plus de rap- “a por avec l’une de celles du discours profane. L’éloge, Où éyxéuoy, était un des genres favoris de l’éloquence … classique, depuis ses plus lointaines origines. Isocrate en avait donné le modèle dans son Éloge d’Évagoras et dans d’autres écrits. La seconde sophistique l’avait cultivé avec 3 passion. Les rhéteurs en avaient établi les règles avec une 5 LA précision minutieuse, et on en pouvait trouver chez eux À une sorte de schème très complet, qu’il n’y avait plus qu’à remplir avec les particularités tirées de la vie de celui qu’on allait louer. Ils avaient très subtilement subdivisé le genre en variétés, dont chacune avait ses caractères ; spéciaux (2). L’éloge ou le panégyrique (ce dernier nom. signifie : discours prononcé dans une grande Assembl iR

que l’homélie la virtuosité des grands orateurs chrétiens ; accoutumé à celle des rhéteurs profanes, leur auditoire n’eût pas compris qu’ils se condamnassent à la simplicité et à la sobriété qu’ont su garder quelques

UM} Hom X XIV, 45 1

(2) Voir le bon exposé de M. F. BourenGer, dans l'introduction de son édition des Discours funèbres de Grégoire de Nazianze ou tion Lejay, Paris, 1908).

arr

Actes des Martyrs, d’ailleurs assez rares. C'était tantôt

Ft Le de de : te, | RÉTIENNE

À jan à + .

dans les églises de la ville, mais souvent aussi à la cam-

pagne, dans Îles chapelles ou les oratoires qu'on avait

élevés auprès des tombeaux des victimes, que le prédicateur parlait, devant la foule accourue de la ville et de tous les environs. C’est donc dans les panégyriques qu'il est le plus aisé de saisir les preuves d'influence de la sophistique sur l’éloquence chrétienne ; mais quoique ceux d’entre eux qui sont de Basile, de Grégoire de Na-

zianze ou de Chrysostome contiennent de belles pages

émues ou fortes, ce qui a fait leur succès en leur temps risque de nous les faire moins goûter, en l’ensemble, que les simples homélies où le ton s’éloigne moins du modèle évangélique.

Des cinq panégyriques de Basile que nous possédons, nous avons vu que l’un, assez vite, tourne précisément à l’homélie, ce qui indique peut-être, aussi bien que le nombre total, en somme assez faible, de ses discours de cet ordre, qu'il préférait celle-ci à l'éloge ou au sermon théologique. Ce panégyrique écourté est celui d’une femme, Julitta, qui avait un procès avec un paien, un homme puissant ; quand l’affaire vint en jugement, il la dénonça comme incapable d’ester en justice, en qualité de chrétienne. Interrogée, Julitta avoua sa foi, fut condamnée au supplice du feu, auquel elle marcha en exhortant les assistants ; en les invitant à constater qu’une femme pouvait égaler les hommes en courage et vaincre le démon

par sa constance. L’attitude de la martyre, son supplice.

pendant lequel la flamme l'enveloppe comme « une chambre lumineuse (1) », son corps miraculeusement conservé et placé dans un tombeau dont la présence aux environs de la ville est pour elle une bénédiction, qui

(1) Ce qui rappelle le martyre de Polycarpe. — Basile ne donne aucun renseignement sur le lieu ni la date. L’histoire de la Julitta de Tarse, sous Maximin Daza, que rapporte ALLARD (Hist. des Persécutions), n’a pas de points communs avec le récit de Basile, ;

s’atteste par les sources es jaillies en cet endroit, tels sont les thèmes que Basile a traités, rapidement et brillamment. | »

Le panégyrique de Barlaam (Or., XNIL) est rempli d’une : rhétorique qui n’est pas toujours du meilleur aloi. Il. commence par un développement sur le renversement des

valeurs qu’a introduit le christianisme. On pleurait autre-

fois Jacob, Moïse, Samuel. « Maintenant, nous sautons de Jote pour célébrer la mort des Saints. » Le morceau qui suit sur la joie du martyre est plus heureux. Mais les

antithèses où Barlaam, qui n’était qu'un paysan igno-

-rant, apparaît comme devenu un maître de piété, sont aussi forcées que l’est la métaphore de l’exorde citée plus haut. Barlaam subit une épreuve analogue à celle de Mucius Scévola ; elle est célèbrée en termes qui ne dépareraient pas un discours de Polémon. Il est plus que douteux qu’un pareil discours soit authentique (1), et la péroraison où l’orateur, avec une feinte humilité et sur un ton aussi déclamatoire que celui de tout ce qui précède, passe la parole à de plus autorisés que lui, ne convient guère à la dignité de Basile, même jeune.

Il reste donc les trois panégyriques de Gordios, des Quarante Martyrs, et de Mamas. Celui de Gordios, qui est un peu plus long que celui de Barlaam, commence par un exorde qui est dans la manière sophistique (2). L’ora-teur cependant déclare aussitôt après qu’il veut suivre Salomon, qui dans les Proverbes (29, 2) recommande la simplicité, et « que les maîtres de la doctrine divine ne

(1) Garnier le rejetait et l’attribuait à Chrysostome, parmi les œuvres duquel se trouve un autre discours qui a le même héros ; je ne le crois pas plus de Chrysostome que de Basile. Maran, en revisant le jugement de Garnier, dans sa Vie de saint Basile, n’ose pas se prononcer nettement pour l’authenticité, quoique sa critique soit beaucoup moins sévère que celle de son prédécesseur et que Tillemont l’eût fait avant lui.

(2) Sur les abeilles, Ce panégyrique a dû être célèbre ; il a été imité dans des récits postérieurs (FRANCHI DE CavazrerI, Studi e Testi, XIX, Rome, at Sur Gordios, cf. Allard, V, 311-14.

18, — t. III

connaissent pas les règles de l’éloge. Après quoi, pour montrer qu’il ne les ignore pas, il en rappelle assez exactement quelques-unes, celles qui prescrivent de parler d’abord de la famille et de l’éducation du héros, et, tout en proclamant que c’est là ostentation vaine, il ne s’interdit pas de parler de la patrie de Gordios. Gordios était un centurion, qui se fit arrêter un jour de grande tête: où se donnaient des courses de char, en plein cirque. La scène de l’arrestation, celle de l’interrogatoire, celle du supplice ont du mouvement et de la force, sans échapper toujours au mauvais goût, surtout dans les longs discours prêtés au martyr.

L'éloge des Quarante Martyrs (célèbres par leur nombre et par les circonstances de leur supplice) a été fort admiré par les âges suivants ; il a inspiré notamment le poète Romanos (1). L’exorde, malgré quelques jeux de mots, est d’une simplicité relative. Il est suivi de déclarations, analogues à celles du panégyrique de Gordios, sur le dédain que l’orateur chrétien doit professer pour les règles données par les rhéteurs. Basile en effet ne se conforme pas servilement à la technique traditionnelle. Mais il n’en sacrifie pas moins au goût du temps, dans la scène de l’interrogatoire, dans les discours bien verbeux qui sont prêtés aux martyrs. Le magistrat, irrité de leur résistance, veut inventer pour eux une mort douloureuse et lente. La scène se passe à Sébaste, en Arménie ; on est en hiver ; il fait un froid si rigoureux que, pendant la nuit du supplice, l’étang voisin de la ville s’est complètement gelé et qu’on peut le traverser à pied sec. Or le supplice imaginé est d’exposer les condamnés, tout nus, à ce froid terrible. Un seul d’entre eux fléchit et se laissa emmener au bain chaud préparé à quelque distance, pour ceux qui manqueraient de courage ; il y mourut en

(1) Krumsacuer, Abhandlungen de l’Académie de Munich, 1907. — Le fait se place pendant la persécution de Licinius, en 320 (Sozo- MÈNE, H. E., IX, 2 ; Allard, V, 310.

RAT Er

se réchauffant ; le garde, chargé de la surveillance, fut converti par une vision et par le courage des trente-neuf autres ; 1l vint rétablir le nombre initial. Le jour levé, les martyrs respiraient encore ; on brûla leurs corps, et on jeta leur cendres dans le fleuve. Ainsi «le martyre de ces bienheureux leur fit traverser la création tout entière. Ils soutinrent leur combat sur la terre ; ils résistèrent à la rigueur de l’air ; ils furent livrés au feu, et ce fut l’eau qui finalement les reçut ». Ce n’est pas ici la rhétorique seule qui inspire Basile, quoiqu’elle ait sa part dans cette phrase. Pour que nous comprenions le goût du temps, il faut nous représenter l’état d’esprit d’un chrétien, habitué, par la pratique de l’exégèse allégorique, à rechercher partout des symboles, des harmonies providentielles. Basile, cependant bien sobre à côté de tant d’autres, a vu vraiment, dans cette multiplication des épreuves imposées aux Quarante, comme dans-leur nombre exceptionnel, un dessein divin, celui de donner à leur martyre une sorte de plénitude et de perfection incomparables. Nous risquerions donc d’être injustes, si nous attribuions uniquement à la sophistique des inspirations auxquelles elle n’est pas étrangère, mais que l'esprit chrétien aussi a contribué à susciter ou a profondément transformées.

Le panégyrique de Mamas est assez court, et l’authenticité n’en est pas douteuse. Il commence par un exorde assez curieux, qui confirme, il me semble, ce que nous. avons cru apercevoir d’une certaine indépendance de Basile par rapport au goût de ses contemporains et de son désir de ne pas s’abandonner à certains excès trop visibles de l’éloquence de parade. La foule qui se presse autour de lui est nombreuse ; elle attend beaucoup de l’orateur ; elle souhaite qu’il l’étonne et l’éblouisse ; et Basile commence par lui dire qu’il sent sa faiblesse ; je crois plutôt qu’il ne veut pas, de parti-pris, lui Fe ce qu’elle attend. Il invite donc ses auditeurs à une sorte de collaboration ; que chacun d’eux fasse appel à ses

dé

LOTO NE LITTÉRATURE Ace GHRÉTIENN

Page 1